P. Mon­drian. Ferme près de Dui­ven­drecht (~1916)

Claude De­bus­sy (1862-1918), Rê­ve­rie
Fran­çois-Joël Thiol­lier, pianiste

Mon­drian est dé­jà en­ga­gé dans la voie qui le condui­ra à l’abs­trac­tion, mais il conti­nue à ob­ser­ver di­rec­te­ment le pay­sage hol­lan­dais. Ferme près de Dui­ven­drecht montre ain­si com­ment l’abs­trac­tion de Mon­drian naît pro­gres­si­ve­ment de la na­ture, et non d’une rup­ture sou­daine avec elle. 

Piet Mon­drian (1872-1944)
Ferme près de Dui­ven­drecht (~1916)
Art Ins­ti­tute of Chicago

La scène
Le ta­bleau re­pré­sente une ferme hol­lan­daise basse, si­tuée au bord d’un ca­nal ou d’un cours d’eau. Le bâ­ti­ment oc­cupe le centre-gauche de la com­po­si­tion. Il est en­tou­ré d’une pro­fu­sion d’arbres dé­pouillés, dont les branches des­sinent un ré­seau ex­trê­me­ment dense. La pre­mière im­pres­sion est celle d’un pay­sage si­len­cieux, hi­ver­nal ou de fin d’au­tomne, à la lu­mière cré­pus­cu­laire. Il n’y a ni per­son­nage ni ani­mal : Mon­drian concentre toute l’at­ten­tion sur la re­la­tion entre ar­chi­tec­ture, arbres, eau et lumière.

Dui­ven­drecht, au­jourd’­hui in­té­gré à l’ag­glo­mé­ra­tion d’Am­ster­dam, se trou­vait alors dans un pay­sage de pol­ders ca­rac­té­ris­tique des Pays-Bas. Mon­drian avait dé­jà des­si­né cette ferme vers 1905 et y re­vint plu­sieurs fois entre 1914 et 1917, dans dif­fé­rentes condi­tions de lu­mière. Une ving­taine de pein­tures et des­sins sont as­so­ciés à ce motif.

Ho­ri­zon­ta­li­té et ver­ti­ca­li­té
La com­po­si­tion est re­mar­qua­ble­ment construite. Une grande ligne ho­ri­zon­tale tra­verse le ta­bleau : c’est la berge ou le bord du ca­nal. Elle sé­pare net­te­ment la terre et la ferme, dans la moi­tié su­pé­rieure, l’eau et son re­flet, dans la moi­tié in­fé­rieure. Cette ligne ho­ri­zon­tale an­nonce l’im­por­tance que pren­dra chez Mon­drian le rap­port entre ho­ri­zon­tales et verticales. 

Les ver­ti­cales sont four­nies par les troncs d’arbres, les murs de la ferme, les mon­tants des fe­nêtres et cer­taines branches qui se re­dressent vers le ciel. On peut donc presque lire le ta­bleau comme une grille en­core dis­si­mu­lée sous l’ap­pa­rence du pay­sage. C’est pré­ci­sé­ment ce qui rend l’œuvre fas­ci­nante : Mon­drian n’a pas en­core sup­pri­mé la réa­li­té, mais il com­mence à la ré­duire à des re­la­tions de lignes, de sur­faces et d’équilibres.

Les arbres, vé­ri­table su­jet du ta­bleau
La ferme pour­rait sem­bler être le mo­tif prin­ci­pal, mais ce sont en réa­li­té les arbres qui do­minent vi­suel­le­ment la com­po­si­tion. Le grand arbre si­tué vers la droite consti­tue une vé­ri­table ar­chi­tec­ture. Son tronc se di­vise en grosses branches, puis celles-ci se sub­di­visent en une mul­ti­tude de ra­meaux ex­trê­me­ment fins. Ces ra­mi­fi­ca­tions forment une sorte de ré­seau noir ou brun, presque abs­trait, qui en­ve­loppe la ferme.


Le contraste entre la ferme et les arbres
La ferme est consti­tuée de sur­faces re­la­ti­ve­ment plates : murs clairs, toi­ture sombre, fe­nêtres rec­tan­gu­laires et fa­çades géo­mé­triques. Mais Mon­drian fait pro­gres­si­ve­ment dis­pa­raître cette op­po­si­tion : les branches passent de­vant les bâ­ti­ments et semblent par­fois se confondre avec leurs contours. C’est une étape fon­da­men­tale : le pay­sage com­mence à de­ve­nir une struc­ture plu­tôt qu’une simple re­pré­sen­ta­tion du monde visible.

Le rôle du reflet
La par­tie in­fé­rieure est peut-être la plus poé­tique du ta­bleau. Le ca­nal re­flète la ferme, les fe­nêtres, les troncs, les branches, le ciel et les masses sombres de la vé­gé­ta­tion. Mais le re­flet n’est pas une re­pro­duc­tion par­fai­te­ment nette.

Les ver­ti­cales se pro­longent vers le bas, mais elles sont frag­men­tées, dé­for­mées et dis­soutes par l’eau. Ain­si, le ta­bleau pré­sente presque deux mondes : au-des­sus, la réa­li­té vi­sible, et au-des­sous : sa trans­for­ma­tion abs­traite dans le mi­roir de l’eau. Le re­flet per­met à Mon­drian de dou­bler la struc­ture du paysage.

Ferme près de Dui­ven­drecht est un ta­bleau de tran­si­tion, où l’on peut presque voir l’abs­trac­tion en train de naître. La ferme ap­porte les sur­faces. Les arbres ap­portent les lignes. Le ca­nal ap­porte l’­ho­ri­zon­tale. Le re­flet dé­double et trans­forme les formes. La lu­mière dis­sout les contours.

Tout ce qui de­vien­dra plus tard le vo­ca­bu­laire abs­trait de Mon­drian est dé­jà pré­sent, mais en­core in­car­né dans le paysage.