Be­noît XVI. Saints Si­mon le Ca­na­néen et Jude Thaddée

El Gre­co (1541-1614)
Les Apôtres (1610-1614), Saints Si­mon le Ca­na­néen et Jude Thad­dée
Mu­sée Gre­co, Tolède

28 oc­tobre

Si­mon le Ca­na­néen et Jude Thad­dée (qu’il ne faut pas confondre avec Ju­das Is­ca­riote) : nous les consi­dé­rons en­semble, non seule­ment parce que dans les listes des Douze, ils sont tou­jours rap­pe­lés l’un à cô­té de l’autre (cf. Mt 10, 4 ; Mc 3, 18 ; Lc 6, 15 ; Ac 1, 13), mais éga­le­ment parce que les in­for­ma­tions qui les concernent ne sont pas nom­breuses, en de­hors du fait que le Ca­non néo-tes­ta­men­taire conserve une lettre at­tri­buée à Jude Thaddée.

Si­mon re­çoit un épi­thète qui va­rie dans les quatre listes : alors que Mat­thieu et Marc le qua­li­fient de « ca­na­néen », Luc le dé­fi­nit en re­vanche comme un « zé­lote ». En réa­li­té, les deux dé­no­mi­na­tions s’é­qui­valent, car elles si­gni­fient la même chose : dans la langue juive, en ef­fet, le verbe qa­na’ (קָנָא) si­gni­fie : « être ja­loux, pas­sion­né » et peut être uti­li­sé aus­si bien à pro­pos de Dieu, en tant que ja­loux du peuple qu’il a choi­si (cf. Ex 20, 5), qu’à pro­pos des hommes qui brûlent de zèle en ser­vant le Dieu unique avec un dé­voue­ment to­tal, comme Elie (cf. 1R 19, 10). Il est donc pos­sible que ce Si­mon, s’il n’ap­par­te­nait pas pré­ci­sé­ment au mou­ve­ment na­tio­na­liste des Zé­lotes, fût au moins ca­rac­té­ri­sé par un zèle ar­dent pour l’i­den­ti­té juive, donc pour Dieu, pour son peuple et pour la Loi di­vine. S’il en est ain­si, Si­mon se si­tue aux an­ti­podes de Mat­thieu qui, au contraire, en tant que pu­bli­cain, pro­ve­nait d’une ac­ti­vi­té consi­dé­rée comme to­ta­le­ment im­pure. C’est le signe évident que Jé­sus ap­pelle ses dis­ciples et ses col­la­bo­ra­teurs des ho­ri­zons so­ciaux et re­li­gieux les plus di­vers, sans au­cun pré­ju­gé. Ce sont les per­sonnes qui l’in­té­ressent, pas les ca­té­go­ries so­ciales ou les éti­quettes ! Et il est beau de voir que dans le groupe de ses fi­dèles, tous, bien que dif­fé­rents, co­exis­taient en­semble, sur­mon­tant les dif­fi­cul­tés ima­gi­nables : en ef­fet, Jé­sus lui-même était le mo­tif de co­hé­sion, dans le­quel tous se re­trou­vaient unis. Ce­la consti­tue clai­re­ment une le­çon pour nous, sou­vent en­clins à sou­li­gner les dif­fé­rences, voire les op­po­si­tions, ou­bliant qu’en Jé­sus Christ, nous a été don­née la force pour conci­lier nos dif­fé­rences. Rap­pe­lons-nous éga­le­ment que le groupe des Douze est la pré­fi­gu­ra­tion de l’É­glise, dans la­quelle doivent trou­ver place tous les cha­rismes, les peuples, les races, toutes les qua­li­tés hu­maines, qui trouvent leur com­po­si­tion et leur uni­té dans la com­mu­nion avec Jésus.

En ce qui concerne en­suite Jude Thad­dée, il est ain­si ap­pe­lé par la tra­di­tion qui réunit deux noms dif­fé­rents : en ef­fet, alors que Mat­thieu et Marc l’ap­pellent sim­ple­ment « Thad­dée » (Mt 10, 3 ; Mc 3, 18), Luc l’ap­pelle « Jude fils de Jacques » (Lc 6, 16 ; Ac 1, 13). Le sur­nom de Thad­dée est d’une ori­gine in­cer­taine et il est ex­pli­qué soit comme pro­ve­nant de l’a­ra­méen taddà (תדי), qui veut dire « poi­trine » et qui si­gni­fie­rait donc « ma­gna­nime », soit comme l’a­bré­via­tion d’un nom grec comme « Théo­dore, Théo­dote ». On ne connaît que peu de choses de lui. Seul Jean si­gnale une ques­tion qu’il po­sa à Jé­sus au cours de la Der­nière Cène. Thad­dée dit au Sei­gneur : « Sei­gneur, pour quelle rai­son vas-tu te ma­ni­fes­ter à nous, et non pas au monde ?». C’est une ques­tion de grande ac­tua­li­té, que nous po­sons nous aus­si au Sei­gneur : pour­quoi le Res­sus­ci­té ne s’est-il pas ma­ni­fes­té dans toute sa gloire à ses ad­ver­saires pour mon­trer que le vain­queur est Dieu ? Pour­quoi s’est-il ma­ni­fes­té seule­ment à ses Dis­ciples ? La ré­ponse de Jé­sus est mys­té­rieuse et pro­fonde. Le Sei­gneur dit : « Si quel­qu’un m’aime, il res­te­ra fi­dèle à ma pa­role ; mon Père l’ai­me­ra, nous vien­drons chez lui, nous irons de­meu­rer au­près de lui » (Jn 14, 22-23). Ce­la si­gni­fie que le Res­sus­ci­té doit être vu et per­çu éga­le­ment avec le cœur, de ma­nière à ce que Dieu puisse de­meu­rer en nous. Le Sei­gneur n’ap­pa­raît pas comme une chose. Il veut en­trer dans notre vie et sa ma­ni­fes­ta­tion est donc une ma­ni­fes­ta­tion qui im­plique et pré­sup­pose un cœur ou­vert. Ce n’est qu’ain­si que nous voyons le Ressuscité.

A Jude Thad­dée a été at­tri­buée la pa­ter­ni­té de l’une des Lettres du Nou­veau Tes­ta­ment, qui sont ap­pe­lées « ca­tho­liques » car adres­sées non pas à une Église lo­cale dé­ter­mi­née, mais à un cercle très vaste de des­ti­na­taires. Celle-ci est en ef­fet adres­sée « aux ap­pe­lés, bien-ai­més de Dieu le Père et ré­ser­vés pour Jé­sus Christ » (v. 1). La pré­oc­cu­pa­tion cen­trale de cet écrit est de mettre en garde les chré­tiens contre tous ceux qui prennent le pré­texte de la grâce de Dieu pour ex­cu­ser leur dé­bauche et pour éga­rer leurs autres frères avec des en­sei­gne­ments in­ac­cep­tables, en in­tro­dui­sant des di­vi­sions au sein de l’É­glise « dans leurs chi­mères » (v. 8), c’est ain­si que Jude dé­fi­nit leurs doc­trines et leurs idées par­ti­cu­lières. Il les com­pare même aux anges dé­chus et, uti­li­sant des termes forts, dit qu’ « ils sont par­tis sur le che­min de Caïn » (v. 11). En outre, il les taxe sans hé­si­ta­tion de « nuages sans eau em­por­tés par le vent ; arbres de fin d’au­tomne sans fruits, deux fois morts, dé­ra­ci­nés ; flots sau­vages de la mer, cra­chant l’é­cume de leur propre honte ; astres er­rants, pour les­quels est ré­ser­vée à ja­mais l’obs­cu­ri­té des té­nèbres » (vv. 12-13).

Au­jourd’­hui, nous ne sommes peut-être plus ha­bi­tués à uti­li­ser un lan­gage aus­si po­lé­mique qui, tou­te­fois, nous dit quelque chose d’im­por­tant. Au mi­lieu de toutes les ten­ta­tions qui existent, avec tous les cou­rants de la vie mo­derne, nous de­vons conser­ver l’i­den­ti­té de notre foi. Certes, la voie de l’in­dul­gence et du dia­logue, que le Concile Va­ti­can II a en­tre­prise avec suc­cès, doit as­su­ré­ment être pour­sui­vie avec une ferme constance. Mais cette voie du dia­logue, si né­ces­saire, ne doit pas faire ou­blier le de­voir de re­pen­ser et de sou­li­gner tou­jours avec tout au­tant de force les lignes maî­tresses et in­con­tour­nables de notre iden­ti­té chré­tienne. D’autre part, il faut bien gar­der à l’es­prit que notre iden­ti­té de­mande la force, la clar­té et le cou­rage face aux contra­dic­tions du monde dans le­quel nous vi­vons. C’est pour­quoi le texte de la lettre se pour­suit ain­si : « Mais vous, mes bien-ai­més, - il s’a­dresse à nous tous - que votre foi très sainte soit le fon­de­ment de la construc­tion que vous êtes vous-mêmes. Priez dans l’Es­prit Saint, main­te­nez-vous dans l’a­mour de Dieu, at­ten­dant la mi­sé­ri­corde de notre Sei­gneur Jé­sus Christ en vue de la vie éter­nelle. Ceux qui sont hé­si­tants, pre­nez-les en pi­tié…» (vv. 20-22). La Lettre se conclut sur ces très belles pa­roles : « Gloire à Dieu, qui a le pou­voir de vous pré­ser­ver de la chute et de vous rendre ir­ré­pro­chables et pleins d’al­lé­gresse, pour com­pa­raître de­vant sa gloire : au Dieu unique, notre Sau­veur, par notre Sei­gneur Jé­sus Christ, gloire, ma­jes­té, force et puis­sance, avant tous les siècles, main­te­nant et pour tous les siècles. Amen » (vv. 24-25).

On voit bien que l’au­teur de ces lignes vit en plé­ni­tude sa propre foi, à la­quelle ap­par­tiennent de grandes réa­li­tés telles que l’in­té­gri­té mo­rale et la joie, la confiance et, en­fin, la louange ; le tout n’é­tant mo­ti­vé que par la bon­té de notre unique Dieu et par la mi­sé­ri­corde de notre Sei­gneur Jé­sus Christ. C’est pour­quoi Si­mon le Ca­na­néen, ain­si que Jude Thad­dée, doivent nous ai­der à re­dé­cou­vrir tou­jours à nou­veau et à vivre in­las­sa­ble­ment la beau­té de la foi chré­tienne, en sa­chant en don­ner un té­moi­gnage à la fois fort et serein.

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale du 11 oc­tobre 2006
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