D. Bouts. Le Che­min du ciel et de l’en­fer (~1450)

Clau­dio Mon­te­ver­di (1567-1643), Bea­tus vir (Ps 111) a
Gent­le­men of the Chap­pell, dir. Pe­ter Bas­sa­no b

Dirk Bouts (~ 1420 - 1475)
Le Che­min du Ciel et La Chute des dam­nés (~1450)
Mu­sée des Beaux-Arts, Lille

Ces deux pan­neaux de Dirk Bouts consti­tuent les deux vo­lets conser­vés d’un trip­tyque consa­cré au Ju­ge­ment der­nier. Le pan­neau cen­tral, qui re­pré­sen­tait le Ju­ge­ment, a disparu.

Le vo­let gauche, in­ti­tu­lé Le Che­min du pa­ra­dis ou L’As­cen­sion des élus, montre les âmes conduites vers la béa­ti­tude cé­leste. Le vo­let droit, La Chute des dam­nés, re­pré­sente au contraire leur pré­ci­pi­ta­tion dans l’en­fer. Bouts construit deux vi­sions ra­di­ca­le­ment op­po­sées du des­tin hu­main, l’une or­don­née vers la lu­mière, l’autre en­traî­née dans le chaos.

Dirk Bouts(~ 1420 - 1475)
Le Che­min du Ciel (~1450)
Mu­sée des Beaux-Arts, Lille 🔍

Le Che­min du pa­ra­dis : l’es­pé­rance d’une com­mu­nion cé­leste
Le pan­neau gauche dé­peint un iti­né­raire spi­ri­tuel. Les élus sont conduits par des anges en plu­sieurs groupes. Ils se di­rigent vers une fon­taine d’où jaillissent les quatre fleuves du pa­ra­dis, avant de gra­vir une mon­tagne et de s’é­le­ver vers le ciel qui s’ouvre au-des­sus d’eux.

Une pro­gres­sion vers la lu­mière
La com­po­si­tion sug­gère un mou­ve­ment as­cen­dant, une pro­gres­sion de la terre vers le monde cé­leste. Les anges ne sont pas seule­ment des per­son­nages se­con­daires : ils guident les âmes et rendent vi­sible le pas­sage entre deux états de l’exis­tence. La fon­taine et ses quatre fleuves évoquent le fleuve du pa­ra­dis dé­crit dans la Ge­nèse (2, 10-14), qui se di­vise en quatre bras. Cette source d’eau vi­vi­fiante de­vient l’i­mage d’une vie res­tau­rée, où l’être hu­main re­trouve son ori­gine di­vine. Le pay­sage est une géo­gra­phie spi­ri­tuelle : les eaux, la mon­tagne et l’ou­ver­ture du ciel ma­té­ria­lisent les étapes d’un che­mi­ne­ment vers Dieu.

La mon­tagne et la prière
Les élus gra­vissent la mon­tagne et, par leur prière, sont ap­pe­lés vers le pa­ra­dis. Leur sa­lut est re­pré­sen­té comme un pas­sage ac­com­pa­gné, ren­du pos­sible par une grâce qui les at­tire vers le haut. L’as­cen­sion prend ain­si une va­leur in­té­rieure. Elle fi­gure le dé­ta­che­ment pro­gres­sif à l’é­gard du monde ter­restre et l’en­trée dans une com­mu­nion qui dé­passe l’individu.

Dirk Bouts (~ 1420 - 1475)
La Chute des dam­nés (~1450)
Mu­sée des Beaux-Arts, Lille 🔍

La Chute des dam­nés : l’en­fer comme désa­gré­ga­tion de l’être
Le pan­neau droit pré­sente une vi­sion tout autre. Des hommes et des femmes nus sont pré­ci­pi­tés dans un uni­vers ro­cheux, sombre et hos­tile. Des dé­mons ai­lés s’emparent des corps, les en­traînent et les tor­turent. Cer­tains dam­nés tombent dans des eaux noires ; d’autres sont conduits vers des gouffres en­flam­més. Une roue hé­ris­sée de pointes fi­gure par­mi les ins­tru­ments de supplice.

La chute ver­ti­cale
Tout, dans cette com­po­si­tion, semble obéir à la pe­san­teur. Les corps bas­culent, s’en­tassent, se tordent. Contrai­re­ment au mou­ve­ment as­cen­dant des élus, la chute ne conduit à au­cun ac­com­plis­se­ment : elle en­ferme les dam­nés dans une des­cente sans is­sue. Les corps nus, éclai­rés par en­droits, se dé­tachent vio­lem­ment des ro­chers sombres. Leur vul­né­ra­bi­li­té est ac­cen­tuée par la pré­sence des monstres, dont les formes hy­brides — mi-ani­males, mi-dé­mo­niaques — rendent l’u­ni­vers in­fer­nal étran­ger à toute har­mo­nie humaine.

Les dé­mons et la vio­lence
Bouts donne aux dé­mons une pré­sence phy­sique presque pal­pable. Leurs ailes, leurs griffes et leurs corps in­quié­tants les op­posent à la fra­gi­li­té des hommes. Les dam­nés ne sont pas seule­ment condam­nés à souf­frir : ils semblent perdre toute maî­trise de leur propre mou­ve­ment. L’en­fer de­vient ain­si le lieu d’une dé­pos­ses­sion to­tale. Les corps sont ar­ra­chés à eux-mêmes, en­traî­nés par des forces qui les do­minent et les ré­duisent à l’impuissance.

L’eau noire et le feu
L’eau et le feu, élé­ments nor­ma­le­ment as­so­ciés à la vie et à la pu­ri­fi­ca­tion, de­viennent ici des ins­tru­ments de tour­ment. Cette in­ver­sion contri­bue à l’an­goisse de la scène : dans cet uni­vers, les élé­ments ne sou­tiennent plus l’exis­tence, ils la me­nacent. La com­po­si­tion et les contrastes de lu­mière donnent aux sup­plices une ma­té­ria­li­té sai­sis­sante. Bouts ne se contente pas de si­gna­ler abs­trai­te­ment le châ­ti­ment ; il cherche à faire res­sen­tir la ter­reur et la douleur.

Deux concep­tions du des­tin hu­main
Le Che­min du pa­ra­dis
Mou­ve­ment as­cen­dant
Anges guides
Eau vi­vi­fiante
Pay­sage or­don­né
Prière et es­pé­rance
Ou­ver­ture vers le ciel


La Chute des dam­nés
Mou­ve­ment des­cen­dant
Dé­mons tor­tion­naires
Eaux obs­cures et me­na­çantes
Uni­vers ro­cheux et chao­tique
Peur et im­puis­sance
En­fer fer­mé sur les supplices

Le contraste est à la fois vi­suel et théo­lo­gique. Dans le pre­mier pan­neau, les êtres hu­mains sont ac­com­pa­gnés et orien­tés vers une des­ti­na­tion. Dans le se­cond, ils sont li­vrés à des forces qui les dis­persent et les dé­truisent. L’op­po­si­tion entre les deux scènes op­pose deux formes d’exis­tence : la com­mu­nion, dans la­quelle cha­cun trouve sa place, et la désa­gré­ga­tion, dans la­quelle les corps sont iso­lés, vio­len­tés et en­traî­nés dans une confu­sion sans fin.

Une œuvre de son temps : le réa­lisme au ser­vice de l’in­vi­sible
Dirk Bouts ap­par­tient à la grande tra­di­tion des pri­mi­tifs fla­mands. Il re­prend no­tam­ment l’at­ten­tion au dé­tail et la construc­tion ri­gou­reuse de l’es­pace. Il mo­dèle les corps par les contrastes lu­mi­neux et rend vrai­sem­blables aus­si bien la dou­leur phy­sique que la souf­france morale.

a Ps 111
1 Bea­tus vir qui ti­met Do­mi­num :
in man­da­tis ejus vo­let nimis.

2 Po­tens in ter­ra erit se­men ejus ;
ge­ne­ra­tio rec­to­rum benedicetur.

3 Glo­ria et di­vi­tiae in do­mo ejus,
et jus­ti­tia ejus ma­net in sae­cu­lum saeculi.

4 Exor­tum est in te­ne­bris lu­men rec­tis :
mi­se­ri­cors, et mi­se­ra­tor, et justus.

5 Ju­cun­dus ho­mo qui mi­se­re­tur et com­mo­dat ;
dis­po­net ser­mones suos in judicio :

6 quia in ae­ter­num non com­mo­ve­bi­tur.
7 In me­mo­ria ae­ter­na erit jus­tus ;
ab au­di­tione ma­la non timebit.

Pa­ra­tum cor ejus spe­rare in Do­mi­no,
8 confir­ma­tum est cor ejus ;
non com­mo­ve­bi­tur
do­nec des­pi­ciat in­imi­cos suos.

9 Dis­per­sit, de­dit pau­pe­ri­bus ;
jus­ti­tia ejus ma­net in sae­cu­lum sae­cu­li :
cor­nu ejus exal­ta­bi­tur in gloria.

10 Pec­ca­tor vi­de­bit, et iras­ce­tur ;
den­ti­bus suis fre­met et ta­bes­cet :
de­si­de­rium pec­ca­to­rum peribit.


1 Heu­reux qui craint le Sei­gneur,
qui aime en­tiè­re­ment sa volonté !

2 Sa li­gnée se­ra puis­sante sur la terre ;
la race des justes est bénie.

3 Les ri­chesses af­fluent dans sa mai­son :
à ja­mais se main­tien­dra sa justice.

4 Lu­mière des cœurs droits dans les té­nèbres,
homme de jus­tice, de ten­dresse et de pitié.

5 L’­homme de bien a pi­tié, il par­tage ;
il mène ses af­faires avec droiture.

6 Cet homme ja­mais ne tom­be­ra ;
7 tou­jours on fe­ra mé­moire du juste.
Il ne craint pas l’an­nonce d’un malheur :

le cœur ferme, il s’ap­puie sur le Sei­gneur.
8 Son cœur est confiant, il ne craint pas :
il ver­ra
ce que va­laient ses oppresseurs.

9 A pleines mains, il donne au pauvre ;
à ja­mais se main­tien­dra sa jus­tice,
sa puis­sance gran­di­ra, et sa gloire !

10 L’im­pie le voit et s’ir­rite ;
il grince des dents et se dé­truit.
L’am­bi­tion des im­pies se perdra.

b Emi­ly Van Eve­ra, Su­san He­ming­ton Jones, so­pra­nos
Si­mon Ber­ridge, An­gus Smith, té­nors
Chris­to­pher Purves, basse