P. Ri­coeur. « Vi­vant jus­qu’à la mort »

Paul Ri­cœur (1913-2005), Vi­vant jus­qu’à la mort (2007)

« Il y a deux choses dif­fi­ciles à ac­cep­ter dans la vie, à ac­cep­ter vrai­ment. La pre­mière est qu’on est mor­tel, la se­conde, que l’on ne peut être ai­mé de tout le monde. »

Consi­gnée dans une che­mise car­ton­née, la mé­di­ta­tion que Paul Ri­cœur a en­ta­mée en 1995, à l’âge de 83 ans, puis in­ter­rom­pue, sur l’apprentissage du « de­voir-mou­rir-un-jour », l’angoisse du néant et le deuil à faire de toute re­pré­sen­ta­tion d’une sur­vie après la mort, vient d’être pu­bliée, deux ans après sa mort, sous le titre Vi­vant jusqu’à la mort. Ce texte vif, écrit par bribes au fil des jours, et in­ter­rom­pu en avril 1997, peu avant la mort de sa femme Si­mone, per­met lit­té­ra­le­ment de « voir » se dé­ve­lop­per et s’af­fi­ner la pen­sée du phi­lo­sophe pro­tes­tant, tou­jours au plus près de la vie. Il est un té­moi­gnage qui re­joint les pré­oc­cu­pa­tions de tout un cha­cun, quand vient le temps de la ques­tion : « Ai-je exis­té en vain ? » « La ques­tion du sens peut-elle être pen­sée comme ré­ca­pi­tu­la­tion de l’existence ? », se de­mande Paul Ri­cœur, qui pré­co­nise le dé­ta­che­ment de soi-même, un lâ­cher prise en­vi­sa­gé, non pas comme un re­non­ce­ment né­ga­tif, mais comme un al­lé­ge­ment po­si­tif. Il ap­puie son pro­pos sur les Évan­giles sy­nop­tiques, qui cha­cun à leur ma­nière, ré­pètent que « qui cher­che­ra à conser­ver son exis­tence la per­dra, - et qui la per­dra, la main­tien­dra vivante ».

Paul Ri­coeur pense qu’il faut se vi­der de tout sou­ci de son propre sa­lut. Pas ques­tion pour au­tant d’une sorte d’ascèse stoï­cienne qui se­rait une pré­pa­ra­tion à la mort, une an­ti­ci­pa­tion de sa propre ago­nie, ce qui ne peut qu’entamer l’énergie et le goût de vivre et consti­tue le noyau concret de la peur de la mort. Il faut res­ter jusqu’au bout par­mi les autres, bien vi­vant et am­pli de gratitude.

Pour le phi­lo­sophe, né et gran­di dans la foi chré­tienne de tra­di­tion ré­for­mée,
« la mé­moire de Dieu est par­don au sens plus que ju­ri­dique d’acquittement ou de ra­chat, au sens de proxi­mi­té retrouvée ». 

Il ne cherche pas dans la ré­sur­rec­tion une forme de sur­vie de soi, es­ti­mant qu’il faut faire le deuil d’une vo­lon­té d’exister après la mort. Il met sa confiance en Dieu. 

« Je dis : Dieu, tu fe­ras ce que tu vou­dras de moi. Peut-être rien. J’accepte de n’être plus. Alors, une autre es­pé­rance que le dé­sir de conti­nuer d’exister, se lève. » 

Dur et tar­dif ap­pren­tis­sage que le phi­lo­sophe fait, pour ju­gu­ler l’angoisse qu’il éprou­va face à la lente ago­nie de sa femme. Pour res­ter vi­vant jus­qu’à la fin, il mul­ti­plia les ren­contres, les voyages, rem­plit son agen­da de ren­dez-vous et de conférences.

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