M.-N. Tha­but. Ai­mer Dieu et le prochain

Marc Cha­gall (1887-1985)
Moïse re­ce­vant les Tables de la Loi (1960-1966)
Mu­sée Marc Cha­gall, Nice

Mt 22, 34-40
34 Les pha­ri­siens,
ap­pre­nant que Jé­sus avait fer­mé la bouche aux sad­du­céens,
se réunirent,
35 et l’un d’eux, un doc­teur de la Loi, lui po­sa une ques­tion
pour le mettre à l’épreuve :
36 « Maître, dans la Loi,
quel est le grand com­man­de­ment ?«
 37 Jé­sus lui ré­pon­dit :
«Tu ai­me­ras le Sei­gneur ton Dieu
de tout ton cœur,
de toute ton âme et de tout ton es­prit.
38 Voi­là le grand, le pre­mier com­man­de­ment.
39 Et voi­ci le se­cond, qui lui est sem­blable :
Tu ai­me­ras ton pro­chain comme toi-même.
40 Tout ce qu’il y a dans l’Écriture,
- dans la Loi et les Pro­phètes, -
dé­pend de ces deux commandements. »

« Maître, dans la Loi, quel est le grand com­man­de­ment ?» Les Pha­ri­siens posent à Jé­sus une ques­tion qui pour eux était clas­sique. On sait que la loi com­porte six cent treize com­man­de­ments ; et ils avaient l’habitude de dis­cu­ter à lon­gueur de temps pour sa­voir quel com­man­de­ment était le plus im­por­tant ; quand un conflit de de­voirs se pré­sen­tait, il fal­lait bien hié­rar­chi­ser les di­vers com­man­de­ments.

La ré­ponse de Jé­sus va les sur­prendre en les em­me­nant bien au-de­là du ter­rain ju­ri­dique.

Le contexte, ici, est im­por­tant : nous sommes, chez Saint Mat­thieu, dans la der­nière étape de la vie ter­restre de Jé­sus, entre son en­trée triom­phale à Jé­ru­sa­lem et sa Pas­sion. Les dis­cus­sions se suc­cèdent entre ce­lui que la foule a re­con­nu comme le Mes­sie et les au­to­ri­tés re­li­gieuses, qui, croient-elles, ont, seules, au­to­ri­té pour re­con­naître le vé­ri­table Mes­sie. Jé­sus a ra­con­té trois pa­ra­boles (celle des deux fils, celle des vi­gne­rons ho­mi­cides et en­fin celle du ban­quet nup­tial et de la robe de noces). C’est le tour des au­to­ri­tés re­li­gieuses, main­te­nant, de lui po­ser trois ques­tions, dans l’intention de le prendre au piège : celle sur l’impôt à payer à Cé­sar, celle sur la ré­sur­rec­tion des morts et en­fin, celle d’aujourd’hui : « Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ?»

Non pas un com­man­de­ment mais deux !
On in­ter­roge Jé­sus sur la Loi, il puise sa ré­ponse dans la Loi ; mais il re­fuse d’établir une hié­rar­chie entre les six cent-treize com­man­de­ments de la Loi : il cite deux com­man­de­ments tous deux ins­crits dans la Loi d’Israël et il les place au même ni­veau : Tu ai­me­ras le Sei­gneur, tu ai­me­ras ton pro­chain.

«Tu ai­me­ras le Sei­gneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton es­prit. » C’est dans le Livre du Deu­té­ro­nome au cha­pitre 6, ce­la fait par­tie de la pro­fes­sion de foi juive, le She­ma Is­raël. « Tu ai­me­ras ton pro­chain comme toi-même », c’est dans le livre du Lé­vi­tique (Lv 19, 18).

Et il dit : « ces deux-là donnent sens à tous les autres. » « Tout ce qu’il y a dans l’Écriture – dans la Loi et les Pro­phètes – dé­pend de ces deux com­man­de­ments.«

 Il est vrai que la Loi, mais aus­si les Pro­phètes liaient dé­jà très fort ces deux com­man­de­ments. Pour la Loi, il suf­fit de re­lire le Dé­ca­logue, ce que nous ap­pe­lons les dix com­man­de­ments. Les com­man­de­ments concer­nant la conduite en­vers Dieu sont im­mé­dia­te­ment sui­vis des com­man­de­ments concer­nant la conduite en­vers les autres. Et l’ensemble de la Loi, nous l’avons re­vu avec le texte du livre de l’Exode qui nous est pro­po­sé en pre­mière lec­ture, quand elle dic­tait la conduite en­vers les autres, spé­cia­le­ment en­vers les pauvres, les veuves, les or­phe­lins, les im­mi­grés, le fai­sait au nom du Dieu de l’Alliance, ce Dieu que l’on de­vait ai­mer de tout son cœur et de toute son âme.

Quant aux Pro­phètes, ils n’avaient fait que rap­pe­ler ce lien entre les deux com­man­de­ments : Isaïe, par exemple : « Le jeûne que je pré­fère, n’est-ce pas ce­ci : dé­nouer les liens pro­ve­nant de la mé­chan­ce­té, dé­ta­cher les cour­roies du joug, ren­voyer libres ceux qui ployaient, bref, que vous met­tiez en pièces tous les jougs !» (Is 58, 6) Ou en­core Mi­chée : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le Sei­gneur exige de toi : rien d’autre que le res­pect du droit, l’amour de la fi­dé­li­té, la vi­gi­lance dans ta marche avec Dieu. » (Mi 6, 8)

En ré­su­mé, dans la Loi comme chez les Pro­phètes, la grande le­çon c’était : « Si vous vou­lez être les fils du Dieu qui vous a li­bé­rés, soyez des li­bé­ra­teurs à votre tour. » Ce qui veut dire que l’expression « tu ai­me­ras » en­gage une conduite concrète, beau­coup plus qu’un sentiment.

Sor­tir du lé­ga­lisme
Ce fai­sant, Jé­sus in­vite ses in­ter­lo­cu­teurs à sor­tir de l’esprit lé­ga­liste : il les ap­pelle à une conver­sion ra­di­cale. Avec Dieu on n’est pas dans le do­maine du cal­cul, de ce qu’il faut faire pour être en règle. On est sous la seule loi de l’amour. Saint Paul, l’ancien Pha­ri­sien scru­pu­leux, qui a fait l’expérience de cette conver­sion, di­ra dans la lettre aux Ro­mains : « Vous n’êtes plus sous la loi mais sous la grâce. » (Rm 6, 14) Et si l’on entre dans la lo­gique de l’amour, ces deux com­man­de­ments sont sem­blables, dit Jé­sus, ils sont de même na­ture ; bien sûr, car il n’y a pas deux sortes d’amour ! Ce­lui dont on ai­me­rait Dieu et ce­lui dont on ai­me­rait nos frères ; le se­cond est la vé­ri­fi­ca­tion du pre­mier ; comme dit Saint Jean : « Si quelqu’un dit : J’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un men­teur. En ef­fet, ce­lui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne peut pas ai­mer Dieu qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4, 20)

Jé­sus met en garde les Pha­ri­siens : il y a des ma­nières d’appliquer la loi qui la tra­hissent. Elle a été don­née par Dieu pour être un che­min de li­ber­té et de vie, mais on peut très bien en faire un es­cla­vage et même par­fois un che­min de mort. Par exemple quand le com­man­de­ment du re­pos sab­ba­tique vous conduit à lais­ser à l’abandon un ma­lade ou un mou­rant, la loi qui dicte le ser­vice du frère est tra­hie.

Donc, ce que Jé­sus cherche à faire com­prendre aux Pha­ri­siens, c’est qu’ils risquent, au nom même de la Loi, d’oublier le com­man­de­ment de l’amour.

Il est cer­tain que c’est un thème cher à Saint Mat­thieu : lui, le seul des évan­gé­listes à ci­ter deux fois la phrase du pro­phète Osée : « C’est la mi­sé­ri­corde que je veux et non les sa­cri­fices. » (Os 6, 6)1 Lui aus­si est le seul à rap­por­ter la pa­ra­bole du ju­ge­ment der­nier : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus pe­tits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25, 40)

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Note
1 Mat­thieu cite cette phrase du pro­phète Osée une pre­mière fois dans le ré­cit de sa vo­ca­tion (Mt 9, 13). La deuxième fois, c’est pré­ci­sé­ment à l’occasion d’une contro­verse de Jé­sus avec les Pha­ri­siens sur une ques­tion si­mi­laire à celle de ce di­manche. Il s’agit de l’épisode des épis ar­ra­chés dans un champ de blé par les dis­ciples un jour de sab­bat. Les Pha­ri­siens re­prochent à Jé­sus ce man­que­ment : « Vois tes dis­ciples qui font ce qu’il n’est pas per­mis de faire le jour du sab­bat. » Jé­sus leur ré­pond : « Si vous aviez com­pris ce que si­gni­fie : C’est la mi­sé­ri­corde que je veux, non le sa­cri­fice, vous n’auriez pas condam­né ces hommes. » (Mt 12, 1-8)