Be­noît XVI. Ignace d’An­tioche, martyr

Saint Ignace d’An­tioche (~35 - ~115)
Fresque, dé­tail, XI s.
Mo­nas­tère d’­Ho­sios Lou­kas, Grèce

17 oc­tobre

Saint Ignace, troi­sième Évêque d’An­tioche, de 70 à 107, date de son mar­tyre. A cette époque, Rome, Alexan­drie et An­tioche étaient les trois grandes mé­tro­poles de l’empire ro­main. Le Concile de Ni­cée parle de trois « pri­mats » : ce­lui de Rome, mais Alexan­drie et An­tioche éga­le­ment par­ti­cipent, d’une cer­taine ma­nière, à un « pri­mat ». Saint Ignace était Évêque d’An­tioche, qui se trouve au­jourd’­hui en Tur­quie. Là, à An­tioche, comme nous l’ap­pre­nons des Actes des Apôtres, se dé­ve­lop­pa une com­mu­nau­té chré­tienne flo­ris­sante : le pre­mier Évêque fut l’a­pôtre Pierre - c’est ce que nous rap­porte la tra­di­tion - et là, « pour la pre­mière fois, les dis­ciples re­çurent le nom de chré­tiens » (Ac 11, 26). Eu­sèbe de Cé­sa­rée, un his­to­rien du IV siècle, consacre un cha­pitre en­tier de son His­toire ec­clé­sias­tique à la vie et à l’œuvre lit­té­raire d’I­gnace (3, 36). « De Sy­rie », écrit-il, « Ignace fut en­voyé à Rome pour être li­vré en pâ­ture aux bêtes sau­vages, à cause du té­moi­gnage qu’il avait ren­du du Christ. En ac­com­plis­sant son voyage à tra­vers l’A­sie, sous la sur­veillance sé­vère des gardes » (qu’il ap­pelle les « dix léo­pards » dans sa Lettre aux Ro­mains, 5, 1), « dans toutes les villes où il s’ar­rê­tait, à tra­vers des pré­di­ca­tions et des aver­tis­se­ments, il ren­for­çait les Églises ; et sur­tout, il ex­hor­tait, avec la plus grande vi­gueur, à se gar­der des hé­ré­sies, qui com­men­çaient alors à se mul­ti­plier, et re­com­man­dait de ne pas se dé­ta­cher de la tra­di­tion apos­to­lique ». La pre­mière étape du voyage d’I­gnace vers le mar­tyre fut la ville de Smyrne, où était Évêque saint Po­ly­carpe, dis­ciple de saint Jean. Ici, Ignace écri­vit quatre lettres, res­pec­ti­ve­ment aux Églises d’Éphèse, de Ma­gné­sie, de Tralles et de Rome. « Par­ti de Smyrne », pour­suit Eu­sèbe « Ignace ar­ri­va à Troade, et de là, en­voya de nou­velles lettres » : deux aux Églises de Phi­la­del­phie et de Smyrne, et une à l’Évêque Po­ly­carpe. Eu­sèbe com­plète ain­si la liste des lettres, qui nous sont par­ve­nues de l’Église du pre­mier siècle comme un tré­sor pré­cieux. En li­sant ces textes, on sent la fraî­cheur de la foi de la gé­né­ra­tion qui avait en­core connu les Apôtres. On per­çoit éga­le­ment dans ces lettres l’a­mour ar­dent d’un saint. En­fin, de Troade, le mar­tyr ar­ri­va à Rome où, dans l’am­phi­théâtre Fla­vien, il fut li­vré aux bêtes féroces.

Au­cun Père de l’Église n’a ex­pri­mé avec au­tant d’in­ten­si­té qu’I­gnace l’ardent dé­sir d’u­nion avec le Christ et de vie en Lui. En réa­li­té, en Ignace confluent deux « cou­rants » spi­ri­tuels : ce­lui de Paul, en­tiè­re­ment ten­du vers l’u­nion avec le Christ, et ce­lui de Jean, concen­tré sur la vie en Lui. A leur tour, ces deux cou­rants dé­bouchent sur l’i­mi­ta­tion du Christ, pro­cla­mé plu­sieurs fois par Ignace comme « mon » ou « notre Dieu ». Ain­si, Ignace sup­plie les chré­tiens de Rome de ne pas em­pê­cher son mar­tyre, car il est im­pa­tient d’être « uni au Christ ». Et il ex­plique : « Il est beau pour moi de mou­rir en al­lant vers (eis) Jé­sus Christ, plu­tôt que de ré­gner jus­qu’aux confins de la terre. Je le cherche lui, qui est mort pour moi, je le veux lui, qui est res­sus­ci­té pour moi… Lais­sez-moi imi­ter la Pas­sion de mon Dieu !» (Ro­mains 5, 6). On peut sai­sir dans ces ex­pres­sions ar­dentes d’a­mour le « réa­lisme » chris­to­lo­gique pro­non­cé, ty­pique de l’Église d’An­tioche, plus que ja­mais at­ten­tive à l’in­car­na­tion du Fils de Dieu et à son hu­ma­ni­té vé­ri­table et concrète : Jé­sus Christ, écrit Ignace aux Smyr­niotes, « est réel­le­ment de la souche de Da­vid », « il est réel­le­ment né d’une vierge », « il fut réel­le­ment cloué pour nous » (1, 1).

L’ir­ré­sis­tible as­pi­ra­tion d’I­gnace vers l’u­nion au Christ donne nais­sance à une vé­ri­table « mys­tique de l’u­ni­té ». Lui-même se dé­fi­nit comme « un homme au­quel est confié le de­voir de l’u­ni­té » (Phi­la­del­phiens, 8, 1). Pour Ignace, l’u­ni­té est avant tout une pré­ro­ga­tive de Dieu qui, exis­tant dans trois per­sonnes, est Un dans l’u­ni­té ab­so­lue. Il ré­pète sou­vent que Dieu est uni­té, et que ce n’est qu’en Dieu que celle-ci se trouve à l’é­tat pur et ori­gi­nel. L’u­ni­té à réa­li­ser sur cette terre de la part des chré­tiens n’est qu’une imi­ta­tion, la plus conforme pos­sible à l’ar­ché­type di­vin. De cette fa­çon, Ignace ar­rive à éla­bo­rer une vi­sion de l’Église qui rap­pelle de près cer­taines des ex­pres­sions de la Lettre aux Co­rin­thiens de Clé­ment l’Évêque de Rome. « Il est bon pour vous », écrit-il par exemple aux chré­tiens d’Éphèse, « de pro­cé­der en­semble en ac­cord avec la pen­sée de l’Évêque, chose que vous faites dé­jà. En ef­fet, votre col­lège des prêtres, à juste titre cé­lèbre, digne de Dieu, est si har­mo­nieu­se­ment uni à l’Évêque comme les cordes à la ci­thare. C’est pour­quoi Jé­sus Christ est chan­té dans votre concorde et dans votre amour sym­pho­nique. Et ain­si, un par un, vous de­ve­nez un chœur, afin que dans la sym­pho­nie de la concorde, après avoir pris le ton de Dieu dans l’u­ni­té, vous chan­tiez d’une seule voix » (4, 1-2). Et après avoir re­com­man­dé aux Smyr­niotes de ne « rien en­tre­prendre qui concerne l’Église sans l’é­vêque » (8, 1), confie à Po­ly­carpe : « J’offre ma vie pour ceux qui sont sou­mis à l’Évêque, aux prêtres et aux diacres. Puis­sé-je avec eux être uni à Dieu. Tra­vaillez en­semble les uns pour les autres, lut­tez en­semble, cou­rez en­semble, souf­frez en­semble, dor­mez et veillez en­semble comme ad­mi­nis­tra­teurs de Dieu, ses as­ses­seurs et ses ser­vi­teurs. Cher­chez à plaire à Ce­lui pour le­quel vous mi­li­tez et dont vous re­ce­vez la ré­com­pense. Qu’au­cun de nous ne soit ja­mais sur­pris dé­ser­teur. Que votre bap­tême de­meure comme un bou­clier, la foi comme un casque, la cha­ri­té comme une lance, la pa­tience comme une ar­mure » (6, 1-2).

D’une ma­nière gé­né­rale, on peut per­ce­voir dans les Lettres d’I­gnace une sorte de dia­lec­tique constante et fé­conde entre les deux as­pects ca­rac­té­ris­tiques de la vie chré­tienne : d’une part, la struc­ture hié­rar­chique de la com­mu­nau­té ec­clé­siale, et de l’autre, l’u­ni­té fon­da­men­tale qui lie entre eux les fi­dèles dans le Christ. Par consé­quent, les rôles ne peuvent pas s’op­po­ser. Au contraire, l’in­sis­tance sur la com­mu­nau­té des croyants entre eux et avec leurs pas­teurs est conti­nuel­le­ment re­for­mu­lée à tra­vers des images et des ana­lo­gies élo­quentes : la ci­thare, la corde, l’in­to­na­tion, le concert, la sym­pho­nie. La res­pon­sa­bi­li­té par­ti­cu­lière des Évêques, des prêtres et des diacres dans l’é­di­fi­ca­tion de la com­mu­nau­té est évi­dente. C’est d’a­bord pour eux que vaut l’in­vi­ta­tion à l’a­mour et à l’u­ni­té. « Ne soyez qu’un », écrit Ignace aux Ma­gné­siens, en re­pre­nant la prière de Jé­sus lors de la Der­nière Cène : « Une seule sup­plique, un seul es­prit, une seule es­pé­rance dans l’a­mour ; ac­cou­rez tous à Jé­sus Christ comme à l’u­nique temple de Dieu, comme à l’u­nique au­tel ; il est un, et pro­cé­dant du Père unique, il est de­meu­ré uni à Lui, et il est re­tour­né à Lui dans l’u­ni­té » (7, 1-2). Ignace, le pre­mier dans la lit­té­ra­ture chré­tienne, at­tri­bue à l’Église l’ad­jec­tif de « ca­tho­lique », c’est-à-dire « uni­ver­selle » : « Là où est Jé­sus Christ », af­firme-t-il, « là est l’Église ca­tho­lique » (Smyrn. 8, 2). Et c’est pré­ci­sé­ment dans le ser­vice d’u­ni­té à l’Église ca­tho­lique que la com­mu­nau­té chré­tienne de Rome exerce une sorte de pri­mat dans l’a­mour : « A Rome, celle-ci pré­side, digne de Dieu, vé­né­rable, digne d’être ap­pe­lée bien­heu­reuse… Elle pré­side à la cha­ri­té, qui re­çoit du Christ la loi et porte le nom du Père » (Ro­mains, prologue).

Comme on le voit, Ignace est vé­ri­ta­ble­ment le « doc­teur de l’u­ni­té » : uni­té de Dieu et uni­té du Christ (au mé­pris des di­verses hé­ré­sies qui com­men­çaient à cir­cu­ler et di­vi­saient l’­homme et Dieu dans le Christ), uni­té de l’Église, uni­té des fi­dèles « dans la foi et dans la cha­ri­té, par rap­port aux­quelles il n’y a rien de plus ex­cellent » (Smyrn. 6, 1). En dé­fi­ni­tive, le « réa­lisme » d’I­gnace in­vite les fi­dèles d’­hier et d’au­jourd’­hui, il nous in­vite tous à une syn­thèse pro­gres­sive entre la confi­gu­ra­tion au Christ (union avec lui, vie en lui) et le dé­voue­ment à son Église (uni­té avec l’Évêque, ser­vice gé­né­reux de la com­mu­nau­té et du monde). Bref, il faut par­ve­nir à une syn­thèse entre com­mu­nion de l’Église à l’in­té­rieur d’elle-même et mis­sion pro­cla­ma­tion de l’Évangile pour les autres, jus­qu’à ce que, à tra­vers une di­men­sion, l’autre parle, et que les croyants soient tou­jours da­van­tage « dans la pos­ses­sion de l’es­prit in­di­vis, qui est Jé­sus Christ lui-même » (Ma­gn. 15). En im­plo­rant du Sei­gneur cette « grâce de l’u­ni­té », et dans la convic­tion de pré­si­der à la cha­ri­té de toute l’Église (cf. Ro­mains, pro­logue), je vous adresse le même sou­hait que ce­lui qui conclut la lettre d’I­gnace aux chré­tiens de Tralles : « Ai­mez-vous l’un l’autre avec un cœur non di­vi­sé. Mon es­prit s’offre en sa­cri­fice pour vous, non seule­ment à pré­sent, mais éga­le­ment lors­qu’il au­ra re­joint Dieu… Dans le Christ, puis­siez-vous être trou­vés sans tache » (13). Et nous prions afin que le Sei­gneur nous aide à at­teindre cette uni­té et à être en­fin trou­vés sans tache, car c’est l’a­mour qui pu­ri­fie les âmes.

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale du 14 mars 2007
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