H. Arendt. La fra­gi­li­té des af­faires humaines

La fa­bri­ca­tion est en­tou­rée par le monde, elle est constam­ment en contact avec lui : l’action et la pa­role sont en­tou­rées par le ré­seau des actes et du lan­gage d’autrui, et constam­ment en contact avec ce ré­seau. La croyance po­pu­laire en l’ « homme fort » qui, seul contre tous, doit sa force à sa so­li­tude, est ou bien une simple su­per­sti­tion fon­dée sur l’illusion que l’on peut « faire » quelque chose dans le do­maine des af­faires hu­maines (« faire » des lois par exemple, comme on fait des tables et des chaises, ou rendre les hommes « meilleurs » ou « pires »), ou bien un dé­cou­ra­ge­ment conscient de toute ac­tion, po­li­tique ou non, uni à l’espoir uto­pique qu’il est pos­sible de trai­ter les hommes comme des « ma­té­riaux ». La force dont l’individu a be­soin pour tout pro­ces­sus de pro­duc­tion, que cette force soit in­tel­lec­tuelle ou pu­re­ment phy­sique, de­vient par­fai­te­ment in­utile lorsqu’il s’agit d’action. L’Histoire est pleine d’exemples de l’impuissance de l’homme fort, de l’homme su­pé­rieur in­ca­pable de mo­bi­li­ser la col­la­bo­ra­tion, la coac­tion de ses sem­blables. De son échec, on ac­cuse sou­vent la fa­tale in­fé­rio­ri­té du grand nombre et le res­sen­ti­ment qu’inspire aux mé­diocres toute per­son­na­li­té émi­nente. Mais si juste que soient ces ob­ser­va­tions, elles ne touchent pas au fond du problème.

Pour bien voir ce qui est en jeu on peut se rap­pe­ler que le grec et le la­tin, à la dif­fé­rence des langues mo­dernes, ont deux mots dis­tincts, en­core qu’apparentés, pour le verbe « agir ». Aux deux verbes grecs ar­chein (« com­men­cer », « gui­der » et en­fin « com­man­der ») et prat­tein (« tra­ver­ser », « al­ler jusqu’au bout », « ache­ver ») cor­res­pondent au la­tin agere (« mettre en mou­ve­ment », « me­ner ») et ge­rere (dont le pre­mier sens est « por­ter »). On di­rait que chaque ac­tion était di­vi­sée en deux par­ties, le com­men­ce­ment fait par une per­sonne seule et l’achèvement au­quel plu­sieurs peuvent par­ti­ci­per en « por­tant », en « ter­mi­nant » l’entreprise, en al­lant jusqu’au bout. Non seule­ment les mots sont sem­bla­ble­ment ap­pa­ren­tés, l’histoire de leur em­ploi est éga­le­ment ana­logue. Dans les deux cas, le mot qui à l’origine dé­si­gnait seule­ment la se­conde par­tie de l’action, l’achèvement – prat­tein et ge­rere – de­vint le mot cou­rant pour l’action en gé­né­ral, tan­dis que les mots dé­si­gnant le com­men­ce­ment de l’action prirent un sens spé­cial, du moins dans la langue po­li­tique. Ar­chein em­ployé spé­ci­fi­que­ment en vint à si­gni­fier sur­tout « com­man­der », « me­ner », et agere « me­ner » plu­tôt que « mettre en mouvement ».

Ain­si le rôle de no­va­teur et de guide, pri­mus in­ter pares (roi par­mi des rois dans Ho­mère), se chan­gea en un rôle de sou­ve­rain ; l’interdépendance ori­gi­nelle de l’action, le no­va­teur, le guide dé­pen­dant de la col­la­bo­ra­tion des autres, ses com­pa­gnons dé­pen­dant de lui pour avoir l’occasion d’agir eux-mêmes se scin­da en deux fonc­tions en­tiè­re­ment dis­tinctes : le com­man­de­ment qui de­vint la pré­ro­ga­tive du sou­ve­rain, et l’exécution des ordres qui de­vint le de­voir des su­jets. Ce sou­ve­rain est seul, iso­lé contre les autres par sa force, comme le guide était iso­lé aus­si par son ini­tia­tive avant de trou­ver des com­pa­gnons qui le sui­vissent. Mais la force du guide ne se ma­ni­feste que dans l’initiative et le risque, et non dans le suc­cès ob­te­nu. Quant au sou­ve­rain heu­reux il peut re­ven­di­quer ce qui est en fait la vic­toire du grand nombre – usur­pa­tion que n’aurait ja­mais per­mise Aga­mem­non, qui était roi et non sou­ve­rain. Par cette re­ven­di­ca­tion, le sou­ve­rain mo­no­po­lise, pour ain­si dire, la force de ceux qui l’ont ai­dé et sans les­quels il n’aurait rien ob­te­nu. Ain­si naît l’illusion d’une force ex­tra­or­di­naire en même temps que la fable de l’homme fort, puis­sant parce qu’il est seul.

Parce que l’acteur se meut tou­jours par­mi d’autres êtres agis­sants et par rap­port à eux, il n’est ja­mais sim­ple­ment agent, mais tou­jours et en même temps pa­tient. Faire et su­bir sont comme les deux faces d’une mé­daille, et l’histoire que com­mence un acte se com­pose des faits et des souf­frances qui le suivent. Ces consé­quences sont in­fi­nies, car l’action, bien qu’elle puisse, pour ain­si dire, ve­nir de nulle part, agit dans un mé­dium où toute ré­ac­tion de­vient ré­ac­tion en chaîne et où tout pro­ces­sus est cause de pro­ces­sus nou­veaux. L’action agis­sant sur des êtres qui sont per­son­nel­le­ment ca­pables d’actions, la ré­ac­tion, outre qu’elle est une ré­ponse, est tou­jours une ac­tion nou­velle qui crée à son tour et af­fecte au­trui. Ain­si ac­tion et ré­ac­tion, chez les hommes, ne tournent ja­mais en mi­lieu fer­mé et ne sau­raient se confi­ner entre deux par­te­naires. Cette in­fi­ni­tude ne ca­rac­té­rise pas seule­ment l’action po­li­tique au sens étroit du mot, comme si l’infinitude des re­la­tions hu­maines ré­ci­proques n’était que le ré­sul­tat de la mul­ti­tude in­fi­nie des gens af­fec­tés, et que l’on puisse y échap­per en se ré­si­gnant à agir à l’intérieur d’un cadre de cir­cons­tances li­mi­té et in­tel­li­gible ; l’acte le plus mo­deste dans les cir­cons­tances les plus bor­nées porte en germe la même in­fi­ni­tude, parce qu’un seul fait, par­fois un seul mot, suf­fit à chan­ger toutes les com­bi­nai­sons de circonstances.

Han­nah Arendt (1906-1975), Condi­tion de l’homme mo­derne
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