▷ La Dame à la Li­corne et les cinq sens (~ 1480 – 1500)

Ano­nyme, Sal­ta­rel­lo, Ma­nus­crit de Londres, XIVe s., Bri­tish Li­bra­ry
En­semble Mu­si­ca Vagantium

Chef-d’œuvre mé­dié­val an­non­cia­teur du fleu­ris­se­ment de la Re­nais­sance fran­çaise, cet en­semble de six ta­pis­se­ries, des­si­nées à Pa­ris par un ar­tiste ano­nyme puis tis­sées en Flandres vers 1480 – 1500 vrai­sem­bla­ble­ment pour An­toine II Le Viste (1470 – 1534), ma­gis­trat et pré­vôt des mar­chands de Pa­ris, est le joyau du mu­sée de Cluny. 

Cinq ta­pis­se­ries sont dé­vo­lues aux cinq sens. La sixième pièce (À mon seul dé­sir) est énigmatique.




Bla­son d’An­toine II Le Viste
De gueules, à la bande d’a­zur
char­gée de trois crois­sant d’argent


La Dame à la li­corne (~ 1480 – 1500) Le tou­cher 🔍
Mu­sée de Clu­ny, Paris 

Le tou­cher

Se­lon les croyances mé­dié­vales, la li­corne ne peut être domp­tée que par une jeune vierge. Pour évo­quer le tou­cher, la dame ef­fleure la corne de l’animal tout en te­nant, de l’autre main, la hampe d’une ban­nière. Dé­tail in­tri­gant, les pe­tits ani­maux qui par­sèment cette ta­pis­se­rie portent tous des col­liers et har­nais do­tés d’anneaux en fer. Une ma­nière, peut-être, d’associer le plus ma­té­riel et ter­restre des sens, lié à l’acte char­nel (et donc le moins spi­ri­tuel se­lon la hié­rar­chie de l’époque) à la no­tion de pos­ses­sion. Car ce­lui qui se laisse tou­cher se donne et s’abandonne.

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La vue

Liés à la ten­ta­tion et aux plai­sirs ter­restres, les sens sont aus­si vus par les théo­lo­giens comme des moyens de com­prendre la créa­tion de Dieu et d’élever son âme. Pour re­pré­sen­ter la vue, le sens le plus éle­vé se­lon la hié­rar­chie mé­dié­vale, la dame tend un mi­roir pré­cieux à une li­corne afin que l’animal puisse y ad­mi­rer son re­flet. Dans le même temps, elle pose ten­dre­ment ses yeux sur la créa­ture, dont l’image ren­voyée l’observe en re­tour. Une par­faite tri­an­gu­la­tion des regards !

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L’ouïe

Pour sug­gé­rer l’ouïe, la dame joue de l’orgue en pia­no­tant gra­cieu­se­ment sur un cla­vier, as­sis­tée de la de­moi­selle. Celle-ci ac­tionne so­len­nel­le­ment les souf­flets du bel ins­tru­ment dé­co­ré de pier­re­ries, d’un lion et d’une li­corne sculp­tée. Un raf­fi­ne­ment sans nul doute en ac­cord avec la dé­li­ca­tesse de la mé­lo­die, que le spec­ta­teur ne peut qu’imaginer.

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L’o­do­rat

Avec des œillets dis­po­sés sur un pla­teau que lui tend une jo­lie de­moi­selle, la dame confec­tionne une cou­ronne de fleurs. Ab­sor­bée par cette tâche mé­ti­cu­leuse, la belle n’a pas re­mar­qué le pe­tit singe ac­crou­pi der­rière elle. Auxi­liaire sym­pa­thique à la com­pré­hen­sion du mes­sage, le pri­mate hume le par­fum d’une rose qu’il vient de cha­par­der dans un pa­nier, mi­mant ain­si le sens re­pré­sen­té : l’odorat.

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Le Goût

Dans une pré­cieuse coupe te­nue par sa sui­vante, la dame sai­sit une à une des dra­gées dont elle nour­rit une per­ruche po­sée sur sa main gauche. As­sis au pre­mier plan, un singe au sou­rire es­piègle porte à sa bouche une frian­dise dé­ro­bée, tan­dis que le pe­tit chien, im­pa­tient de pou­voir lui aus­si s’en dé­lec­ter, at­tend son tour au pied de sa maî­tresse. Une re­pré­sen­ta­tion du goût par­ti­cu­liè­re­ment joyeuse et éclatante !

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A mon seul désir

Amar­rée à deux arbres, une tente royale se dresse au centre de la com­po­si­tion. Des flammes d’or, em­blèmes de l’Esprit saint, par­sèment sa pré­cieuse étoffe bleue – cou­leur as­so­ciée à la Vierge, à la no­blesse et à la spi­ri­tua­li­té. Au-des­sus de l’entrée se dé­ploie une ins­crip­tion mys­té­rieuse en­ca­drée de deux ini­tiales AM : A mon seul dé­sir. Pre­mier élé­ment énig­ma­tique de cette ta­pis­se­rie, cet es­pace clos, dont la so­brié­té de la pa­roi in­terne contraste avec le foi­son­ne­ment ex­té­rieur, in­carne gé­né­ra­le­ment un lieu de ges­ta­tion, de re­traite et d’introspection, où le di­vin peut se manifester…

Vient-elle de sor­tir de la tente ou s’apprête-t-elle à y ren­trer ? Vê­tue de somp­tueux atours dignes d’une prin­cesse de la lit­té­ra­ture cour­toise, la dame semble, une fois en­core, sor­tir tout droit d’un conte de fées. Élé­gante, chaste et raf­fi­née, cette beau­té au teint de lys, aux yeux clairs et aux fins che­veux d’or in­carne la femme idéale se­lon les cri­tères médiévaux.

Dans le cof­fret à bi­joux que lui tend sa sui­vante, la belle re­dé­pose un somp­tueux col­lier. Geste énig­ma­tique qu’il faut lire à la lu­mière de l’inscription A mon seul dé­sir. Mais de quel dé­sir s’agit-il ?

Cette ta­pis­se­rie re­pré­sen­te­rait-elle un sens « in­té­rieur », un sixième sens qui re­nonce à tous les autres pour quelque chose de plus spi­ri­tuel ? S’agirait-il d’une com­mande pour un ma­riage, dé­diée à une fu­ture épouse qui, en s’engageant avec un seul être, fait le deuil de sa li­ber­té sensorielle ?

Jar­din idyllique

Chaque scène prend place sur un îlot vert, lui-même pla­cé sur un fond d’un rouge vi­brant à base de ga­rance. Jon­quilles, roses, mar­gue­rites, menthe sau­vage. En ac­cord avec les codes de la ta­pis­se­rie mil­le­fleurs, très po­pu­laire à l’époque, ce fond mer­veilleux ap­pa­raît constel­lé de vé­gé­taux et de pe­tits ani­maux fa­mi­liers ou exo­tiques, is­sus de mi­lieux très di­vers – la­pins, chiens, singes, léo­pards, lion­ceaux, per­drix, hé­rons, lou­ve­teaux – qui co­ha­bitent en paix et en har­mo­nie. Un vrai paradis !

Arbres sym­bo­liques

Les arbres oc­cupent une place im­por­tante dans l’imaginaire du Moyen Âge. À gauche de la tente, l’artiste a pla­cé un chêne et un pin, sym­boles de lon­gé­vi­té et de so­li­di­té. À droite, on re­con­naît le houx, qui re­pré­sente éga­le­ment l’immortalité, ain­si qu’un oran­ger en fleurs. Arbre sou­vent as­so­cié au ma­riage et dont les fruits cou­leur de feu, rares et luxueux, sym­bo­lisent la ri­chesse, l’éternité et la fé­con­di­té. Ses en­ivrantes fleurs blanches, as­so­ciées à la pu­re­té et la vir­gi­ni­té, ont fi­ni par en­trer dans la com­po­si­tion des cou­ronnes de ma­riée. Peut-être la clé du contexte de cette com­mande si mystérieuse !

Li­corne magique

Au Moyen Âge, on croit dur comme fer à l’existence de la li­corne ! Do­té d’un corps de che­val, d’une tête et de pattes de chèvre, et d’une longue dent de nar­val tor­sa­dée en guise de corne (dont la poudre pré­mu­ni­rait du poi­son), cet ani­mal ma­gique dé­crit dans le Livre des mer­veilles (1298) de Mar­co Po­lo est am­bi­va­lent. D’un cô­té, il s’agit d’un sym­bole de pu­re­té (il ne peut être ap­pro­ché que par une jeune fille vierge), de l’autre, sa conno­ta­tion sexuelle – son sa­bot glis­sé dans les plis de la tente en se­rait-il un rap­pel ? – est avé­rée dans les trai­tés de théo­lo­gie. À la fois char­nel et spirituel.

Lion flam­boyant

Sur chaque ta­pis­se­rie, la li­corne est ac­com­pa­gnée d’un lion qui l’aide à por­ter les ban­nières hé­ral­diques. Sym­bole d’audace, de cou­rage et de no­blesse, ce grand fauve per­met d’incarner une pré­sence mas­cu­line – celle du com­man­di­taire ou du fu­tur ma­rié ? – dans cet en­semble dont les hommes sont phy­si­que­ment absents.

© Jo­sé­phine Bin­dé, beauxarts.com

> Res­tau­ra­tion des ta­pis­se­ries de La Dame à la Licorne