Anonyme, Saltarello, Manuscrit de Londres, XIVe s., British Library
Ensemble Musica Vagantium


Chef-d’œuvre médiéval annonciateur du fleurissement de la Renaissance française, cet ensemble de six tapisseries, dessinées à Paris par un artiste anonyme puis tissées en Flandres vers 1480 – 1500 vraisemblablement pour Antoine II Le Viste (1470 – 1534), magistrat et prévôt des marchands de Paris, est le joyau du musée de Cluny.
Cinq tapisseries sont dévolues aux cinq sens. La sixième pièce (À mon seul désir) est énigmatique.
Blason d’Antoine II Le Viste
De gueules, à la bande d’azur
chargée de trois croissant d’argent

La Dame à la licorne (~ 1480 – 1500) Le toucher 🔍
Musée de Cluny, Paris
Le toucher
Selon les croyances médiévales, la licorne ne peut être domptée que par une jeune vierge. Pour évoquer le toucher, la dame effleure la corne de l’animal tout en tenant, de l’autre main, la hampe d’une bannière. Détail intrigant, les petits animaux qui parsèment cette tapisserie portent tous des colliers et harnais dotés d’anneaux en fer. Une manière, peut-être, d’associer le plus matériel et terrestre des sens, lié à l’acte charnel (et donc le moins spirituel selon la hiérarchie de l’époque) à la notion de possession. Car celui qui se laisse toucher se donne et s’abandonne.

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La vue
Liés à la tentation et aux plaisirs terrestres, les sens sont aussi vus par les théologiens comme des moyens de comprendre la création de Dieu et d’élever son âme. Pour représenter la vue, le sens le plus élevé selon la hiérarchie médiévale, la dame tend un miroir précieux à une licorne afin que l’animal puisse y admirer son reflet. Dans le même temps, elle pose tendrement ses yeux sur la créature, dont l’image renvoyée l’observe en retour. Une parfaite triangulation des regards !

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L’ouïe
Pour suggérer l’ouïe, la dame joue de l’orgue en pianotant gracieusement sur un clavier, assistée de la demoiselle. Celle-ci actionne solennellement les soufflets du bel instrument décoré de pierreries, d’un lion et d’une licorne sculptée. Un raffinement sans nul doute en accord avec la délicatesse de la mélodie, que le spectateur ne peut qu’imaginer.

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L’odorat
Avec des œillets disposés sur un plateau que lui tend une jolie demoiselle, la dame confectionne une couronne de fleurs. Absorbée par cette tâche méticuleuse, la belle n’a pas remarqué le petit singe accroupi derrière elle. Auxiliaire sympathique à la compréhension du message, le primate hume le parfum d’une rose qu’il vient de chaparder dans un panier, mimant ainsi le sens représenté : l’odorat.

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Le Goût
Dans une précieuse coupe tenue par sa suivante, la dame saisit une à une des dragées dont elle nourrit une perruche posée sur sa main gauche. Assis au premier plan, un singe au sourire espiègle porte à sa bouche une friandise dérobée, tandis que le petit chien, impatient de pouvoir lui aussi s’en délecter, attend son tour au pied de sa maîtresse. Une représentation du goût particulièrement joyeuse et éclatante !

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A mon seul désir
Amarrée à deux arbres, une tente royale se dresse au centre de la composition. Des flammes d’or, emblèmes de l’Esprit saint, parsèment sa précieuse étoffe bleue – couleur associée à la Vierge, à la noblesse et à la spiritualité. Au-dessus de l’entrée se déploie une inscription mystérieuse encadrée de deux initiales AM : A mon seul désir. Premier élément énigmatique de cette tapisserie, cet espace clos, dont la sobriété de la paroi interne contraste avec le foisonnement extérieur, incarne généralement un lieu de gestation, de retraite et d’introspection, où le divin peut se manifester…


Vient-elle de sortir de la tente ou s’apprête-t-elle à y rentrer ? Vêtue de somptueux atours dignes d’une princesse de la littérature courtoise, la dame semble, une fois encore, sortir tout droit d’un conte de fées. Élégante, chaste et raffinée, cette beauté au teint de lys, aux yeux clairs et aux fins cheveux d’or incarne la femme idéale selon les critères médiévaux.
Dans le coffret à bijoux que lui tend sa suivante, la belle redépose un somptueux collier. Geste énigmatique qu’il faut lire à la lumière de l’inscription A mon seul désir. Mais de quel désir s’agit-il ?
Cette tapisserie représenterait-elle un sens « intérieur », un sixième sens qui renonce à tous les autres pour quelque chose de plus spirituel ? S’agirait-il d’une commande pour un mariage, dédiée à une future épouse qui, en s’engageant avec un seul être, fait le deuil de sa liberté sensorielle ?


Jardin idyllique
Chaque scène prend place sur un îlot vert, lui-même placé sur un fond d’un rouge vibrant à base de garance. Jonquilles, roses, marguerites, menthe sauvage. En accord avec les codes de la tapisserie millefleurs, très populaire à l’époque, ce fond merveilleux apparaît constellé de végétaux et de petits animaux familiers ou exotiques, issus de milieux très divers – lapins, chiens, singes, léopards, lionceaux, perdrix, hérons, louveteaux – qui cohabitent en paix et en harmonie. Un vrai paradis !




Arbres symboliques
Les arbres occupent une place importante dans l’imaginaire du Moyen Âge. À gauche de la tente, l’artiste a placé un chêne et un pin, symboles de longévité et de solidité. À droite, on reconnaît le houx, qui représente également l’immortalité, ainsi qu’un oranger en fleurs. Arbre souvent associé au mariage et dont les fruits couleur de feu, rares et luxueux, symbolisent la richesse, l’éternité et la fécondité. Ses enivrantes fleurs blanches, associées à la pureté et la virginité, ont fini par entrer dans la composition des couronnes de mariée. Peut-être la clé du contexte de cette commande si mystérieuse !

Licorne magique
Au Moyen Âge, on croit dur comme fer à l’existence de la licorne ! Doté d’un corps de cheval, d’une tête et de pattes de chèvre, et d’une longue dent de narval torsadée en guise de corne (dont la poudre prémunirait du poison), cet animal magique décrit dans le Livre des merveilles (1298) de Marco Polo est ambivalent. D’un côté, il s’agit d’un symbole de pureté (il ne peut être approché que par une jeune fille vierge), de l’autre, sa connotation sexuelle – son sabot glissé dans les plis de la tente en serait-il un rappel ? – est avérée dans les traités de théologie. À la fois charnel et spirituel.

Lion flamboyant
Sur chaque tapisserie, la licorne est accompagnée d’un lion qui l’aide à porter les bannières héraldiques. Symbole d’audace, de courage et de noblesse, ce grand fauve permet d’incarner une présence masculine – celle du commanditaire ou du futur marié ? – dans cet ensemble dont les hommes sont physiquement absents.
© Joséphine Bindé, beauxarts.com
> Restauration des tapisseries de La Dame à la Licorne
