A. An­ker. Na­ture morte aux châ­taignes (1897)

Franz Schu­bert (1797-1828), Ro­sa­munde, Entr’acte no 3
Ber­li­ner Phil­har­mo­ni­ker, dir. Clau­dio Aba­do (2009)

Al­bert An­ker (1831-1910)
Na­ture morte au jus d’o­range et aux châ­taignes (1897)
Col­lec­tion privée

Une com­po­si­tion d’une grande so­brié­té
Les ob­jets sont dis­po­sés sur une table blanche, de­vant un fond presque en­tiè­re­ment noir. Au centre, une as­siette ras­semble les châ­taignes, cer­taines ou­vertes, lais­sant ap­pa­raître leur chair claire. Der­rière elles se dresse une ca­rafe à la sil­houette élan­cée, rem­plie de jus d’orange. À droite, un verre à pied contient une pe­tite quan­ti­té de la même bois­son. L’équilibre est soi­gneu­se­ment construit : la ca­rafe do­mine par sa hau­teur, le plat de châ­taignes oc­cupe le pre­mier plan et le verre ap­porte une note plus lé­gère sur la droite. Les ob­jets ne sont pas nom­breux, mais cha­cun pos­sède sa place et son poids visuel.

La lu­mière et l’obscurité
Le contraste entre le fond sombre et la nappe blanche consti­tue le prin­cipe es­sen­tiel du ta­bleau. La lu­mière semble se concen­trer sur les ob­jets et les dé­ta­cher de l’espace en­vi­ron­nant. La ca­rafe est par­ti­cu­liè­re­ment re­mar­quable. Le verre trans­pa­rent se ré­vèle grâce à quelques re­flets blancs, tan­dis que le jus forme une masse jaune oran­gé, presque lumineuse.

Le peintre doit rendre si­mul­ta­né­ment la trans­pa­rence du verre, l’épaisseur du li­quide et la dé­for­ma­tion des formes à tra­vers les pa­rois. Le verre à pied re­prend cette cou­leur, mais à une échelle ré­duite. Sa trans­pa­rence est sug­gé­rée par les contours dé­li­cats et les re­flets sur le bord su­pé­rieur. Le fond noir in­ten­si­fie les cou­leurs et concentre notre at­ten­tion sur les choses.

Les châ­taignes : une pré­sence ter­restre
Au pre­mier plan, les châ­taignes forment un en­semble de formes ar­ron­dies, brunes et lui­santes. Leurs sur­faces ac­crochent la lu­mière de ma­nière ir­ré­gu­lière. Cer­taines sont fen­dues ou ou­vertes, ce qui in­tro­duit une di­ver­si­té de tex­tures et de cou­leurs. À gauche de l’assiette, quelques dé­bris de bogues et de feuilles rap­pellent leur ori­gine vé­gé­tale. Un fruit iso­lé, pla­cé près du verre, rompt dis­crè­te­ment l’organisation cen­trale. Les châ­taignes conservent quelque chose de la ré­colte, de la terre et de la sai­son. Leur dis­po­si­tion sug­gère une scène de vie, comme si quelqu’un ve­nait de les dé­po­ser sur la table.

Une na­ture morte qui évoque les sens
Le ta­bleau sol­li­cite presque le tou­cher et le goût. Nous ima­gi­nons la sur­face lisse et dure des co­quilles, la chair fa­ri­neuse des châ­taignes, la fraî­cheur du jus et le froid du verre. La pein­ture ne se contente pas de re­pro­duire des formes vi­sibles : elle rend sen­sibles des qua­li­tés ma­té­rielles. C’est là l’un des plai­sirs fon­da­men­taux de la na­ture morte, genre dans le­quel la maî­trise tech­nique se me­sure à la ca­pa­ci­té de faire exis­ter les ob­jets avec une pré­sence presque tangible.

Une poé­sie de l’automne
Les châ­taignes et les frag­ments de leur en­ve­loppe donnent à cette scène une to­na­li­té au­tom­nale. Face à leurs bruns pro­fonds, le jus d’orange in­tro­duit une cou­leur chaude et so­laire. Cette op­po­si­tion peut évo­quer deux as­pects com­plé­men­taires de la sai­son : la ma­tu­ri­té des fruits de la terre et la lu­mière en­core pré­sente, mais dé­jà me­na­cée par l’approche de l’hiver.

Le temps sus­pen­du
Au­cun per­son­nage n’apparaît. Pour­tant, la pré­sence hu­maine est sug­gé­rée par la table dres­sée, par les fruits pré­pa­rés et par le verre rem­pli. Le spec­ta­teur se trouve presque in­vi­té à prendre place de­vant cette nour­ri­ture. La scène se si­tue dans un ins­tant in­dé­ter­mi­né : avant le re­pas, pen­dant une pause, ou après un geste que nous n’avons pas vu. Cette ab­sence de ré­cit donne à la com­po­si­tion son calme par­ti­cu­lier. Le ta­bleau fixe ce qui, dans la vie réelle, est éphé­mère : la fraî­cheur d’une bois­son, la dis­po­si­tion d’un re­pas, l’éclat d’une lu­mière sur une sur­face de verre. Al­bert An­ker trans­forme ici une scène do­mes­tique en exer­cice de contem­pla­tion. La table blanche de­vient une scène éclai­rée, les châ­taignes les pro­ta­go­nistes si­len­cieuses du pre­mier plan, et la ca­rafe un foyer de lu­mière. Dans cette œuvre, la beau­té ne vient ni de l’abondance ni du luxe, mais de l’attention por­tée à la ma­tière, à la lu­mière et aux choses les plus familières.