J.-J. Rous­seau. Condi­tions d’une vraie démocratie

Quen­tin de La Tour (1704-1788)
Jean-Jacques Rous­seau en 1753
Mu­sée de Saint-Quentin 

A prendre le terme dans la ri­gueur de l’ac­cep­tion, il n’a ja­mais exis­té de vé­ri­table dé­mo­cra­tie, et il n’en exis­te­ra ja­mais. Il est contre l’ordre na­tu­rel que le grand nombre gou­verne et que le pe­tit soit gou­ver­né. On ne peut ima­gi­ner que le peuple reste in­ces­sam­ment as­sem­blé pour va­quer aux af­faires pu­bliques, et l’on voit ai­sé­ment qu’il ne sau­rait éta­blir pour ce­la des com­mis­sions sans que la forme de l’ad­mi­nis­tra­tion change. En ef­fet, je crois pou­voir po­ser en prin­cipe que quand les fonc­tions du gou­ver­ne­ment sont par­ta­gées entre plu­sieurs tri­bu­naux, les moins nom­breux ac­quièrent tôt ou tard la plus grande au­to­ri­té ; ne fût-ce qu’à cause de la fa­ci­li­té d’ex­pé­dier les af­faires, qui les y amène naturellement.

D’ailleurs que de choses dif­fi­ciles à réunir ne sup­pose pas ce gou­ver­ne­ment ? Pre­miè­re­ment un État très pe­tit où le peuple soit fa­cile à ras­sem­bler et où chaque ci­toyen puisse ai­sé­ment connaître tous les autres ; se­con­de­ment une grande sim­pli­ci­té de mœurs qui pré­vienne la mul­ti­tude d’af­faires et les dis­cus­sions épi­neuses ; en­suite beau­coup d’é­ga­li­té dans les rangs et dans les for­tunes, sans quoi l’é­ga­li­té ne sau­rait sub­sis­ter long­temps dans les droits et l’au­to­ri­té ; en­fin peu ou point de luxe ; car, ou le luxe est l’ef­fet des ri­chesses, ou il les rend né­ces­saires ; il cor­rompt à la fois le riche et le pauvre, l’un par la pos­ses­sion, l’autre par la convoi­tise ; il vend la pa­trie à la mol­lesse, à la va­ni­té ; il ôte à l’État tous ses ci­toyens pour les as­ser­vir les uns aux autres, et tous à l’o­pi­nion. Voi­là pour­quoi un au­teur cé­lèbre a don­né la ver­tu pour prin­cipe à la Ré­pu­blique ; car toutes ces condi­tions ne sau­raient sub­sis­ter sans la ver­tu : mais faute d’a­voir fait les dis­tinc­tions né­ces­saires, ce beau gé­nie a man­qué sou­vent de jus­tesse, quel­que­fois de clar­té, et n’a pas vu que, l’au­to­ri­té sou­ve­raine étant par­tout la même, le même prin­cipe doit avoir lieu dans tout État bien consti­tué, plus ou moins, il est vrai, se­lon la forme du gouvernement.

Ajou­tons qu’il n’y a pas de gou­ver­ne­ment si su­jet aux guerres ci­viles et aux agi­ta­tions in­tes­tines que le dé­mo­cra­tique ou po­pu­laire, parce qu’il n’y en a au­cun qui tende si for­te­ment et si conti­nuel­le­ment à chan­ger de forme, ni qui de­mande plus de vi­gi­lance et de cou­rage pour être main­te­nu dans la sienne. C’est sur­tout dans cette consti­tu­tion que le ci­toyen doit s’ar­mer de force et de constance, et dire chaque jour de sa vie au fond de son cœur ce que di­sait un ver­tueux Pa­la­tin dans la Diète de Po­logne : Ma­lo per­icu­lo­sam li­ber­ta­tem quam quie­tum ser­vi­tium. S’il y avait un peuple de dieux, il se gou­ver­ne­rait dé­mo­cra­ti­que­ment. Un gou­ver­ne­ment si par­fait ne convient pas à des hommes.

Jean-Jacques Rous­seau (1712-1778), Du Contrat So­cial, Livre III, Cha­pitre IV
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