M.-N. Tha­but. Le royaume de Dieu pro­dui­ra ses fruits

Spe­cu­lum hu­manæ sal­va­tio­nis
Mi­roir du sa­lut hu­main, v. 1360
BNF (Lat.9584 et Ar­se­nal 593)

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bibliste

Mt 21, 33-43
En ce temps-là,
Jé­sus di­sait aux grands prêtres et aux an­ciens du peuple :
33 « Écou­tez cette pa­ra­bole :
Un homme était pro­prié­taire d’un do­maine ;
il plan­ta une vigne,
l’en­tou­ra d’une clô­ture,
y creu­sa un pres­soir et bâ­tit une tour de garde.
Puis il il loua cette vigne à des vi­gne­rons,
et par­tit en voyage.
34 Quand ar­ri­va le mo­ment des fruits
il en­voya ses ser­vi­teurs au­près des vi­gne­rons
pour se faire re­mettre le pro­duit de sa vigne.
35 Mais les vi­gne­rons se sai­sirent des ser­vi­teurs,
frap­pèrent l’un,
tuèrent l’autre,
la­pi­dèrent le troi­sième.
36 De nou­veau, le pro­prié­taire en­voya d’autres ser­vi­teurs
plus nom­breux que les pre­miers ;
mais on les trai­ta de la même fa­çon.
37 Fi­na­le­ment, il leur en­voya son fils,
en se di­sant :
‘Ils res­pec­te­ront mon fils.’
38 Mais, voyant le fils, les vi­gne­rons se dirent entre eux :
‘Voi­ci l’­hé­ri­tier :
ve­nez ! tuons-le,
nous au­rons son hé­ri­tage !’
39 Ils se sai­sirent de lui,
le je­tèrent hors de la vigne
et le tuèrent.
40 Eh bien ! quand le maître de la vigne vien­dra,
que fe­ra-t-il à ces vi­gne­rons ? »
41 On lui ré­pond :
« Ces mi­sé­rables, il les fe­ra pé­rir mi­sé­ra­ble­ment.
Il loue­ra la vigne à d’autres vi­gne­rons,
qui lui en re­met­tront le pro­duit en temps vou­lu ».
42 Jé­sus leur dit :
« N’a­vez-vous ja­mais lu dans les Écri­tures :
‘La pierre qu’ont re­je­tée les bâ­tis­seurs
est de­ve­nue la pierre d’angle :
c’est là l’œuvre du Sei­gneur,
la mer­veille de­vant nos yeux !’
43 Aus­si, je vous le dis :
Le royaume de Dieu vous se­ra en­le­vé
pour être don­né à une na­tion
qui lui fe­ra pro­duire ses fruits. »

LA PA­RA­BOLE DE LA VIGNE
On re­con­naît tout de suite dans cette pa­ra­bole de Jé­sus les em­prunts qu’il fait au chant de la vigne du pro­phète Isaïe : « Un homme était pro­prié­taire d’un do­maine ; il plan­ta une vigne, l’entoura d’une clô­ture, y creu­sa un pres­soir et bâ­tit une tour de garde ». Le pro­prié­taire en­toure sa vigne des mêmes soins que le vi­gne­ron d’Isaïe ; mais les si­mi­li­tudes s’arrêtent là. Dans l’évangile, la pa­ra­bole prend un tour nou­veau et pro­pose donc une le­çon nou­velle.1

Chez Isaïe, le pro­prié­taire est en même temps le vi­gne­ron ; la vigne re­pré­sente le peuple d’Israël, une vigne en­tou­rée de soins, mais dé­ce­vante et qui ne don­nait que des mau­vais fruits.

Dans la pa­ra­bole de Jé­sus, le pro­prié­taire n’est pas le vi­gne­ron, il n’exploite pas di­rec­te­ment sa vigne, il la confie à d’autres vi­gne­rons ; écou­tons saint Mat­thieu : « Il la loua à des vi­gne­rons et par­tit en voyage ».

QUI EST LA VIGNE ? ET QUI SONT LES VI­GNE­RONS ?
Quant à sa­voir qui est la vigne, et qui sont les vi­gne­rons, ce n’est pas clair. De deux choses l’une : pre­mière hy­po­thèse, la vigne re­pré­sente Is­raël, comme chez Isaïe, et les vi­gne­rons sont les chefs des prêtres et les pha­ri­siens. Ils avaient la charge de la vigne, le peuple d’Israël, et ils l’ont mal gui­dé puisqu’ils ont mal­trai­té tous les pro­phètes et, en dé­fi­ni­tive, ils sont en train de re­je­ter le Fils Bien-Ai­mé du Père.

Deuxième hy­po­thèse, la vigne re­pré­sente le Royaume de Dieu et les vi­gne­rons, c’est le peuple d’Israël tout en­tier, qui en avait re­çu la charge. C’est cette deuxième hy­po­thèse qui est pro­ba­ble­ment la bonne, puisque Jé­sus ter­mine en di­sant : « Le Royaume de Dieu vous se­ra en­le­vé pour être don­né à une na­tion qui lui fe­ra pro­duire ses fruits. »

LE ROYAUME DE DIEU VOUS SE­RA EN­LE­VÉ
Cette der­nière phrase de Jé­sus est ter­rible : « Le Royaume de Dieu vous se­ra en­le­vé pour être don­né à une na­tion qui lui fe­ra pro­duire ses fruits ». Faut-il en conclure que le peuple d’Israël se­rait re­je­té ? Grave ques­tion qui a em­poi­son­né le dia­logue entre Juifs et chré­tiens de­puis vingt siècles ; et à la­quelle s’affrontait dé­jà dou­lou­reu­se­ment saint Paul, le Juif, dans la lettre aux Ro­mains. Sa conclu­sion était que, de ma­nière mys­té­rieuse, mais de ma­nière cer­taine, Is­raël reste le peuple élu au ser­vice du monde parce que « Dieu ne peut pas se re­je­ter lui-même ».

D’autre part, il ne faut pas ou­blier qu’une pa­ra­bole n’est ja­mais un ver­dict, mais un ap­pel à la conver­sion ; il est vrai que d’une pa­ra­bole à l’autre, dans cette der­nière étape de la vie de Jé­sus, le ton monte, mais c’est parce que l’urgence de la re­con­nais­sance du Mes­sie se fait pres­sante. Nous sommes à la veille de la Pas­sion. Il ne faut ja­mais perdre de vue que le sou­hait constant de Jé­sus est de sau­ver les hommes, non de les condam­ner ; et que, s’il gué­rit les aveugles de nais­sance, il dé­sire plus en­core gué­rir ses com­pa­triotes de leur aveu­gle­ment. On a donc là une ul­time ten­ta­tive de Jé­sus pour aler­ter les pha­ri­siens ; ses pa­roles sont sé­vères, mais elles ne consti­tuent pas un ju­ge­ment définitif.

Il ne s’agit en au­cun cas d’un ju­ge­ment sans ap­pel du peuple juif dans son en­semble ni même de ses chefs ; ce se­rait contraire à tout l’évangile. D’ailleurs l’annonce la plus im­por­tante ce n’est pas que le Royaume leur soit en­le­vé : ce qui compte c’est que, mal­gré les obs­tacles dres­sés par les hommes, le Royaume pro­duise son fruit. Ce n’est pas le vi­gne­ron qui compte, c’est le raisin.

LA PIERRE RE­JE­TÉE PAR LES B­TIS­SEURS
Mais sur­tout c’est le com­men­taire de Jé­sus qui nous donne la clé de la pa­ra­bole : « N’avez-vous ja­mais lu dans les Écri­tures : « La pierre qu’ont re­je­tée les bâ­tis­seurs est de­ve­nue la pierre d’angle. C’est là l’œuvre du Sei­gneur, la mer­veille de­vant nos yeux ! » Dieu est un ha­bi­tué de ces ren­ver­se­ments de si­tua­tion. Dé­jà, au livre de la Ge­nèse, les fils de Ja­cob avaient dit à pro­pos de leur frère Jo­seph « voi­là le Bien-Ai­mé, tuons-le ». Ils n’imaginaient pas que ce­lui qu’ils vou­laient sup­pri­mer était ce­lui qui al­lait les sau­ver, eux et tout le peuple (Gn 37, 20). D’une cer­taine ma­nière, Jé­sus an­nonce ici sa Ré­sur­rec­tion : lui, la pierre re­je­tée de­vien­dra la clé de voûte de l’édifice ; tra­dui­sez le nou­veau peuple, ce se­ront tous ceux qui se ras­sem­ble­ront au­tour de lui, quelle que soit leur ori­gine. Et nul n’en est ex­clu : tous les vi­gne­rons sont en­glo­bés dans la phrase de Jé­sus sur la croix « Père, par­donne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »
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NOTE
1 Ce­la veut dire que Jé­sus a bien re­pris le thème de la pa­ra­bole de la vigne chez Isaïe, mais en a mo­di­fié le sym­bo­lisme, ce qui est une ma­nière très ha­bi­tuelle chez les au­teurs bi­bliques. Il suf­fit de voir com­ment les mé­ta­phores bi­bliques (comme celle de la pierre an­gu­laire, par exemple) évo­luent d’un au­teur à l’autre.

COM­PLÉ­MENTS
- Le ju­ge­ment que Jé­ré­mie por­tait dé­jà sur le peuple d’Israël peut nous éclai­rer : « Le jour où je les fis sor­tir (vos pères) du pays d’Égypte… voi­ci l’ordre que je leur ai don­né : ‘Écou­tez ma voix : je se­rai votre Dieu, et vous, vous se­rez mon peuple ; vous sui­vrez tous les che­mins que je vous pres­cris, afin que vous soyez heu­reux.’ Mais ils n’ont pas écou­té, ils n’ont pas prê­té l’oreille, ils ont sui­vi les mau­vais pen­chants de leur cœur en­dur­ci ; ils ont tour­né leur dos et non leur vi­sage. De­puis le jour où vos pères sont sor­tis du pays d’Égypte jusqu’à ce jour, j’ai en­voyé vers vous, in­las­sa­ble­ment, tous mes ser­vi­teurs les pro­phètes. Mais ils ne m’ont pas écou­té, ils n’ont pas prê­té l’oreille, ils ont rai­di leur nuque, ils ont été pires que leurs pères. Tu leur di­ras toutes ces pa­roles, et ils ne t’écouteront pas. Tu les ap­pel­le­ras, et ils ne te ré­pon­dront pas. Alors, tu leur di­ras : ‘Voi­là bien la na­tion qui n’a pas écou­té la voix du SEI­GNEUR son Dieu, et n’a pas ac­cep­té de le­çon !’ La vé­ri­té s’est per­due, elle a dis­pa­ru de leur bouche. »

- Mat­thieu écrit son Évan­gile à la fin du pre­mier siècle, à une époque où le re­fus des Juifs de re­con­naître le Mes­sie a fa­vo­ri­sé l’entrée des païens dans l’Église ; il n’est donc pas éton­nant de trou­ver dans des textes de cette pé­riode une pointe po­lé­mique contre ceux qui ont pous­sé le peuple juif à re­fu­ser le Christ.