Be­noît XVI. Saint Jé­rôme, Père de l’Église

Maître Théo­do­ric (ac­tif ~1359)
Saint Jé­rôme (~1367)
Ná­rod­ni Ga­le­rie, Prague

30 sep­tembre

Saint Jé­rôme, Père de l’Église, a pla­cé la Bible au centre de sa vie : il l’a tra­duite en langue la­tine, il l’a com­men­tée dans ses œuvres, et il s’est sur­tout en­ga­gé à la vivre concrè­te­ment au cours de sa longue exis­tence ter­restre, mal­gré le cé­lèbre ca­rac­tère dif­fi­cile et fou­gueux qu’il avait re­çu de la nature.

Jé­rôme na­quit à Stri­don vers 347 dans une fa­mille chré­tienne, qui lui as­su­ra une for­ma­tion soi­gnée, l’en­voyant éga­le­ment à Rome pour per­fec­tion­ner ses études. Dès sa jeu­nesse, il res­sen­tit l’at­trait de la vie dans le monde (cf. Ep 22, 7), mais en lui pré­va­lurent le dé­sir et l’in­té­rêt pour la re­li­gion chré­tienne. Après avoir re­çu le Bap­tême vers 366, il s’o­rien­ta vers la vie as­cé­tique et, s’é­tant ren­du à Aqui­lée, il s’in­sé­ra dans un groupe de fer­vents chré­tiens, qu’il dé­fi­nit comme un « chœur de bien­heu­reux » (Chron. ad ann. 374) réuni au­tour de l’Évêque Va­lé­rien. Il par­tit en­suite pour l’O­rient et vé­cut en er­mite dans le dé­sert de Cal­cide, au sud d’A­lep (cf. Ep 14, 10), se consa­crant sé­rieu­se­ment aux études. Il per­fec­tion­na sa connais­sance du grec, com­men­ça l’é­tude de l’­hé­breu (cf. Ep 125, 12), trans­cri­vit des co­dex et des œuvres pa­tris­tiques (cf. Ep 5, 2). La mé­di­ta­tion, la so­li­tude, le contact avec la Pa­role de Dieu firent mû­rir sa sen­si­bi­li­té chré­tienne. Il sen­tit de ma­nière plus ai­guë le poids de ses ex­pé­riences de jeu­nesse (cf. Ep 22, 7), et il res­sen­tit vi­ve­ment l’op­po­si­tion entre la men­ta­li­té païenne et la vie chré­tienne : une op­po­si­tion ren­due cé­lèbre par la « vi­sion » dra­ma­tique et vi­vante, dont il nous a lais­sé le ré­cit. Dans celle-ci, il lui sem­bla être fla­gel­lé de­vant Dieu, car « ci­cé­ro­nien et non chré­tien » (cf. Ep 22, 30).

En 382, il par­tit s’ins­tal­ler à Rome : là, le Pape Da­mase, connais­sant sa ré­pu­ta­tion d’as­cète et sa com­pé­tence d’é­ru­dit, l’en­ga­gea comme se­cré­taire et conseiller ; il l’en­cou­ra­gea à en­tre­prendre une nou­velle tra­duc­tion la­tine des textes bi­bliques pour des rai­sons pas­to­rales et cultu­relles. Quelques per­sonnes de l’a­ris­to­cra­tie ro­maine, en par­ti­cu­lier des nobles dames comme Pao­la, Mar­cel­la, Asel­la, Lea et d’autres, sou­hai­tant s’en­ga­ger sur la voie de la per­fec­tion chré­tienne et ap­pro­fon­dir leur connais­sance de la Pa­role de Dieu, le choi­sirent comme guide spi­ri­tuel et maître dans l’ap­proche mé­tho­dique des textes sa­crés. Ces nobles dames ap­prirent éga­le­ment le grec et l’hébreu.

Après la mort du Pape Da­mase, Jé­rôme quit­ta Rome en 385 et en­tre­prit un pè­le­ri­nage, tout d’a­bord en Terre Sainte, té­moin si­len­cieux de la vie ter­restre du Christ, puis en Egypte, terre d’é­lec­tion de nom­breux moines (cf. Contra Ru­fi­num 3, 22 ; Ep 108, 6-14). En 386, il s’ar­rê­ta à Beth­léem, où, grâce à la gé­né­ro­si­té de la noble dame Pao­la, furent construits un mo­nas­tère mas­cu­lin, un mo­nas­tère fé­mi­nin et un hos­pice pour les pè­le­rins qui se ren­daient en Terre Sainte, « pen­sant que Ma­rie et Jo­seph n’a­vaient pas trou­vé où faire halte » (Ep 108, 14). Il res­ta à Beth­léem jus­qu’à sa mort, en conti­nuant à exer­cer une in­tense ac­ti­vi­té : il com­men­ta la Pa­role de Dieu ; dé­fen­dit la foi, s’op­po­sant avec vi­gueur à dif­fé­rentes hé­ré­sies ; il ex­hor­ta les moines à la per­fec­tion ; il en­sei­gna la culture clas­sique et chré­tienne à de jeunes élèves ; il ac­cueillit avec une âme pas­to­rale les pè­le­rins qui vi­si­taient la Terre Sainte. Il s’é­tei­gnit dans sa cel­lule, près de la grotte de la Na­ti­vi­té, le 30 sep­tembre 419/420.

Sa grande culture lit­té­raire et sa vaste éru­di­tion per­mirent à Jé­rôme la ré­vi­sion et la tra­duc­tion de nom­breux textes bi­bliques : un tra­vail pré­cieux pour l’Église la­tine et pour la culture oc­ci­den­tale. Sur la base des textes ori­gi­naux en grec et en hé­breu et grâce à la confron­ta­tion avec les ver­sions pré­cé­dentes, il ef­fec­tua la ré­vi­sion des quatre Évan­giles en langue la­tine, puis du Psau­tier et d’une grande par­tie de l’An­cien Tes­ta­ment. En te­nant compte de l’o­ri­gi­nal hé­breu et grec, des Sep­tante et de la ver­sion grecque clas­sique de l’An­cien Tes­ta­ment re­mon­tant à l’é­poque pré-chré­tienne, et des pré­cé­dentes ver­sions la­tines, Jé­rôme, en­suite as­sis­té par d’autres col­la­bo­ra­teurs, put of­frir une meilleure tra­duc­tion : elle consti­tue ce qu’on ap­pelle la « Vul­gate », le texte « of­fi­ciel » de l’Église la­tine, qui a été re­con­nu comme tel par le Concile de Trente et qui, après la ré­cente ré­vi­sion, de­meure le texte « of­fi­ciel » de l’Église de langue la­tine. Il est in­té­res­sant de sou­li­gner les cri­tères aux­quels ce grand bi­bliste s’est te­nu dans son œuvre de tra­duc­teur. Il le ré­vèle lui-même quand il af­firme res­pec­ter jus­qu’à l’ordre des mots dans les Saintes Écri­tures, car dans celles-ci, dit-il, « l’ordre des mots est aus­si un mys­tère » (Ep 57, 5), c’est-à-dire une ré­vé­la­tion. Il ré­af­firme en outre la né­ces­si­té d’a­voir re­cours aux textes ori­gi­naux : « S’il de­vait sur­gir une dis­cus­sion entre les La­tins sur le Nou­veau Tes­ta­ment, en rai­son des le­çons dis­cor­dantes des ma­nus­crits, ayons re­cours à l’o­ri­gi­nal, c’est-à-dire au texte grec, langue dans la­quelle a été écrit le Nou­veau Pacte. De la même ma­nière pour l’An­cien Tes­ta­ment, s’il existe des di­ver­gences entre les textes grecs et la­tins, nous de­vons faire ap­pel au texte ori­gi­nal, l’­hé­breu ; de ma­nière à ce que nous puis­sions re­trou­ver tout ce qui naît de la source dans les ruis­seaux » (Ep 106, 2). En outre, Jé­rôme com­men­ta éga­le­ment de nom­breux textes bi­bliques. Il pen­sait que les com­men­taires de­vaient of­frir de nom­breuses opi­nions, « de ma­nière à ce que le lec­teur avi­sé, après avoir lu les dif­fé­rentes ex­pli­ca­tions et après avoir connu de nom­breuses opi­nions - à ac­cep­ter ou à re­fu­ser -, juge celle qui était la plus cré­dible et, comme un ex­pert en mon­naies, re­fuse la fausse mon­naie » (Contra Ru­fi­num 1, 16).

Il ré­fu­ta avec éner­gie et vi­gueur les hé­ré­tiques qui contes­taient la tra­di­tion et la foi de l’Église. Il dé­mon­tra éga­le­ment l’im­por­tance et la va­li­di­té de la lit­té­ra­ture chré­tienne, de­ve­nue une vé­ri­table culture dé­sor­mais digne d’être com­pa­rée avec la lit­té­ra­ture clas­sique : il le fit en com­po­sant le De vi­ris illus­tri­bus, une œuvre dans la­quelle Jé­rôme pré­sente les bio­gra­phies de plus d’une cen­taine d’au­teurs chré­tiens. Il écri­vit éga­le­ment des bio­gra­phies de moines, illus­trant à cô­té d’autres iti­né­raires spi­ri­tuels éga­le­ment l’i­déal mo­nas­tique ; en outre, il tra­dui­sit di­verses œuvres d’au­teurs grecs. En­fin, dans le fa­meux Epis­to­la­rio, un chef-d’œuvre de la lit­té­ra­ture la­tine, Jé­rôme ap­pa­raît avec ses ca­rac­té­ris­tiques d’­homme culti­vé, d’as­cète et de guide des âmes.

Que pou­vons-nous ap­prendre de saint Jé­rôme ? Je pense en par­ti­cu­lier ce­ci : ai­mer la Pa­role de Dieu dans l’Écriture Sainte. Saint Jé­rôme dit : « Igno­rer les Écri­tures, c’est igno­rer le Christ ». C’est pour­quoi, il est très im­por­tant que chaque chré­tien vive en contact et en dia­logue per­son­nel avec la Pa­role de Dieu qui nous a été don­née dans l’Écriture Sainte. Notre dia­logue avec elle doit tou­jours re­vê­tir deux di­men­sions : d’une part, il doit être un dia­logue réel­le­ment per­son­nel, car Dieu parle avec cha­cun de nous à tra­vers l’Écriture Sainte et pos­sède un mes­sage pour cha­cun. Nous de­vons lire l’Écriture Sainte non pas comme une pa­role du pas­sé, mais comme une Pa­role de Dieu qui s’a­dresse éga­le­ment à nous et nous ef­for­cer de com­prendre ce que le Sei­gneur veut nous dire. Mais pour ne pas tom­ber dans l’in­di­vi­dua­lisme, nous de­vons te­nir compte du fait que la Pa­role de Dieu nous est don­née pré­ci­sé­ment pour construire la com­mu­nion, pour nous unir dans la vé­ri­té de notre che­min vers Dieu. C’est pour­quoi, tout en étant une Pa­role per­son­nelle, elle est éga­le­ment une Pa­role qui construit une com­mu­nau­té, qui construit l’Église. Nous de­vons donc la lire en com­mu­nion avec l’Église vi­vante. Le lieu pri­vi­lé­gié de la lec­ture et de l’é­coute de la Pa­role de Dieu est la li­tur­gie, dans la­quelle, en cé­lé­brant la pa­role et en ren­dant pré­sent dans le Sa­cre­ment le Corps du Christ, nous réa­li­sons la pa­role dans notre vie et la ren­dons pré­sente par­mi nous. Nous ne de­vons ja­mais ou­blier que la Pa­role de Dieu trans­cende les temps. Les opi­nions hu­maines vont et viennent. Ce qui est très mo­derne au­jourd’­hui se­ra très vieux de­main. La Pa­role de Dieu, au contraire, est une Pa­role de vie éter­nelle, elle porte en elle l’é­ter­ni­té, ce qui vaut pour tou­jours. En por­tant en nous la Pa­role de Dieu, nous por­tons donc en nous l’é­ter­nel, la vie éternelle.

Jé­rôme sou­li­gnait la joie et l’im­por­tance de se fa­mi­lia­ri­ser avec les textes bi­bliques : « Ne te semble-t-il pas ha­bi­ter - dé­jà ici, sur terre - dans le royaume des cieux, lors­qu’on vit par­mi ces textes, lors­qu’on les mé­dite, lors­qu’on ne connaît ni ne re­cherche rien d’autre ?» (Ep 53, 10). En réa­li­té, dia­lo­guer avec Dieu, avec sa Pa­role, est dans un cer­tain sens une pré­sence du Ciel, c’est-à-dire une pré­sence de Dieu. S’ap­pro­cher des textes bi­bliques, sur­tout du Nou­veau Tes­ta­ment, est es­sen­tiel pour le croyant, car « igno­rer l’Écriture, c’est igno­rer le Christ ». C’est à lui qu’ap­par­tient cette phrase cé­lèbre, éga­le­ment ci­tée par le Concile Va­ti­can II dans la Consti­tu­tion Dei Ver­bum (n. 25).

Réel­le­ment « amou­reux » de la Pa­role de Dieu, il se de­man­dait : « Com­ment pour­rait-on vivre sans la science des Écri­tures, à tra­vers les­quelles on ap­prend à connaître le Christ lui-même, qui est la vie des croyants » (Ep 30, 7). La Bible, ins­tru­ment « avec le­quel Dieu parle chaque jour aux fi­dèles » (Ep 133, 13), de­vient ain­si un en­cou­ra­ge­ment et la source de la vie chré­tienne pour toutes les si­tua­tions et pour chaque per­sonne. Lire l’Écriture si­gni­fie conver­ser avec Dieu : « Si tu pries - écrit-il à une noble jeune fille de Rome -, tu parles avec L’Époux ; si tu lis, c’est Lui qui te parle » (Ep 22, 25). L’é­tude et la mé­di­ta­tion de l’Écriture rendent l’­homme sage et se­rein (cf. In Eph., prol.). As­su­ré­ment, pour pé­né­trer tou­jours plus pro­fon­dé­ment la Pa­role de Dieu, une ap­pli­ca­tion constante et pro­gres­sive est né­ces­saire. Jé­rôme re­com­man­dait ain­si au prêtre Né­po­tien : « Lis avec une grande fré­quence les di­vines Écri­tures ; ou mieux, que le Livre Saint reste tou­jours entre tes mains. Ap­prends-là ce que tu dois en­sei­gner » (Ep 52, 7). Il don­nait les conseils sui­vants à la ma­trone ro­maine Le­ta pour l’é­du­ca­tion chré­tienne de sa fille : « As­sure-toi qu’elle étu­die chaque jour un pas­sage de l’Écriture… Qu’à la prière elle fasse suivre la lec­ture, et à la lec­ture la prière… Au lieu des bi­joux et des vê­te­ments de soie, qu’elle aime les Livres di­vins » (Ep 107, 9.12). Avec la mé­di­ta­tion et la science des Écri­tures se « conserve l’é­qui­libre de l’âme » (Ad Eph., prol.). Seul un pro­fond es­prit de prière et l’as­sis­tance de l’Es­prit Saint peuvent nous in­tro­duire à la com­pré­hen­sion de la Bible : « Dans l’in­ter­pré­ta­tion des Saintes Écri­tures, nous avons tou­jours be­soin de l’as­sis­tance de l’Es­prit Saint » (In Mich. 1, 1, 10, 15).

Un amour pas­sion­né pour les Écri­tures im­pré­gna donc toute la vie de Jé­rôme, un amour qu’il cher­cha tou­jours à sus­ci­ter éga­le­ment chez les fi­dèles. Il re­com­man­dait à l’une de ses filles spi­ri­tuelles : « Aime l’Écriture Sainte et la sa­gesse t’ai­me­ra ; aime-la ten­dre­ment, et celle-ci te pré­ser­ve­ra ; ho­nore-la et tu re­ce­vras ses ca­resses. Qu’elle soit pour toi comme tes col­liers et tes boucles d’o­reille » (Ep 130, 20). Et en­core : « Aime la science de l’Écriture, et tu n’ai­me­ras pas les vices de la chair » (Ep 125, 11).

Pour Jé­rôme, un cri­tère de mé­thode fon­da­men­tal dans l’in­ter­pré­ta­tion des Écri­tures était l’­har­mo­nie avec le ma­gis­tère de L’Église. Nous ne pou­vons ja­mais lire l’Écriture seuls. Nous trou­vons trop de portes fer­mées et nous glis­sons fa­ci­le­ment dans l’er­reur. La Bible a été écrite par le Peuple de Dieu et pour le Peuple de Dieu, sous l’ins­pi­ra­tion de l’Es­prit Saint. Ce n’est que dans cette com­mu­nion avec le Peuple de Dieu que nous pou­vons réel­le­ment en­trer avec le « nous » au centre de la vé­ri­té que Dieu lui-même veut nous dire. Pour lui, une in­ter­pré­ta­tion au­then­tique de la Bible de­vait tou­jours être en har­mo­nieuse concor­dance avec la foi de L’Église ca­tho­lique. Il ne s’a­git pas d’une exi­gence im­po­sée à ce Livre de l’ex­té­rieur ; le Livre est pré­ci­sé­ment la voix du Peuple de Dieu en pè­le­ri­nage et ce n’est que dans la foi de ce Peuple que nous sommes, pour ain­si dire, dans la juste to­na­li­té pour com­prendre l’Écriture Sainte. Il ad­mo­nes­tait donc : « Reste fer­me­ment at­ta­ché à la doc­trine tra­di­tion­nelle qui t’a été en­sei­gnée, afin que tu puisses ex­hor­ter se­lon la saine doc­trine et ré­fu­ter ceux qui la contre­disent » (Ep 52, 7). En par­ti­cu­lier, étant don­né que Jé­sus Christ a fon­dé son Église sur Pierre, chaque chré­tien - concluait-il - doit être en com­mu­nion « avec la Chaire de saint Pierre. Je sais que sur cette pierre l’Église est édi­fiée » (Ep 15, 2). Par consé­quent, et de fa­çon di­recte, il dé­cla­rait : « Je suis avec qui­conque est uni à la Chaire de saint Pierre » (Ep 16).

Jé­rôme ne né­glige pas, bien sûr, l’as­pect éthique. Il rap­pelle au contraire sou­vent le de­voir d’ac­cor­der sa propre vie avec la Pa­role di­vine et ce n’est qu’en la vi­vant que nous trou­vons éga­le­ment la ca­pa­ci­té de la com­prendre. Cette co­hé­rence est in­dis­pen­sable pour chaque chré­tien, et en par­ti­cu­lier pour le pré­di­ca­teur, afin que ses ac­tions, si elles étaient dis­cor­dantes par rap­port au dis­cours, ne le mettent pas dans l’embarras. Ain­si ex­horte-t-il le prêtre Né­po­tien : « Que tes ac­tions ne dé­mentent pas tes pa­roles, afin que, lorsque tu prêches à l’é­glise, il n’ar­rive pas que quel­qu’un com­mente en son for in­té­rieur : « Pour­quoi n’a­gis-tu pas pré­ci­sé­ment ain­si ?» Ce­la est vrai­ment plai­sant de voir ce maître qui, le ventre plein, dis­serte sur le jeûne ; même un vo­leur peut blâ­mer l’a­va­rice ; mais chez le prêtre du Christ, l’es­prit et la pa­role doivent s’ac­cor­der » (Ep 52, 7). Dans une autre lettre, Jé­rôme ré­af­firme : « Même si elle pos­sède une doc­trine splen­dide, la per­sonne qui se sent condam­née par sa propre conscience se sent hon­teuse » (Ep 127, 4). Tou­jours sur le thème de la co­hé­rence, il ob­serve : l’Évangile doit se tra­duire par des at­ti­tudes de cha­ri­té vé­ri­table, car en chaque être hu­main, la Per­sonne même du Christ est pré­sente. En s’a­dres­sant, par exemple, au prêtre Pau­lin (qui de­vint en­suite Évêque de No­la et saint), Jé­rôme le conseillait ain­si : « Le vé­ri­table temple du Christ est l’âme du fi­dèle : orne-le, ce sanc­tuaire, em­bel­lis-le, dé­pose en lui tes of­frandes et re­çois le Christ. Dans quel but re­vê­tir les murs de pierres pré­cieuses, si le Christ meurt de faim dans la per­sonne d’un pauvre ?» (Ep 58, 7). Jé­rôme concré­tise : il faut « vê­tir le Christ chez les pauvres, lui rendre vi­site chez les per­sonnes qui souffrent, le nour­rir chez les af­fa­més, le lo­ger chez les sans-abris » (Ep 130, 14). L’a­mour pour le Christ, nour­ri par l’é­tude et la mé­di­ta­tion, nous fait sur­mon­ter chaque dif­fi­cul­té : « Ai­mons nous aus­si Jé­sus Christ, re­cher­chons tou­jours l’u­nion avec lui : alors, même ce qui est dif­fi­cile nous sem­ble­ra fa­cile » (Ep 22, 40).

Jé­rôme, dé­fi­ni par Pros­père d’A­qui­taine comme un « mo­dèle de conduite et maître du genre hu­main » (Car­men de in­gra­tis, 57), nous a éga­le­ment lais­sé un en­sei­gne­ment riche et va­rié sur l’as­cé­tisme chré­tien. Il rap­pelle qu’un cou­ra­geux en­ga­ge­ment vers la per­fec­tion de­mande une vi­gi­lance constante, de fré­quentes mor­ti­fi­ca­tions, tou­te­fois avec mo­dé­ra­tion et pru­dence, un tra­vail in­tel­lec­tuel ou ma­nuel as­si­du pour évi­ter l’oi­si­ve­té (cf. Epp 125, 11 et 130, 15), et sur­tout l’o­béis­sance à Dieu : « Rien… ne plaît au­tant à Dieu que l’o­béis­sance…, qui est la plus ex­cel­lente et l’u­nique ver­tu » (Hom. de oboe­dien­tia : CCL 78,552). La pra­tique des pè­le­ri­nages peut éga­le­ment ap­par­te­nir au che­min as­cé­tique. Jé­rôme don­na en par­ti­cu­lier une im­pul­sion à ceux en Terre Sainte, où les pè­le­rins étaient ac­cueillis et lo­gés dans des édi­fices éle­vés à cô­té du mo­nas­tère de Beth­léem, grâce à la gé­né­ro­si­té de la noble dame Paule, fille spi­ri­tuelle de Jé­rôme (cf. Ep 108, 14).

En­fin, on ne peut pas ou­blier la contri­bu­tion ap­por­tée par Jé­rôme dans le do­maine de la pé­da­go­gie chré­tienne (cf. Epp 107 et 128). Il se pro­pose de for­mer « une âme qui doit de­ve­nir le temple du Sei­gneur » (Ep 107, 4), une « pierre très pré­cieuse » aux yeux de Dieu (Ep 107, 13). Avec une pro­fonde in­tui­tion, il conseille de la pré­ser­ver du mal et des oc­ca­sions de pé­cher, d’ex­clure les ami­tiés équi­voques ou dé­bau­chées (cf. Ep 107, 4 et 8-9 ; cf. éga­le­ment Ep 128, 3-4). Il ex­horte sur­tout les pa­rents pour qu’ils créent un en­vi­ron­ne­ment se­rein et joyeux au­tour des en­fants, pour qu’ils les in­citent à l’é­tude et au tra­vail, éga­le­ment par la louange et l’é­mu­la­tion (cf. Epp 107, 4 et 128, 1), qu’ils les en­cou­ragent à sur­mon­ter les dif­fi­cul­tés, qu’ils fa­vo­risent entre eux les bonnes ha­bi­tudes et qu’ils les pré­servent d’en prendre de mau­vaises car - et il cite là une phrase de Pu­bli­lius Sy­rus en­ten­due à l’é­cole - « dif­fi­ci­le­ment tu réus­si­ras à te cor­ri­ger de ces choses dont tu prends tran­quille­ment l’­ha­bi­tude » (Ep 107, 8). Les pa­rents sont les prin­ci­paux édu­ca­teurs des en­fants, les pre­miers maîtres de vie. Avec une grande clar­té, Jé­rôme, s’a­dres­sant à la mère d’une jeune fille et men­tion­nant en­suite le père, ad­mo­neste, comme ex­pri­mant une exi­gence fon­da­men­tale de chaque créa­ture hu­maine qui com­mence son exis­tence : « Qu’elle trouve en toi sa maî­tresse, et que sa jeu­nesse in­ex­pé­ri­men­tée re­garde vers toi avec émer­veille­ment. Que ni en toi, ni en son père elle ne voie ja­mais d’at­ti­tudes qui la conduisent au pé­ché, si elles de­vaient être imi­tées. Rap­pe­lez-vous que… vous pou­vez da­van­tage l’é­du­quer par l’exemple que par la pa­role » (Ep 107, 9). Par­mi les prin­ci­pales in­tui­tions de Jé­rôme comme pé­da­gogue, on doit sou­li­gner l’im­por­tance at­tri­buée à une édu­ca­tion saine et com­plète dès la prime en­fance, la res­pon­sa­bi­li­té par­ti­cu­lière re­con­nue aux pa­rents, l’ur­gence d’une sé­rieuse for­ma­tion mo­rale et re­li­gieuse, l’exi­gence de l’é­tude pour une for­ma­tion hu­maine plus com­plète. En outre, un as­pect as­sez né­gli­gé à l’é­poque an­tique, mais consi­dé­ré comme vi­tal par notre au­teur, est la pro­mo­tion de la femme, à la­quelle il re­con­naît le droit à une for­ma­tion com­plète : hu­maine, sco­laire, re­li­gieuse, pro­fes­sion­nelle. Et nous voyons pré­ci­sé­ment au­jourd’­hui que l’é­du­ca­tion de la per­son­na­li­té dans son in­té­gra­li­té, l’é­du­ca­tion à la res­pon­sa­bi­li­té de­vant Dieu et de­vant l’­homme, est la vé­ri­table condi­tion de tout pro­grès, de toute paix, de toute ré­con­ci­lia­tion et d’ex­clu­sion de la vio­lence. L’é­du­ca­tion de­vant Dieu et de­vant l’­homme : c’est l’Écriture Sainte qui nous in­dique la di­rec­tion de l’é­du­ca­tion et ain­si, du vé­ri­table humanisme.

Nous ne pou­vons pas conclure ces ra­pides an­no­ta­tions sur cet émi­nent Père de l’Église sans men­tion­ner la contri­bu­tion ef­fi­cace qu’il ap­por­ta à la pré­ser­va­tion d’­élé­ments po­si­tifs et va­lables des an­tiques cultures juive, grecque et ro­maine au sein de la ci­vi­li­sa­tion chré­tienne nais­sante. Jé­rôme a re­con­nu et as­si­mi­lé les va­leurs ar­tis­tiques, la ri­chesse des sen­ti­ments et l’­har­mo­nie des images pré­sentes chez les clas­siques, qui éduquent le cœur et l’i­ma­gi­na­tion à de nobles sen­ti­ments. Il a en par­ti­cu­lier pla­cé au centre de sa vie et de son ac­ti­vi­té la Pa­role de Dieu, qui in­dique à l’­homme les che­mins de la vie, et lui ré­vèle les se­crets de la sain­te­té. Nous ne pou­vons que lui être pro­fon­dé­ment re­con­nais­sants pour tout ce­la, pré­ci­sé­ment dans le monde d’aujourd’hui.

Be­noît XVI, Au­dience des 7 et 14 no­vembre 2007
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