Be­noît XVI. Saint Mat­thieu, « Don de Dieu »

El Gre­co (1541-1614)
Les Apôtres (1610-1614), St Mat­thieu, dé­tail
Mu­sée Gre­co, Tolède

Mat­thieu tient un livre ou­vert dans la main gauche et une plume dans la main droite. La grande tu­nique bleue contraste avec les tis­sus roses, qui émettent des re­flets blancs sur le cô­té droit de la toile. Cette œuvre est l’une des moins ache­vées de la sé­rie, le vi­sage, la barbe, les mains, le man­teau et le livre n’é­tant que par­tiel­le­ment réalisés.

21 sep­tembre

Dé­crire en­tiè­re­ment la fi­gure de Mat­thieu est presque im­pos­sible, car les in­for­ma­tions qui le concernent sont peu nom­breuses et frag­men­taires. Ce­pen­dant, ce que nous pou­vons faire n’est pas tant de re­tra­cer sa bio­gra­phie, mais plu­tôt d’en éta­blir le pro­fil que l’Évangile nous transmet.

Pour com­men­cer, il est tou­jours pré­sent dans les listes des Douze choi­sis par Jé­sus (cf. Mt 10, 3 ; Mc 3, 18 ; Lc 6, 15 ; Ac 1, 13). Son nom juif si­gni­fie « don de Dieu ». Le pre­mier Évan­gile ca­no­nique, qui porte son nom, nous le pré­sente dans la liste des Douze avec une qua­li­fi­ca­tion bien pré­cise : « le pu­bli­cain » (Mt 10, 3). De cette fa­çon, il est iden­ti­fié avec l’­homme as­sis à son bu­reau de pu­bli­cain, que Jé­sus ap­pelle à sa suite : « Jé­sus, sor­tant de Ca­phar­naüm, vit un homme, du nom de Mat­thieu, as­sis à son bu­reau de pu­bli­cain. Il lui dit : ‘Suis-moi´. L’­homme se le­va et le sui­vit. » (Mt 9, 9) Marc (cf. 2, 13-17) et Luc (cf. 5, 27-30) ra­content eux aus­si l’ap­pel de l’­homme as­sis à son bu­reau de pu­bli­cain, mais ils l’ap­pellent « Le­vi ». Pour ima­gi­ner la scène dé­crite dans Mt 9, 9, il suf­fit de se rap­pe­ler le ma­gni­fique ta­bleau du Ca­ra­vage, conser­vé ici, à Rome, dans l’é­glise Saint-Louis-des-Fran­çais. Dans les Évan­giles, un dé­tail bio­gra­phique sup­plé­men­taire ap­pa­raît : dans le pas­sage qui pré­cède im­mé­dia­te­ment le ré­cit de l’ap­pel, nous est rap­por­té un mi­racle ac­com­pli par Jé­sus à Ca­phar­naüm (cf. Mt 9, 1-8 ; Mc 2, 1-12) et l’on men­tionne la proxi­mi­té de la mer de Ga­li­lée, c’est-à-dire du Lac de Ti­bé­riade (cf. Mc 2, 13-14). On peut dé­duire de ce­la que Mat­thieu exer­çait la fonc­tion de per­cep­teur à Ca­phar­naüm, ville si­tuée pré­ci­sé­ment « au bord du lac » (Mt 4, 13), où Jé­sus était un hôte per­ma­nent dans la mai­son de Pierre.

Sur la base de ces simples consta­ta­tions, qui ap­pa­raissent dans l’Évangile, nous pou­vons ef­fec­tuer deux ré­flexions. La pre­mière est que Jé­sus ac­cueille dans le groupe de ses proches un homme qui, se­lon les concep­tions en vi­gueur à l’é­poque en Is­raël, était consi­dé­ré comme un pé­cheur pu­blic. En ef­fet, Mat­thieu ma­ni­pu­lait non seule­ment de l’argent consi­dé­ré im­pur en rai­son de sa pro­ve­nance de per­sonnes étran­gères au peuple de Dieu, mais il col­la­bo­rait éga­le­ment avec une au­to­ri­té étran­gère odieu­se­ment avide, dont les im­pôts pou­vaient éga­le­ment être dé­ter­mi­nés de ma­nière ar­bi­traire. C’est pour ces mo­tifs que, plus d’une fois, les Évan­giles parlent à la fois de « pu­bli­cains et pé­cheurs » (Mt 9, 10 ; Lc 15, 1), de « pu­bli­cains et de pros­ti­tuées » (Mt 21, 31). En outre, ils voient chez les pu­bli­cains un exemple de mes­qui­ne­rie (cf. Mt 5, 46 : ils aiment seule­ment ceux qui les aiment) et ils men­tionnent l’un d’eux, Za­chée, comme le « chef des col­lec­teurs d’im­pôts et […] quel­qu’un de riche » (Lc 19, 2), alors que l’o­pi­nion po­pu­laire les as­so­ciait aux « vo­leurs, in­justes, adul­tères » (Lc 18, 11). Sur la base de ces élé­ments, un pre­mier fait saute aux yeux : Jé­sus n’ex­clut per­sonne de son ami­tié. Au contraire, alors qu’il se trouve à table dans la mai­son de Mat­thieu-Le­vi, en ré­ponse à ceux qui trou­vaient scan­da­leux le fait qu’il fré­quen­tât des com­pa­gnies peu re­com­man­dables, il pro­nonce cette dé­cla­ra­tion im­por­tante : « Ce ne sont pas les gens bien por­tants qui ont be­soin du mé­de­cin, mais les ma­lades. Je suis ve­nu ap­pe­ler non pas les justes, mais les pé­cheurs » (Mc 2, 17).

La bonne an­nonce de l’Évangile consiste pré­ci­sé­ment en ce­la : dans l’of­frande de la grâce de Dieu au pé­cheur ! Ailleurs, dans la cé­lèbre pa­ra­bole du pha­ri­sien et du pu­bli­cain mon­tés au Temple pour prier, Jé­sus in­dique même un pu­bli­cain ano­nyme comme exemple ap­pré­ciable d’­humble confiance dans la mi­sé­ri­corde di­vine : alors que le pha­ri­sien se vante de sa propre per­fec­tion mo­rale, « le pu­bli­cain… n’o­sait même pas le­ver les yeux vers le ciel, mais il se frap­pait la poi­trine en di­sant : « Mon Dieu, prends pi­tié du pé­cheur que je suis!»». Et Jé­sus com­mente : « Quand ce der­nier ren­tra chez lui, c’est lui, je vous le dé­clare, qui était de­ve­nu juste. Qui s’é­lève se­ra abais­sé ; qui s’a­baisse se­ra éle­vé » (Lc 18, 13-14). Dans la fi­gure de Mat­thieu, les Évan­giles nous pro­posent donc un vé­ri­table pa­ra­doxe : ce­lui qui est ap­pa­rem­ment le plus éloi­gné de la sain­te­té peut même de­ve­nir un mo­dèle d’ac­cueil de la mi­sé­ri­corde de Dieu et en lais­ser en­tre­voir les mer­veilleux ef­fets dans sa propre exis­tence. A ce pro­pos, saint Jean Chry­so­stome for­mule une re­marque si­gni­fi­ca­tive : il ob­serve que c’est seule­ment dans le ré­cit de cer­tains ap­pels qu’est men­tion­né le tra­vail que les ap­pe­lés ef­fec­tuaient. Pierre, An­dré, Jacques et Jean sont ap­pe­lés alors qu’ils pêchent, Mat­thieu pré­ci­sé­ment alors qu’il lève l’im­pôt. Il s’a­git de fonc­tions peu im­por­tantes - com­mente Jean Chry­so­stome - « car il n’y a rien de plus dé­tes­table que le per­cep­teur d’im­pôt et rien de plus com­mun que la pêche » (In Matth. Hom. : PL 57, 363). L’ap­pel de Jé­sus par­vient donc éga­le­ment à des per­sonnes de basse ex­trac­tion so­ciale, alors qu’elles ef­fec­tuent un tra­vail ordinaire.

Une autre ré­flexion, qui ap­pa­raît dans le ré­cit évan­gé­lique, est que Mat­thieu ré­pond im­mé­dia­te­ment à l’ap­pel de Jé­sus : « il se le­va et le sui­vit ». La conci­sion de la phrase met clai­re­ment en évi­dence la ra­pi­di­té de Mat­thieu à ré­pondre à l’ap­pel. Ce­la si­gni­fiait pour lui l’a­ban­don de toute chose, en par­ti­cu­lier de ce qui lui ga­ran­tis­sait une source de re­ve­nus sûrs, même si sou­vent in­juste et peu ho­no­rable. De toute évi­dence, Mat­thieu com­prit qu’être proche de Jé­sus ne lui per­met­tait pas de pour­suivre des ac­ti­vi­tés désap­prou­vées par Dieu. On peut fa­ci­le­ment ap­pli­quer ce­la au pré­sent : au­jourd’­hui aus­si, il n’est pas ad­mis­sible de res­ter at­ta­chés à des choses in­com­pa­tibles avec la « se­que­la » de Jé­sus, comme c’est le cas des ri­chesses mal­hon­nêtes. A un mo­ment, Il dit sans dé­tour : « Si tu veux être par­fait, va, vends ce que tu pos­sèdes, donne-le aux pauvres, et tu au­ras un tré­sor dans les cieux. Puis viens, suis-moi » (Mt 19, 21). C’est pré­ci­sé­ment ce que fit Mat­thieu : il se le­va et le sui­vit ! Dans cette ac­tion de « se le­ver », il est lé­gi­time de lire le dé­ta­che­ment d’une si­tua­tion de pé­ché et, en même temps, l’adhé­sion consciente à une nou­velle exis­tence, hon­nête, dans la com­mu­nion avec Jésus.

Rap­pe­lons en­fin que la tra­di­tion de l’Église an­tique s’ac­corde de fa­çon una­nime à at­tri­buer à Mat­thieu la pa­ter­ni­té du pre­mier Évan­gile. Ce­la est dé­jà le cas à par­tir de Pa­pia, Évêque de Hié­ra­po­lis en Phry­gie, au­tour de l’an 130. Il écrit : « Mat­thieu re­cueillit les pa­roles (du Sei­gneur) en langue hé­braïque, et cha­cun les in­ter­pré­ta comme il le pou­vait » (in Eu­sèbe de Cé­sa­rée, Hist. ec­cl. III, 39, 16). L’­his­to­rien Eu­sèbe ajoute cette in­for­ma­tion : « Mat­thieu, qui avait tout d’a­bord prê­ché par­mi les juifs, lors­qu’il dé­ci­da de se rendre éga­le­ment au­près d’autres peuples, écri­vit dans sa langue ma­ter­nelle l’Évangile qu’il avait an­non­cé ; il cher­cha ain­si à rem­pla­cer par un écrit, au­près de ceux dont il se sé­pa­rait, ce que ces der­niers per­daient avec son dé­part » (Ibid., III, 24, 6). Nous ne pos­sé­dons plus l’Évangile écrit par Mat­thieu en hé­breu ou en ara­méen, mais, dans l’Évangile grec que nous pos­sé­dons, nous conti­nuons à en­tendre en­core, d’une cer­taine fa­çon, la voix per­sua­sive du pu­bli­cain Mat­thieu qui, de­ve­nu Apôtre, conti­nue à nous an­non­cer la mi­sé­ri­corde sal­va­trice de Dieu et écou­tons ce mes­sage de saint Mat­thieu, mé­di­tons-le tou­jours à nou­veau pour ap­prendre nous aus­si à nous le­ver et à suivre Jé­sus de fa­çon décidée.

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale du 30 août 2006
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