Be­noît XVI. Hil­de­garde de Bin­gen, mystique

Hil­de­gard von Bin­gen
Mi­nia­ture XIIIe s.

17 sep­tembre

Au cours des siècles de l’histoire que nous ap­pe­lons ha­bi­tuel­le­ment Moyen Age, di­verses fi­gures de femmes se dis­tinguent par la sain­te­té de leur vie et la ri­chesse de leur en­sei­gne­ment. Je vou­drais vous pré­sen­ter sainte Hil­de­garde de Bin­gen, qui a vé­cu en Al­le­magne au XIIe siècle. Elle na­quit en 1098 en Rhé­na­nie, pro­ba­ble­ment à Ber­mer­sheim, près d’Alzey, et mou­rut en 1179, à l’âge de 81 ans, en dé­pit de ses condi­tions de san­té de­puis tou­jours fra­giles. Hil­de­garde ap­par­te­nait à une fa­mille noble et nom­breuse, et dès sa nais­sance, elle fut vouée par ses pa­rents au ser­vice à Dieu. A l’âge de huit ans, elle fut of­ferte à l’état re­li­gieux (se­lon la Règle de saint Be­noît, chap. 59) et, afin de re­ce­voir une for­ma­tion hu­maine et chré­tienne ap­pro­priée, elle fut confiée aux soins de la veuve consa­crée Uda de Göll­heim puis de Ju­dith de Span­heim, qui s’était re­ti­rée en clô­ture dans le mo­nas­tère bé­né­dic­tin Saint-Di­si­bod. C’est ain­si que se for­ma un pe­tit mo­nas­tère fé­mi­nin de clô­ture, qui sui­vait la Règle de saint Be­noît. Hil­de­garde re­çut le voile des mains de l’évêque Othon de Bam­berg et en 1136, à la mort de mère Ju­dith, de­ve­nue ma­gis­tra (Prieure) de la com­mu­nau­té, ses consœurs l’appelèrent à lui suc­cé­der. Elle ac­com­plit cette charge en met­tant à pro­fit ses dons de femme culti­vée, spi­ri­tuel­le­ment éle­vée et ca­pable d’affronter avec com­pé­tence les as­pects liés à l’organisation de la vie de clô­ture. Quelques an­nées plus tard, no­tam­ment en rai­son du nombre crois­sant de jeunes femmes qui frap­paient à la porte du mo­nas­tère, Hil­de­garde se sé­pa­ra du mo­nas­tère mas­cu­lin do­mi­nant de Saint-Di­si­bod avec la com­mu­nau­té à Bin­gen, dé­diée à saint Ru­pert, où elle pas­sa le reste de sa vie. Le style avec le­quel elle exer­çait le mi­nis­tère de l’autorité est exem­plaire pour toute com­mu­nau­té re­li­gieuse : ce­lui-ci sus­ci­tait une sainte ému­la­tion dans la pra­tique du bien, au point que, comme il res­sort des té­moi­gnages de l’époque, la mère et les filles ri­va­li­saient de zèle dans l’estime et le ser­vice réciproque.

Dé­jà au cours des an­nées où elle était ma­gis­tra du mo­nas­tère Saint-Di­si­bod, Hil­de­garde avait com­men­cé à dic­ter ses vi­sions mys­tiques, qu’elle avait de­puis un cer­tain temps, à son conseiller spi­ri­tuel, le moine Vol­mar, et à sa se­cré­taire, une consœur à la­quelle elle était très at­ta­chée Ri­char­dis de Strade. Comme ce­la est tou­jours le cas dans la vie des vé­ri­tables mys­tiques, Hil­de­garde vou­lut se sou­mettre aus­si à l’autorité de per­sonnes sages pour dis­cer­ner l’origine de ses vi­sions, crai­gnant qu’elles soient le fruit d’illusions et qu’elles ne viennent pas de Dieu. Elle s’adressa donc à la per­sonne qui, à l’époque, bé­né­fi­ciait de la plus haute es­time dans l’Église : saint Ber­nard de Clair­vaux. Ce­lui-ci ras­su­ra et en­cou­ra­gea Hil­de­garde. Mais en 1147, elle re­çut une autre ap­pro­ba­tion très im­por­tante. Le Pape Eu­gène III, qui pré­si­dait un sy­node à Trèves, lut un texte dic­té par Hil­de­garde, qui lui avait été pré­sen­té par l’archevêque Hen­ri de Mayence. Le Pape au­to­ri­sa la mys­tique à écrire ses vi­sions et à par­ler en pu­blic. A par­tir de ce mo­ment, le pres­tige spi­ri­tuel d’Hildegarde gran­dit tou­jours da­van­tage, d’autant plus que ses contem­po­rains lui at­tri­buèrent le titre de « pro­phé­tesse teu­to­nique ». Tel est le sceau d’une ex­pé­rience au­then­tique de l’Esprit Saint, source de tout cha­risme : la per­sonne dé­po­si­taire de dons sur­na­tu­rels ne s’en vante ja­mais, ne les af­fiche pas, et sur­tout, fait preuve d’une obéis­sance to­tale à l’autorité ec­clé­siale. En ef­fet, chaque don ac­cor­dé par l’Esprit Saint est des­ti­né à l’édification de l’Église, et l’Église, à tra­vers ses pas­teurs, en re­con­naît l’authenticité.

Les vi­sions mys­tiques d’Hildegarde res­semblent à celles des pro­phètes de l’Ancien Tes­ta­ment : s’exprimant à tra­vers les ex­pres­sions cultu­relles et re­li­gieuses de son époque, elle in­ter­pré­tait à la lu­mière de Dieu les Saintes Écri­tures, les ap­pli­quant aux di­verses cir­cons­tances de la vie. Ain­si, tous ceux qui l’écoutaient se sen­taient ex­hor­tés à pra­ti­quer un style d’existence chré­tienne co­hé­rent et en­ga­gé. Dans une lettre à saint Ber­nard, la mys­tique de Rhé­na­nie confesse : « La vi­sion en­va­hit tout mon être : je ne vois plus avec les yeux du corps, mais elle m’apparaît dans l’esprit des mys­tères… Je connais la si­gni­fi­ca­tion pro­fonde de ce qui est ex­po­sé dans le psau­tier, dans l’Évangile, et d’autres livres, qui m’apparaissent en vi­sion. Celle-ci brûle comme une flamme dans ma poi­trine et dans mon âme, et m’enseigne à com­prendre en pro­fon­deur le texte » (Epi­to­la­rium pars pri­ma I-XC : CCCM 91).

Les vi­sions mys­tiques d’Hildegarde sont riches de conte­nus théo­lo­giques. Elles font ré­fé­rence aux évé­ne­ments prin­ci­paux de l’histoire du sa­lut, et adoptent un lan­gage prin­ci­pa­le­ment poé­tique et sym­bo­lique. Par exemple, dans son œuvre la plus cé­lèbre, in­ti­tu­lée Sci­vias, c’est-à-dire « Connais les voies », elle ré­sume en trente-cinq vi­sions les évé­ne­ments de l’histoire du sa­lut, de la créa­tion du monde à la fin des temps. Avec les traits ca­rac­té­ris­tiques de la sen­si­bi­li­té fé­mi­nine, Hil­de­garde, pré­ci­sé­ment dans la par­tie cen­trale de son œuvre, dé­ve­loppe le thème du ma­riage mys­tique entre Dieu et l’humanité réa­li­sé dans l’Incarnation. Sur l’arbre de la Croix s’accomplissent les noces du Fils de Dieu avec l’Église, son épouse, em­plie de grâce et ren­due ca­pable de don­ner à Dieu de nou­veaux fils, dans l’amour de l’Esprit Saint (cf. Vi­sio ter­tia : PL 197, 453c).

La mys­tique rhé­nane est aus­si l’au­teur d’autres écrits, dont deux par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tants parce qu’ils té­moignent, comme le Sci­vias, de ses vi­sions mys­tiques : ce sont le Li­ber vi­tae me­ri­to­rum (Livre des mé­rites de la vie) et le Li­ber di­vi­no­rum ope­rum (Livre des œuvres di­vines), ap­pe­lé aus­si De ope­ra­tione Dei. Dans le pre­mier est dé­crite une unique et vi­gou­reuse vi­sion de Dieu qui vi­vi­fie l’univers par sa force et sa lu­mière. Hil­de­garde sou­ligne la pro­fonde re­la­tion entre l’­homme et Dieu et nous rap­pelle que toute la créa­tion, dont l’­homme est le som­met, re­çoit la vie de la Tri­ni­té. Cet écrit est cen­tré sur la re­la­tion entre les ver­tus et les vices, qui fait que l’être hu­main doit af­fron­ter chaque jour le dé­fi des vices, qui l’é­loignent dans son che­mi­ne­ment vers Dieu et les ver­tus, qui le fa­vo­risent. L’in­vi­ta­tion est de s’é­loi­gner du mal pour glo­ri­fier Dieu et pour en­trer, après une exis­tence ver­tueuse, dans la vie « toute de joie ». Dans la se­conde œuvre, consi­dé­rée par beau­coup comme son chef-d’œuvre, elle dé­crit en­core la créa­tion dans son rap­port avec Dieu et la place cen­trale de l’homme, en ma­ni­fes­tant un fort chris­to­cen­trisme aux ac­cents bi­bliques et pa­tris­tiques. La sainte, qui pré­sente cinq vi­sions ins­pi­rées par le Pro­logue de l’Évangile de saint Jean, rap­porte les pa­roles que le Fils adresse au Père : « Toute l’œuvre que tu as vou­lue et que tu m’as confiée, je l’ai me­née à bien, et voi­ci que je suis en toi, et toi en moi, et que nous sommes un » (Pars III, Vi­sio X : PL 197, 1025a).

Dans d’autres écrits, en­fin, Hil­de­garde ma­ni­feste la ver­sa­ti­li­té des in­té­rêts et la vi­va­ci­té cultu­relle des mo­nas­tères fé­mi­nins du Moyen âge, à contre-cou­rant des pré­ju­gés qui pèsent en­core sur l’é­poque. Hil­de­garde s’oc­cu­pa de mé­de­cine et de sciences na­tu­relles, ain­si que de mu­sique, étant do­té de ta­lent ar­tis­tique. Elle com­po­sa aus­si des hymnes, des an­tiennes et des chants, réunis sous le titre de Sym­pho­nia Har­mo­niae Cae­les­tium Re­ve­la­tio­num (Sym­pho­nie de l’­har­mo­nie des ré­vé­la­tions cé­lestes), qui étaient joyeu­se­ment in­ter­pré­tés dans ses mo­nas­tères, dif­fu­sant un cli­mat de sé­ré­ni­té, et qui sont éga­le­ment par­ve­nus jus­qu’à nous. Pour elle, la créa­tion tout en­tière est une sym­pho­nie de l’Es­prit Saint, qui est en soi joie et jubilation.

La po­pu­la­ri­té dont Hil­de­garde jouis­sait pous­sait de nom­breuses per­sonnes à l’interpeller. C’est pour cette rai­son que nous dis­po­sons d’un grand nombre de ses lettres. Des com­mu­nau­tés mo­nas­tiques mas­cu­lines et fé­mi­nines, des évêques et des ab­bés s’adressaient à elle. De nom­breuses ré­ponses res­tent va­lable éga­le­ment pour nous. Par exemple, Hil­de­garde écri­vit ce qui suit à une com­mu­nau­té re­li­gieuse fé­mi­nine : « La vie spi­ri­tuelle doit faire l’objet de beau­coup de dé­voue­ment. Au dé­but, la fa­tigue est amère. Car elle exige la re­non­cia­tion aux ma­ni­fes­ta­tions ex­té­rieures, au plai­sir de la chair et à d’autres choses sem­blables. Mais si elle se laisse fas­ci­ner par la sain­te­té, une âme sainte trou­ve­ra doux et plein d’amour le mé­pris même du monde. Il suf­fit seule­ment, avec in­tel­li­gence, de faire at­ten­tion à ce que l’âme ne se fane pas » (E. Gro­nau, Hil­de­gard. Vi­ta di una don­na pro­fe­ti­ca alle ori­gi­ni dell’età mo­der­na, Mi­lan 1996, p. 402). Et lorsque l’empereur Fré­dé­ric Bar­be­rousse fut à l’origine d’un schisme ec­clé­sial op­po­sant trois an­ti­papes au Pape lé­gi­time Alexandre III, Hil­de­garde, ins­pi­rée par ses vi­sions, n’hésita pas à lui rap­pe­ler qu’il était lui aus­si su­jet au ju­ge­ment de Dieu. Avec l’audace qui ca­rac­té­rise chaque pro­phète, elle écri­vit à l’empereur ces mots de la part de Dieu : « At­ten­tion, at­ten­tion à cette mau­vaise conduite des im­pies qui me mé­prisent ! Prête-moi at­ten­tion, ô roi, si tu veux vivre ! Au­tre­ment mon épée te trans­per­ce­ra ! » (ibid., p. 142).

Avec l’autorité spi­ri­tuelle dont elle était do­tée, au cours des der­nières an­nées de sa vie, Hil­de­garde se mit à voya­ger, mal­gré son âge avan­cé et les condi­tions dif­fi­ciles des dé­pla­ce­ments, pour par­ler de Dieu aux po­pu­la­tions. Tous l’écoutaient vo­lon­tiers, même lorsqu’elle pre­nait un ton sé­vère : ils la consi­dé­raient comme une mes­sa­gère en­voyée par Dieu. Elle rap­pe­lait sur­tout les com­mu­nau­tés mo­nas­tiques et le cler­gé à une vie conforme à leur vo­ca­tion. De ma­nière par­ti­cu­lière, Hil­de­garde s’opposa au mou­ve­ment des ca­thares al­le­mands. Ces der­niers — lit­té­ra­le­ment ca­thares si­gni­fie « purs » — prô­naient une ré­forme ra­di­cale de l’Église, en par­ti­cu­lier pour com­battre les abus du cler­gé. Elle leur re­pro­cha sé­vè­re­ment de vou­loir ren­ver­ser la na­ture même de l’Église, en leur rap­pe­lant qu’un vé­ri­table re­nou­vel­le­ment de la com­mu­nau­té ec­clé­siale ne s’obtient pas tant avec le chan­ge­ment des struc­tures, qu’avec un es­prit de pé­ni­tence sin­cère et un che­min ac­tif de conver­sion. Il s’agit là d’un mes­sage que nous ne de­vrions ja­mais ou­blier. In­vo­quons tou­jours l’Esprit Saint afin qu’il sus­cite dans l’Église des femmes saintes et cou­ra­geuses, comme sainte Hil­de­garde de Bin­gen, qui, en va­lo­ri­sant les dons re­çus par Dieu, ap­portent leur contri­bu­tion pré­cieuse et spé­ci­fique à la crois­sance spi­ri­tuelle de nos communautés !

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale du 1er et 8 sep­tembre 2010
> Bio­gra­phie