C. Mo­net. Im­pres­sion, so­leil le­vant (1872)

Claude De­bus­sy (1862-1918) La Mer : De l’aube à mi­di sur la mer, ex­trait (1903-1905)
The Cle­ve­land Or­ches­tra, dir. Pierre Boulez

Im­pres­sion, so­leil le­vant est l’une des œuvres fon­da­trices de l’impressionnisme. Peinte au Havre en 1872, elle re­pré­sente le port au pe­tit ma­tin, mais sur­tout une im­pres­sion vi­suelle fu­gi­tive, sai­sie avant que le pay­sage ne se trans­forme sous la lu­mière du jour.

Claude Mo­net (1840-1926)
Im­pres­sion, so­leil le­vant (1872)
Mu­sée Mar­mot­tan, Paris

Une scène por­tuaire ré­duite à l’essentiel
Le re­gard s’ouvre sur une vaste éten­due d’eau. Au loin ap­pa­raissent les sil­houettes à peine dé­fi­nies des ins­tal­la­tions por­tuaires, des mâts, des grues et des ba­teaux. Au pre­mier plan, deux pe­tites em­bar­ca­tions avec leurs sil­houettes hu­maines donnent une échelle à l’espace. Mais Mo­net ne cherche ma­ni­fes­te­ment pas à dé­crire pré­ci­sé­ment le port du Havre. Les élé­ments sont dis­sous dans la brume. Le pay­sage de­vient presque une vi­sion : ce qui compte n’est pas l’ob­jet en lui-même, mais la ma­nière dont il ap­pa­raît dans une at­mo­sphère donnée.

La cou­leur avant le des­sin
Les formes sont consti­tuées par des touches ra­pides, courtes et vi­sibles, po­sées les unes à cô­té des autres. Le port, les ba­teaux et les re­flets ne sont pas dé­li­mi­tés par des contours pré­cis : ils semblent émer­ger de la ma­tière pic­tu­rale. La gamme chro­ma­tique est do­mi­née par les bleus, gris, verts et mauves, qui créent une at­mo­sphère froide et hu­mide. Sur cette do­mi­nante ap­pa­raît une cou­leur com­plé­men­taire ex­trê­me­ment forte : l’o­range du so­leil. C’est pré­ci­sé­ment cette pe­tite tache orange qui or­ga­nise toute la composition.

Le so­leil et son re­flet
Le so­leil est re­pré­sen­té par un disque orange presque pur, sans ha­lo spec­ta­cu­laire. Il est éton­nam­ment pe­tit par rap­port à l’im­men­si­té du ciel et de la mer. Pour­tant, il consti­tue le vé­ri­table centre op­tique du ta­bleau. Son re­flet des­cend ver­ti­ca­le­ment vers le spec­ta­teur sous la forme d’une suc­ces­sion de touches orange et rouge, ir­ré­gu­lières et frag­men­tées. Mo­net ne peint donc pas sim­ple­ment « le so­leil sur l’eau » : il peint la vi­bra­tion de la lu­mière sur une sur­face mou­vante. Il y a ici un contraste re­mar­quable : la forme du so­leil est stable. Son re­flet est in­stable. Le disque so­laire de­meure une pe­tite forme cir­cu­laire par­fai­te­ment li­sible, tan­dis que son re­flet se brise en di­zaines de touches. La lu­mière semble ain­si se trans­for­mer au contact de l’eau.

Une com­po­si­tion fon­dée sur les contrastes
La com­po­si­tion re­pose sur quelques op­po­si­tions très simples : orange / bleu, chaud / froid, lu­mière / brume, im­mo­bi­li­té du so­leil / mou­ve­ment de l’eau, formes re­con­nais­sables / dis­so­lu­tion at­mo­sphé­rique. Le bleu-gris qui en­va­hit presque toute la toile donne au pe­tit so­leil orange une puis­sance ex­tra­or­di­naire. Mo­net ex­ploite ici la force per­cep­tive des cou­leurs com­plé­men­taires : le rouge-oran­gé pa­raît d’au­tant plus lu­mi­neux qu’il est pla­cé sur le fond bleu.

L’eau : le vé­ri­table su­jet ?
On pour­rait presque consi­dé­rer que le vé­ri­table su­jet du ta­bleau n’est pas le port, mais l’eau et la lu­mière. La sur­face ma­ri­time oc­cupe une très grande par­tie de la toile. Elle est construite par une mul­ti­tude de pe­tites touches ho­ri­zon­tales. Ces touches ne re­pro­duisent pas chaque vague : elles sug­gèrent la mo­bi­li­té per­ma­nente de la sur­face. Le re­gard ne peut donc pas s’ar­rê­ter sur un dé­tail pré­cis. Il cir­cule conti­nuel­le­ment entre les re­flets, les em­bar­ca­tions, le so­leil et les sil­houettes du port.

Une pein­ture de l’ins­tant
Mo­net s’in­té­resse ici à quelque chose que la pein­ture tra­di­tion­nelle avait ra­re­ment pla­cé au centre : l’ins­tant. Ce pay­sage ne pour­rait pas être peint exac­te­ment de la même ma­nière quelques mi­nutes plus tard. La brume, la po­si­tion du so­leil, la cou­leur du ciel et les re­flets au­raient chan­gé. L’œuvre af­firme ain­si im­pli­ci­te­ment que le pay­sage n’est pas une chose fixe. Il est une per­cep­tion en trans­for­ma­tion. C’est une idée ca­pi­tale pour l’impressionnisme.