M.-N. Tha­but. « Je di­rai ta louange » (Ps 62)

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Psaume de ce dimanche

Ps 62, 2-9
2 Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube :
mon âme a soif de toi ;
après toi lan­guit ma chair,
terre aride, al­té­rée, sans eau.
3 Je t’ai contem­plé au sanc­tuaire,
j’ai vu ta force et ta gloire.
4 Ton amour vaut mieux que la vie :
tu se­ras la louange de mes lèvres !
5 Toute ma vie je vais te bé­nir,
le­ver les mains en in­vo­quant ton nom.
6 Comme par un fes­tin je se­rai ras­sa­sié :
la joie sur les lèvres, je di­rai ta louange.
8 Oui, tu es ve­nu à mon se­cours :
je crie de joie à l’ombre de tes ailes.
9 Mon âme s’attache à toi,
ta droite me soutient. 

L’expérience spi­ri­tuelle de Jé­ré­mie dit son dé­chi­re­ment in­té­rieur, les agres­sions per­pé­tuelles dont il était l’objet, mais aus­si sa pas­sion pour Dieu qui était plus forte que tout et l’aidait à tout sup­por­ter. C’est bien parce que, pour lui, « l’amour de Dieu va­lait mieux que la vie » qu’il trou­vait la force de ré­sis­ter à toutes les me­naces et à toutes les hu­mi­lia­tions ; mais c’est pour ce­la aus­si qu’on s’acharnait sur lui de plus belle.

Mais ce n’est pas pour par­ler de Jé­ré­mie que ce psaume a été com­po­sé. Se­rait-ce une prière du roi Da­vid ? Car le pre­mier ver­set lui donne un sous-titre : « Psaume de Da­vid quand il était dans le dé­sert de Ju­da », sous-en­ten­du « quand il s’était ré­fu­gié dans le dé­sert de Ju­da pour échap­per à ses ennemis ».

L’Ancien Tes­ta­ment rap­porte au moins trois épi­sodes au cours des­quels Da­vid a dû se ré­fu­gier dans le dé­sert de Ju­da. Je vous les rap­pelle. Les deux pre­mières fois, c’était pour échap­per à la fo­lie meur­trière du roi Saül, son pré­dé­ces­seur ; Saül était de­ve­nu tel­le­ment ja­loux du pe­tit Da­vid à qui tout réus­sis­sait trop bien, qu’il a es­sayé à plu­sieurs re­prises de se dé­bar­ras­ser de lui ; et Da­vid a dû s’enfuir dans le dé­sert pour échap­per au roi ; on trouve ces deux ré­cits au pre­mier livre de Sa­muel (22, 5 ; 23, 14). La troi­sième fois fut en­core plus dra­ma­tique : ce­lui qui pour­chas­sait Da­vid et vou­lait le tuer c’était son propre fils Ab­sa­lom, un peu trop pres­sé de ré­cu­pé­rer le trône et donc de hâ­ter la mort de son père. Le dit Ab­sa­lom avait dé­jà prou­vé que rien ne l’arrêterait puisque, quelques an­nées plus tôt, il avait ré­glé le sort de son frère aî­né. Da­vid n’a pas tout de suite com­pris le dan­ger : il était un cœur pur, lui, et avait jusqu’au bout res­pec­té la vie de son pré­dé­ces­seur ; il ne pou­vait pas ima­gi­ner une âme aus­si noire que celle d’Absalom. Quand il a en­fin com­pris, il était trop tard : Ab­sa­lom était sur le point de conqué­rir Jé­ru­sa­lem ; il ne res­tait qu’une seule so­lu­tion, la fuite. Et tout Jé­ru­sa­lem a vu son roi, hu­mi­lié, fuir à pied la ville sainte, té­moin ja­dis de sa splen­deur, et mon­ter en pleu­rant le mont des Oli­viers. (2S 15, 23-28). Sa cause était per­due, tout le monde le sa­vait : Da­vid était à pied, Ab­sa­lom le pour­sui­vait à che­val… c’est tout dire. Et on prête à Da­vid les pa­roles de ce psaume : « Ton amour vaut mieux que la vie. »

Mais nous avons dé­jà vu que les in­di­ca­tions en tête des psaumes (ce que l’on ap­pelle la sus­crip­tion) ne dé­si­gnent pas l’auteur du psaume, ici le roi Da­vid : ce psaume-ci en par­ti­cu­lier re­cèle plu­sieurs al­lu­sions trop claires au Temple de Jé­ru­sa­lem que, bien sûr, Da­vid n’a pas connu puisque le temple n’a été construit que par son fils Salomon.

Je re­viens au sous-titre de ce psaume : il in­dique plu­tôt un état d’esprit. « Psaume de Da­vid », ici, si­gni­fie « à la ma­nière de Da­vid », l’assoiffé de Dieu. La prière « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube : mon âme a soif de toi » a pu être celle du roi Da­vid qui était un homme de prière, c’est cer­tain. Mais elle est éga­le­ment celle de toutes les gé­né­ra­tions du peuple élu, à toutes les époques de son his­toire : de­puis l’aube des temps (tra­dui­sez de­puis Abra­ham) et jusqu’à la fin, jusqu’à la ve­nue du Jour.

Là-bas, dans ce pays qui sait être tor­ride, l’expérience de la sé­che­resse, sou­vent, de la fa­mine par­fois, donne tout son poids aux images em­ployées : « Après toi lan­guit ma chair, terre aride, al­té­rée, sans eau. »

Dans les pé­riodes les plus dra­ma­tiques, (et Dieu sait s’il y en a eu) la prière ne pre­nait que plus de force : pen­dant l’Exil à Ba­by­lone, par exemple, on a connu cette soif de l’âme. « Mon âme a soif de toi ; après toi lan­guit ma chair » et on se re­mé­mo­rait les joies pas­sées des cé­lé­bra­tions au Temple de Jé­ru­sa­lem : « Je t’ai contem­plé au sanc­tuaire, j’ai vu ta force et ta gloire. » Seul ce sou­ve­nir pou­vait for­ti­fier la foi et la vo­lon­té de res­ter fi­dèle dans le mi­lieu ido­lâtre où on était plongés.

De re­tour d’Exil, le peuple rend grâce : « Oui, tu es ve­nu à mon se­cours : je crie de joie à l’ombre de tes ailes. » Ce sont les ailes des ché­ru­bins qui re­couvrent l’Arche d’Alliance dans le Saint des Saints, d’abord ; mais elles rap­pellent aus­si les ailes du grand aigle du dé­sert qui pro­tège sa ni­chée quand il lui ap­prend à vo­ler : et Moïse avait re­pris l’image au compte de Dieu pour ex­pri­mer de quelle sol­li­ci­tude il avait en­tou­ré son peuple : « Je vous ai por­tés sur des ailes d’aigle », avait dit Dieu (Ex 19, 4 ; Dt 32, 10-11).

Dans ces condi­tions, bien sûr, les pa­roles de louange viennent d’elles-mêmes : « Tu se­ras la louange de mes lèvres ! Toute ma vie je vais te bé­nir, le­ver les mains en in­vo­quant ton nom. Comme par un fes­tin je se­rai ras­sa­sié : la joie sur les lèvres, je di­rai ta louange. » (Le mot « fes­tin » fait ré­fé­rence aux re­pas de com­mu­nion qui sui­vaient cer­tains sa­cri­fices au Temple de Jérusalem).

Et puis, il y a eu des pé­riodes plus ter­ribles en­core, celles des per­sé­cu­tions : au deuxième siècle av. J.C. par exemple, il a fal­lu af­fron­ter la ter­rible per­sé­cu­tion du roi grec, An­tio­chus Épi­phane ; et nombre de Juifs sont morts, au nom de leur foi, en di­sant : « Ton amour, Sei­gneur, vaut mieux que la vie. »

Aujourd’hui en­core, les croyants peuvent dire de toute leur âme : « Ton amour vaut mieux que la vie. » Ce ver­set ré­sonne par­ti­cu­liè­re­ment en ce di­manche où nous en­ten­drons Jé­sus dire à ses dis­ciples : « Ce­lui qui per­dra sa vie à cause de moi la sau­ve­ra. » (Mt 16, 25)
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Com­plé­ment
Jé­ré­mie, Élie, même com­bat : « Je suis pas­sion­né pour le Dieu des puis­sances, mais on cherche à m’ôter la vie. » (1R 19, 10)