▷ M. de Mon­taigne. J’aime la vie et la cultive

Da­niel Mes­guich, sous la di­rec­tion de l’­his­to­rien An­toine Com­pa­gnon © France In­ter (2012)

Por­trait de Mon­taigne au cha­peau (~1800-1820)
Col­lec­tion privée 

Jouir de la vie et ne pas ou­blier d’en rendre grâce à Dieu. Voi­là le pro­pos des der­nières lignes des Es­sais. C’est l’oc­ca­sion de par­ler de la pen­sée re­li­gieuse de Mon­taigne. L’­hu­ma­niste est l’un des pre­miers à en­vi­sa­ger la construc­tion d’une éthique hors des pré­ceptes de l’Église, un sa­voir-vivre laïc où le plai­sir et la vo­lup­té oc­cupent leur juste place.

« Pour moi donc, j’aime la vie, et la cultive telle qu’il a plu à Dieu nous l’octroyer. Je ne vais pas dé­si­rant qu’elle échappe à la né­ces­si­té de boire et de man­ger. Et il me sem­ble­rait faillir non moins ex­cu­sa­ble­ment de dé­si­rer qu’elle soit double en lon­gueur. Ni que le corps soit sans dé­sir et sans cha­touille­ment. Ce sont plaintes in­grates et in­justes. J’accepte de bon cœur et re­con­nais­sance ce que na­ture a fait pour moi, et m’en ré­jouis et m’en loue. On fait tort à ce grand et tout-puis­sant don­neur de re­fu­ser son don, l’annuler et dé­fi­gu­rer. Tout bon, il a fait tout bon. 

Na­ture est un doux guide, mais non pas plus doux que pru­dent et juste. Je quête par­tout sa piste, nous l’avons confon­due de traces ar­ti­fi­cielles. Pour­quoi dé­mem­brons-nous en di­vorce un bâ­ti­ment tis­su d’une si jointe et fra­ter­nelle cor­res­pon­dance ? Au re­bours, re­nouons-le par mu­tuels ser­vices : que l’esprit éveille et vi­vi­fie la pe­san­teur du corps, le corps ar­rête la lé­gè­re­té de l’esprit et la fixe ! Il n’y a pièce in­digne de notre soin en ce pré­sent que Dieu nous a fait, nous en de­vons compte jusqu’à un poil. C’est une ab­so­lue per­fec­tion, et comme di­vine, de sa­voir jouir loya­le­ment de son être. Nous cher­chons d’autres condi­tions parce que nous ne com­pre­nons l’usage des nôtres. Nous avons beau mon­ter sur des échasses, en­core faut-il mar­cher de nos jambes ! Et au plus éle­vé trône du monde, nous ne sommes pour­tant as­sis que sur notre cul ! Les plus belles vies sont à mon gré celles qui se rangent au mo­dèle com­mun et hu­main avec ordre, sans mi­racle et sans ex­tra­va­gance. Or la vieillesse a be­soin d’être trai­tée un peu plus ten­dre­ment. Re­com­man­dons-la au Dieu pro­tec­teur de san­té et de sa­gesse, mais gaie et so­ciale. Ô Apol­lon, je t’en prie, ac­corde-moi l’aisance et la san­té, un es­prit in­tact, une vieillesse digne qui ne soit pas pri­vée des sons de la ci­thare. »

Mi­chel de Mon­taigne (1533-1592), Es­sais, De l’ex­pé­rience, III, chap. XIII
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