Be­noît XVI. Saint Ber­nard de Clairvaux

Ber­nard de Clair­vaux
Ma­nus­crit de La Lé­gende do­rée (~1267-1276), Oxford

20 août

Saint Ber­nard de Clair­vaux, est ap­pe­lé le der­nier des Pères de l’Église, car au XII siècle, il a en­core une fois sou­li­gné et ren­due pré­sente la grande théo­lo­gie des pères. Nous ne connais­sons pas en dé­tail les an­nées de son en­fance ; nous sa­vons ce­pen­dant qu’il na­quit en 1090 à Fon­taines en France, dans une fa­mille nom­breuse et as­sez ai­sée. Dans son ado­les­cence, il se consa­cra à l’é­tude de ce que l’on ap­pelle les arts li­bé­raux - en par­ti­cu­lier de la gram­maire, de la rhé­to­rique et de la dia­lec­tique - à l’é­cole des cha­noines de l’é­glise de Saint-Vorles, à Châ­tillon-sur-Seine et il mû­rit len­te­ment la dé­ci­sion d’en­trer dans la vie re­li­gieuse. Vers vingt ans, il en­tra à Cî­teaux, une fon­da­tion mo­nas­tique nou­velle, plus souple par rap­port aux an­ciens et vé­né­rables mo­nas­tères de l’é­poque et, dans le même temps, plus ri­gou­reuse dans la pra­tique des conseils évangéliques. 

Quelques an­nées plus tard, en 1115, Ber­nard fut en­voyé par saint Etienne Har­ding, troi­sième ab­bé de Cî­teaux, pour fon­der le mo­nas­tère de Clair­vaux. C’est là que le jeune ab­bé (il n’a­vait que vingt-cinq ans) put af­fi­ner sa propre concep­tion de la vie mo­nas­tique, et s’en­ga­ger à la tra­duire dans la pra­tique. En re­gar­dant la dis­ci­pline des autres mo­nas­tères, Ber­nard rap­pe­la avec fer­me­té la né­ces­si­té d’une vie sobre et me­su­rée, à table comme dans l’­ha­bille­ment et dans les édi­fices mo­nas­tiques, re­com­man­dant de sou­te­nir et de prendre soin des pauvres. Entre temps, la com­mu­nau­té de Clair­vaux de­ve­nait tou­jours plus nom­breuse et mul­ti­pliait ses fondations.

Au cours de ces mêmes an­nées, avant 1130, Ber­nard com­men­ça une longue cor­res­pon­dance avec de nom­breuses per­sonnes, aus­si bien im­por­tantes que de condi­tions so­ciales mo­destes. Aux mul­tiples Lettres de cette pé­riode, il faut ajou­ter les nom­breux Ser­mons, ain­si que les Sen­tences et les Trai­tés. C’est tou­jours à cette époque que re­monte la grande ami­tié de Ber­nard avec Guillaume, ab­bé de Saint-Thier­ry, et avec Guillaume de Cham­peaux, des fi­gures par­mi les plus im­por­tantes du XIIe siècle. A par­tir de 1130, il com­men­ça à s’oc­cu­per de nom­breuses et graves ques­tions du Saint-Siège et de l’Église. C’est pour cette rai­son qu’il dut sor­tir tou­jours plus sou­vent de son mo­nas­tère, et par­fois hors de France. Il fon­da éga­le­ment quelques mo­nas­tères fé­mi­nins, et en­ga­gea une vive cor­res­pon­dance avec Pierre le Vé­né­rable, ab­bé de Clu­ny, dont j’ai par­lé mer­cre­di der­nier. Il di­ri­gea sur­tout ses écrits po­lé­miques contre Abé­lard, le grand pen­seur qui a lan­cé une nou­velle ma­nière de faire de la théo­lo­gie en in­tro­dui­sant en par­ti­cu­lier la mé­thode dia­lec­tique-phi­lo­so­phique dans la construc­tion de la pen­sée théo­lo­gique. Un autre front sur le­quel Ber­nard a lut­té était l’­hé­ré­sie des Ca­thares, qui mé­pri­saient la ma­tière et le corps hu­main, mé­pri­sant en consé­quence le Créa­teur. En re­vanche, il sen­tit le de­voir de prendre la dé­fense des juifs, en condam­nant les vagues d’an­ti­sé­mi­tisme tou­jours plus dif­fuses. C’est pour ce der­nier as­pect de son ac­tion apos­to­lique que, quelques di­zaines d’an­nées plus tard, Ephraïm, rab­bin de Bonn, adres­sa un vi­brant hom­mage à Ber­nard. Au cours de cette même pé­riode, le saint ab­bé ré­di­gea ses œuvres les plus fa­meuses, comme les très cé­lèbres Ser­mons sur le Can­tique des Can­tiques. Au cours des der­nières an­nées de sa vie - sa mort sur­vint en 1153 - Ber­nard dut li­mi­ter les voyages, sans pour­tant les in­ter­rompre com­plè­te­ment. Il en pro­fi­ta pour re­voir dé­fi­ni­ti­ve­ment l’en­semble des Lettres, des Ser­mons, et des Trai­tés. Un ou­vrage as­sez sin­gu­lier, qu’il ter­mi­na pré­ci­sé­ment en cette pé­riode, en 1145, quand un de ses élèves Ber­nar­do Pi­gna­tel­li, fut élu Pape sous le nom d’Eu­gène III, mé­rite d’être men­tion­né. En cette cir­cons­tance, Ber­nard, en qua­li­té de Père spi­ri­tuel, écri­vit à son fils spi­ri­tuel le texte De Consi­de­ra­tione, qui contient un en­sei­gne­ment en vue d’être un bon Pape. Dans ce livre, qui de­meure une lec­ture in­té­res­sante pour les Papes de tous les temps, Ber­nard n’in­dique pas seule­ment com­ment bien faire le Pape, mais pré­sente éga­le­ment une pro­fonde vi­sion des mys­tères de l’Église et du mys­tère du Christ, qui se ré­sout, à la fin, dans la contem­pla­tion du mys­tère de Dieu un et trine : « On de­vrait en­core pour­suivre la re­cherche de ce Dieu, qui n’est pas en­core as­sez re­cher­ché », écrit le saint ab­bé : « mais on peut peut-être mieux le cher­cher et le trou­ver plus fa­ci­le­ment avec la prière qu’a­vec la dis­cus­sion. Nous met­tons alors ici un terme au livre, mais non à la re­cherche » (XIV, 32 : PL 182, 808), à être en che­min vers Dieu.

Je vou­drais à pré­sent m’ar­rê­ter sur deux as­pects cen­traux de la riche doc­trine de Ber­nard : elles concernent Jé­sus Christ et la Très Sainte Vierge Ma­rie, sa Mère. Sa sol­li­ci­tude à l’é­gard de la par­ti­ci­pa­tion in­time et vi­tale du chré­tien à l’a­mour de Dieu en Jé­sus Christ n’ap­porte pas d’o­rien­ta­tions nou­velles dans le sta­tut scien­ti­fique de la théo­lo­gie. Mais, de ma­nière plus dé­ci­dée que ja­mais, l’ab­bé de Clair­vaux confi­gure le théo­lo­gien au contem­pla­tif et au mys­tique. Seul Jé­sus - in­siste Ber­nard face aux rai­son­ne­ments dia­lec­tiques com­plexes de son temps - seul Jé­sus est « miel à la bouche, can­tique à l’o­reille, joie dans le cœur (mel in ore, in aure me­los, in corde iu­bi­lum)». C’est pré­ci­sé­ment de là que vient le titre, que lui at­tri­bue la tra­di­tion, de Doc­tor mel­li­fluus : sa louange de Jé­sus Christ, en ef­fet, « coule comme le miel ». Dans les ba­tailles ex­té­nuantes entre no­mi­na­listes et réa­listes - deux cou­rants phi­lo­so­phiques de l’é­poque - dans ces ba­tailles, l’Ab­bé de Clair­vaux ne se lasse pas de ré­pé­ter qu’il n’y a qu’un nom qui compte, ce­lui de Jé­sus le Na­za­réen. « Aride est toute nour­ri­ture de l’âme », confesse-t-il, « si elle n’est pas bai­gnée de cette huile ; in­si­pide, si elle n’est pas agré­men­tée de ce sel. Ce que tu écris n’a au­cun goût pour moi, si je n’y ai pas lu Jé­sus ». Et il conclut : « Lorsque tu dis­cutes ou que tu parles, rien n’a de sa­veur pour moi, si je n’ai pas en­ten­du ré­son­ner le nom de Jé­sus. » (Ser­mones in Can­ti­ca Can­ti­co­rum xv, 6 : PL 183, 847) En ef­fet, pour Ber­nard, la vé­ri­table connais­sance de Dieu consiste dans l’ex­pé­rience per­son­nelle et pro­fonde de Jé­sus Christ et de son amour. Et ce­la, chers frères et sœurs, vaut pour chaque chré­tien : la foi est avant tout une ren­contre per­son­nelle, in­time avec Jé­sus, et doit faire l’ex­pé­rience de sa proxi­mi­té, de son ami­tié, de son amour, et ce n’est qu’ain­si que l’on ap­prend à le connaître tou­jours plus, à l’ai­mer et le suivre tou­jours plus. Que ce­la puisse ad­ve­nir pour cha­cun de nous !

Dans un autre cé­lèbre Ser­mon le di­manche entre l’oc­tave de l’As­somp­tion, le saint Ab­bé dé­crit en termes pas­sion­nés l’in­time par­ti­ci­pa­tion de Ma­rie au sa­cri­fice ré­demp­teur du Fils. « O sainte Mère, - s’ex­clame-t-il - vrai­ment, une épée a trans­per­cé ton âme!… La vio­lence de la dou­leur a trans­per­cé à tel point ton âme que nous pou­vons t’ap­pe­ler à juste titre plus que mar­tyr, car en toi, la par­ti­ci­pa­tion à la pas­sion du Fils dé­pas­sa de loin dans l’in­ten­si­té les souf­frances phy­siques du mar­tyre. » (14 : PL 183-437-438) Ber­nard n’a au­cun doute : « per Ma­riam ad Ie­sum », à tra­vers Ma­rie, nous sommes conduits à Jé­sus. Il at­teste avec clar­té l’o­béis­sance de Ma­rie à Jé­sus, se­lon les fon­de­ments de la ma­rio­lo­gie tra­di­tion­nelle. Mais le corps du Ser­mon do­cu­mente éga­le­ment la place pri­vi­lé­giée de la Vierge dans l’é­co­no­mie de sa­lut, à la suite de la par­ti­ci­pa­tion très par­ti­cu­lière de la Mère (com­pas­sio) au sa­cri­fice du Fils. Ce n’est pas par ha­sard qu’un siècle et de­mi après la mort de Ber­nard, Dante Ali­ghie­ri, dans le der­nier can­tique de la Di­vine Co­mé­die, pla­ce­ra sur les lèvres du « Doc­tor mel­li­fluus » la su­blime prière à Ma­rie : « Vierge Mère, fille de ton Fils, / humble et éle­vée plus qu’au­cune autre créa­ture / terme fixe d’un éter­nel conseil,…» (Pa­ra­dis 33, vv. 1ss)

Ces ré­flexions, ca­rac­té­ris­tiques d’un amou­reux de Jé­sus et de Ma­rie comme saint Ber­nard, in­ter­pellent au­jourd’­hui en­core de fa­çon sa­lu­taire non seule­ment les théo­lo­giens, mais tous les croyants. On pré­tend par­fois ré­soudre les ques­tions fon­da­men­tales sur Dieu, sur l’­homme et sur le monde à tra­vers les seules forces de la rai­son. Saint Ber­nard, au contraire, so­li­de­ment an­cré dans la Bible, et dans les Pères de l’Église, nous rap­pelle que sans une pro­fonde foi en Dieu ali­men­tée par la prière et par la contem­pla­tion, par un rap­port in­time avec le Sei­gneur, nos ré­flexions sur les mys­tères di­vins risquent de de­ve­nir un vain exer­cice in­tel­lec­tuel, et perdent leur cré­di­bi­li­té. La théo­lo­gie ren­voie à la « science des saints », à leur in­tui­tion des mys­tères du Dieu vi­vant, à leur sa­gesse, don de l’Es­prit Saint, qui de­viennent un point de ré­fé­rence de la pen­sée théo­lo­gique. Avec Ber­nard de Clair­vaux, nous aus­si nous de­vons re­con­naître que l’­homme cherche mieux et trouve plus fa­ci­le­ment Dieu « avec la prière qu’a­vec la dis­cus­sion ». A la fin, la fi­gure la plus au­then­tique du théo­lo­gien et de toute évan­gé­li­sa­tion de­meure celle de l’a­pôtre Jean, qui a ap­puyé sa tête sur le cœur du Maître.

Je vou­drais conclure ces ré­flexions sur saint Ber­nard par les in­vo­ca­tions à Ma­rie, que nous li­sons dans une belle ho­mé­lie. « Dans les dan­gers, les dif­fi­cul­tés, les in­cer­ti­tudes - dit-il - pense à Ma­rie, in­voque Ma­rie. Qu’elle ne se dé­tache ja­mais de tes lèvres, qu’elle ne se dé­tache ja­mais de ton cœur ; et afin que tu puisses ob­te­nir l’aide de sa prière, n’ou­blie ja­mais l’exemple de sa vie. Si tu la suis, tu ne te trom­pe­ras pas de che­min ; si tu la pries, tu ne déses­pé­re­ras pas ; si tu penses à elle, tu ne peux pas te trom­per. Si elle te sou­tient, tu ne tombes pas ; si elle te pro­tège, tu n’as rien à craindre ; si elle te guide, tu ne te fa­tigues pas ; si elle t’est pro­pice, tu ar­ri­ve­ras à des­ti­na­tion…» (Hom. II su­per « Mis­sus est », 17 : PL 183, 70-71)

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale du 21 oc­tobre 2009
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