M.-N. Tha­but. En­le­vez d’a­bord l’ivraie

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Saints Joa­chim et Anne, pa­rents de la Bien­heu­reuse Vierge Ma­rie
26 juillet

Mt 13, 24-43
En ce temps-là
24 Jé­sus pro­po­sa cette pa­ra­bole à la foule :
« Le Royaume des cieux est com­pa­rable
à un homme qui a se­mé du bon grain dans son champ.
25 Or, pen­dant que les gens dor­maient,
son en­ne­mi sur­vint ;
il se­ma de l’i­vraie au mi­lieu du blé
et s’en al­la.
26 Quand la tige pous­sa et pro­dui­sit l’é­pi,
alors l’i­vraie ap­pa­rut aus­si.
27 Les ser­vi­teurs du maître vinrent lui dire :
Sei­gneur, n’est-ce pas du bon grain
que tu as se­mé dans ton champ ?
d’où vient donc qu’il y a de l’i­vraie ?
28 Il leur dit :
C’est un en­ne­mi qui a fait ce­la.
Les ser­vi­teurs lui disent :
Veux-tu donc que nous al­lions l’en­le­ver ?
29 Il ré­pond :
Non, en en­le­vant l’i­vraie,
vous ris­quez d’arracher le blé en même temps.
30 Lais­sez-les pous­ser en­semble jus­qu’à la mois­son ;
et, au temps de la mois­son,
je di­rai aux mois­son­neurs :
En­le­vez d’a­bord l’i­vraie,
liez-la en bottes pour la brû­ler ;
quant au blé, ra­mas­sez-le pour le ren­trer dans mon gre­nier. »
31 Il leur pro­po­sa une autre pa­ra­bole :
« Le Royaume des cieux est com­pa­rable
à une graine de mou­tarde
qu’un homme a prise et qu’il a se­mée dans son champ.
32 C’est la plus pe­tite de toutes les se­mences,
mais, quand elle a pous­sé,
elle dé­passe les autres plantes po­ta­gères
et de­vient un arbre,
si bien que les oi­seaux du ciel viennent
et font leurs nids dans ses branches. »
33 Il leur dit une autre pa­ra­bole :
« Le Royaume des cieux est com­pa­rable
au le­vain qu’une femme a pris et qu’elle a en­foui
dans trois me­sures de fa­rine,
jus­qu’à ce que toute la pâte ait le­vé. »
34 Tout ce­la, Jé­sus le dit aux foules en pa­ra­boles
et il ne leur di­sait rien sans pa­ra­bole,
35 ac­com­plis­sant ain­si la pa­role du pro­phète :
J’ouvrirai la bouche pour des pa­ra­boles,
je pu­blie­rai ce qui fut ca­ché de­puis la fon­da­tion du monde.
36 Alors, lais­sant les foules, il vint à la mai­son.
Ses dis­ciples s’ap­pro­chèrent et lui dirent :
« Ex­plique-nous clai­re­ment la pa­ra­bole de l’i­vraie dans le champ. »
37 Il leur ré­pon­dit :
« Ce­lui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’­homme ;
38 le champ, c’est le monde ;
le bon grain, ce sont les fils du Royaume ;
l’i­vraie, ce sont les fils du Mau­vais.
39 L’en­ne­mi qui l’a se­mée, c’est le diable ;
la mois­son, c’est la fin du monde ;
les mois­son­neurs, ce sont les anges.
40 De même que l’on en­lève l’i­vraie
pour la je­ter au feu,
ain­si en se­ra-t-il à la fin du monde.
41 Le Fils de l’­homme en­ver­ra ses anges
et ils en­lè­ve­ront de son Royaume
toutes les causes de chute
et ceux qui font le mal,
42 ils les jet­te­ront dans la four­naise :
là il y au­ra des pleurs et des grin­ce­ments de dents.
43 Alors les justes res­plen­di­ront comme le so­leil
dans le Royaume de leur Père.
Ce­lui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

LA PA­TIENCE DE DIEU
Ex­traite de son contexte, on pour­rait pen­ser que la pa­ra­bole de l’ivraie est un dé­but de ré­ponse au pro­blème de l’origine du mal : ce n’est pas Dieu qui le crée tout comme ce n’est pas le maître de mai­son qui a se­mé l’ivraie : le ré­cit de la créa­tion dans la Ge­nèse y in­sis­tait dé­jà : alors que les autres re­li­gions consi­dé­raient que les di­vi­ni­tés avaient créé le mal au­tant que le bien, l’auteur ins­pi­ré af­fir­mait que tout ce que Dieu a fait était très bon ! (Gn 1, 31). Jé­sus s’inscrit dans cette ligne, puisqu’il af­firme que le maître de mai­son n’a se­mé que du bon grain.

Mais, si on re­place la pa­ra­bole de l’ivraie dans le contexte du cha­pitre 13 de saint Mat­thieu, il semble qu’elle parle d’autre chose. Car elle suit im­mé­dia­te­ment la pa­ra­bole du se­meur et l’explication que Jé­sus en donne. La pa­ra­bole du se­meur que nous li­sions di­manche der­nier nous obli­geait à ad­mettre que les se­mailles ne sont pas for­cé­ment ré­com­pen­sées : pour le dire au­tre­ment, l’annonce de la Bonne Nou­velle ne ren­contre pas tou­jours les oreilles at­ten­tives et les cœurs ou­verts dont nous rê­vons. La pa­ra­bole de l’ivraie prend exac­te­ment la suite en po­sant la ques­tion : si l’on peut iden­ti­fier les causes de nos échecs dans la mis­sion d’évangélisation, ne peut-on pas prendre des me­sures tout de suite ?

Nous nous re­trou­vons dans ce champ que son pro­prié­taire a en­se­men­cé. Le ré­cit pré­cé­dent in­sis­tait sur la qua­li­té du ter­rain, plus ou moins fa­vo­rable à une bonne ré­colte ; la pré­sente pa­ra­bole fait in­ter­ve­nir un en­ne­mi qui sème nui­tam­ment au mi­lieu du blé une mau­vaise herbe qui risque de l’étouffer.

Le tra­duc­teur l’appelle « ivraie », en grec c’est « zi­za­nion » ; c’est de là, nous le sa­vons, qu’est ve­nue l’expression « se­mer la zi­za­nie, la dis­corde ». Alors qu’il était bien dif­fi­cile de chan­ger la na­ture du ter­rain (dans la pa­ra­bole du se­meur), il pa­raît da­van­tage pos­sible d’intervenir pour sup­pri­mer le pa­ra­site. Mais l’histoire nous dit que le pro­prié­taire s’y op­pose : c’est au maître de la mois­son, et à lui seul, qu’il re­vient de faire le tri quand il le ju­ge­ra bon. Tra­dui­sez : c’est à Dieu et à per­sonne d’autre qu’il re­vient de dé­ra­ci­ner le mal « Toi, qui es-tu pour ju­ger le ser­vi­teur d’un autre ? » dit Paul dans la lettre aux Ro­mains (Rm 14, 4).

Ce­la veut dire que Jé­sus nous in­vite à ac­cep­ter comme notre condi­tion de créa­tures ce mé­lange per­ma­nent de bien et de mal. Il vise peut-être ici la ten­ta­tion d’élitisme qui prend cer­taines com­mu­nau­tés ; cer­tains pha­ri­siens, par exemple, mé­pri­saient par­fois ceux qu’ils ap­pe­laient le pe­tit peuple du pays, ceux qui avaient bien du mal à res­pec­ter toute la loi et les com­man­de­ments ; d’autre part les zé­lotes par­taient par­fois en guerre contre ceux qu’ils consi­dé­raient comme trop tièdes ; on sait main­te­nant que ce fut l’origine de la ré­volte juive de 70 après J.-C. Or Mat­thieu est le seul des évan­gé­listes à rap­por­ter cette pa­ra­bole, on peut en dé­duire que la com­mu­nau­té pour la­quelle il écri­vait avait par­ti­cu­liè­re­ment be­soin d’entendre cette leçon-là.

JUS­QU’À L’HEURE DE LA MOIS­SON
Un jour vien­dra pour­tant où le maître de la mois­son di­ra que l’heure a son­né de faire le tri. Jé­sus re­prend là, dans l’explication qu’il donne à ses dis­ciples, le style et l’imagerie tra­di­tion­nelle du thème du ju­ge­ment dans toute la Bible : il est tou­jours pré­sen­té comme une di­vi­sion en deux camps, les bons d’un cô­té, les mau­vais de l’autre, mais per­sonne ne s’y trompe : per­sonne n’oserait se van­ter d’être en­tiè­re­ment bon, per­sonne non plus ne peut être ac­cu­sé d’être en­tiè­re­ment mau­vais ! La fron­tière qui sé­pare les bons des mé­chants passe en réa­li­té en cha­cun de nous ! Nous sommes tous des êtres par­ta­gés. Quand Ma­la­chie op­pose les humbles aux ar­ro­gants (Ml 3,191), quand les psaumes parlent des justes et des mé­chants (Ps 1), quand Jé­sus op­pose bon grain et ivraie, nous sommes tous concer­nés : tous à la fois humbles et ar­ro­gants, justes et mé­chants, bon grain et ivraie ; nous re­trou­ve­rons exac­te­ment la même op­po­si­tion dans la pa­ra­bole dite « du ju­ge­ment der­nier » éga­le­ment chez saint Mat­thieu (Mt 25, 31-46).

Mais alors com­ment com­prendre concrè­te­ment, et com­ment conci­lier la bru­ta­li­té pro­mise aux mé­chants et la ré­com­pense pro­mise aux bons, si nous sommes cha­cun les deux à la fois ? C’est Ma­la­chie qui nous donne la ré­ponse : le so­leil de jus­tice fe­ra ger­mer tout ce qui est bon, le mal dis­pa­raî­tra en un clin d’œil. Le psaume 1 dit la même chose avec une autre image : le bon grain se­ra mois­son­né, le mal se­ra tout sim­ple­ment em­por­té par le vent. Jé­sus tra­duit : le maître de la mois­son qui ne peut sup­por­ter de voir dé­ra­ci­ner le moindre épi de blé avec l’ivraie (Mt 13, 29) ne condam­ne­ra pas en nous le bien avec le mal.

À l’histoire de l’ivraie, Jé­sus ajoute deux autres pa­ra­boles très courtes : la graine de mou­tarde et le le­vain ; elles ap­pa­raissent comme un contre­point aux deux grandes pa­ra­boles pré­cé­dentes qui dé­cri­vaient tous les obs­tacles à la crois­sance du Royaume ; elles disent au contraire sa puis­sance in­té­rieure qui le fe­ra abou­tir in­failli­ble­ment à son par­fait dé­ploie­ment : la graine de mou­tarde et le le­vain sont tous deux en­fouis et dis­pa­raissent, la graine pour de­ve­nir elle-même le grand arbre, le le­vain, lui, au pro­fit de la pâte qui lève grâce à lui.

Par là, Jé­sus nous in­vite à la confiance, à la pa­tience et à l’humilité : re­mar­quez la fra­gi­li­té des com­men­ce­ments, la pe­ti­tesse de la graine ou du le­vain com­pa­rée à la taille du ré­sul­tat. Pa­tience : la mois­son vien­dra. Ce mes­sage de pa­tience qui consonne si bien avec la pre­mière lec­ture nous sug­gère une nou­velle lec­ture de la pa­ra­bole de l’ivraie : si Dieu se montre aus­si pa­tient, c’est peut-être parce qu’il ne faut pas ris­quer de perdre de bonnes gerbes en ar­ra­chant les mau­vaises herbes (tout jar­di­nier connaît ce risque). Mais c’est sur­tout parce qu’il ne déses­père ja­mais de trans­for­mer l’ivraie de nos cœurs elle-même en bon grain !
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Note
1 Le pro­phète Ma­la­chie em­ploie l’i­mage d’un so­leil pu­ri­fi­ca­teur qui brûle tout ce qui est mau­vais et fait ger­mer tout ce qui est bon : « Voi­ci que vient le jour du Sei­gneur, brû­lant comme la four­naise. Tous les ar­ro­gants, tous ceux qui com­mettent l’impiété, se­ront de la paille. Le jour qui vient les consu­me­ra, – dit le SEI­GNEUR de l’univers –, il ne leur lais­se­ra ni ra­cine ni branche. Mais pour vous qui crai­gnez mon nom, le So­leil de jus­tice se lè­ve­ra : il ap­por­te­ra la gué­ri­son dans son rayon­ne­ment. » (Ml 3, 19-20) L’i­mage de Ma­la­chie est très par­lante : de­vant Dieu, so­leil de jus­tice, chaque per­sonne hu­maine est là, avec ses gran­deurs et ses mi­sères, ses pé­chés et ses grâces : en la li­bé­rant de toutes les en­traves du mal, Dieu per­met­tra à tout ce qui est bon en elle de s’épanouir.

Com­plé­ments
1 « Il ne leur di­sait rien sans pa­ra­bole, ac­com­plis­sant ain­si la pa­role du pro­phète : J’ouvrirai la bouche pour des pa­ra­boles, je pu­blie­rai ce qui fut ca­ché de­puis la fon­da­tion du monde. » (v. 34-35) Il semble que Mat­thieu fasse ré­fé­rence ici au psaume 77,2 : « J’ouvrirai la bouche pour une pa­ra­bole, je pu­blie­rai ce qui fut ca­ché dès l’origine. »

2 La « four­naise » (v. 42) : l’expression est ti­rée du livre de Da­niel dans l’épisode des trois jeunes gens je­tés dans la four­naise sur ordre du roi Na­bu­cho­do­no­sor (Dn 3, 6).

3 « Pleurs et grin­ce­ments de dents » (même ver­set 42) : Mat­thieu re­prend ici une ex­pres­sion clas­sique dans la Bible pour dire la rage et le déses­poir des im­pies de­vant le bon­heur des justes. Exemple : « Contre toi ils ouvrent la bouche, tous tes en­ne­mis, ils sifflent et grincent des dents. » (Lm 2, 16) On trouve des for­mules si­mi­laires dans le livre de Job (Jb 16, 9) et dans les Psaumes (Ps 35, 16 ; Ps 37, 12 ; Ps 112, 10). On la trouve plu­sieurs fois chez Mat­thieu (Mt 8, 12 ; 13, 42.50 ; 22, 13 ; 24, 51 ; 25, 30) et une fois chez Luc (Lc 13, 28).