J.-M. Car­rière. Le re­pos de l’esprit

Plus dif­fi­cile à trou­ver que le re­pos du faire est le re­pos de l’es­prit. C’est vers les sages qu’il faut ici se tour­ner, mieux : vers la Sa­gesse Car la Sa­gesse est — tar­di­ve­ment, il est vrai, dans l’­his­toire bi­blique — quel­qu’un, une per­sonne, que l’on peut choi­sir pour « com­pagne de vie » :

« Ren­tré chez moi, je me re­pose au­près d’elle, car la fré­quen­ter ne cause pas d’a­mer­tume, ni de peine vivre en son in­ti­mi­té, mais plai­sir et joie. » (Sg 8,16)

Non seule­ment Dame Sa­gesse peut être en­voyée nous ai­der et pei­ner avec nous (9,10), mais, en cer­tains pas­sages, elle ouvre quelques-uns de ses se­crets. Écou­tons le dis­cours qu’elle tient en Si 24. Elle se dit « is­sue de la bouche du Très-Haut » : on peut alors l’i­den­ti­fier à la Pa­role de Dieu, créa­trice de toutes choses, ou bien au souffle de Dieu, à son es­prit (Gn 1). Mais si elle est « comme une va­peur », si elle « de­meure dans les deux », si elle siège sur la « co­lonne de nuée », c’est qu’elle est — ra­mas­sant en elle ces trois sym­boles tra­di­tion­nels — mé­dia­trice de la pré­sence de Dieu 5. Heu­reuse pers­pec­tive. Pa­role ou es­prit, Dame Sa­gesse sur­tout, in­tro­duit à la pré­sence de Dieu.

Dame Sa­gesse a beau­coup voya­gé : « J’ai fait le tour du cercle des deux, par­cou­ru la pro­fon­deur des abîmes, dans les flots de la mer, sur toute la terre, chez tous les peuples et toutes les na­tions, j’ai régné. »

Dame Sa­gesse est en ef­fet « mo­bile » : c’est là une de ses prin­ci­pales ca­rac­té­ris­tiques (Sg 7, 22). Et en tout son par­cours, ce qu’elle trouve et vi­site, ce en quoi elle se re­trouve, en tous peuples et na­tions, c’est évi­dem­ment le meilleur de leur sa­gesse, les plus beaux de leurs mo­nu­ments, la fine pointe de leur culture ou de leur in­tel­li­gence : le temple de Kar­nak en Égypte, l’A­cro­pole d’A­thènes, les sites de Pe­tra… Unique sa­gesse, elle « règne » sur toutes les sa­gesses par­ti­cu­lières. Au fond, la Sa­gesse res­semble un peu à un tou­riste : elle voyage pour voir de ses yeux les plus belles mer­veilles du monde. Cette image un peu ris­quée aide à faire com­prendre quelque chose de l’a­ven­ture de l’es­prit hu­main : lui aus­si est mo­bile, pé­né­trant ; lui est aus­si cu­rieux du meilleur ; lui aus­si dé­sire vi­si­ter le plus fin des cultures ; lui aus­si s’en­gage ain­si dans des ren­contres fé­condes. Comme la sa­gesse, l’es­prit est mo­bile, tou­jours en mou­ve­ment. Le tou­riste, on le sait d’ex­pé­rience, est in­fa­ti­gable, in­sa­tiable. Telle est peut-être la peine de l’es­prit : pas­ser tou­jours d’une chose à une autre, ja­mais sa­tis­fait de ce qu’il voit (ou pho­to­gra­phie !) ; bref, per­pé­tuel­le­ment in­quiet : le mou­ve­ment l’emporte. Et si le tou­riste s’ar­rête quelque part, pour tran­quille­ment contem­pler ou jouir de quelque chose, il n’est plus un tou­riste. L’es­prit, tou­jours en mou­ve­ment, cherche aus­si (c’est son dé­sir) un lieu où se re­po­ser. Ain­si de Dame Sa­gesse : « Par­mi eux tous, j’ai cher­ché le re­pos… » Si l’a­ven­ture de l’es­prit est celle de la mo­bi­li­té et du voyage, l’es­prit as­pire au re­pos, comme un ac­com­plis­se­ment de sa mo­bi­li­té. Où donc, et com­ment, Dame Sa­gesse trou­ve­ra-t-elle le re­pos, où pour­ra-t-elle s’ins­tal­ler, de­meu­rer 6 ? « En Is­raël, en Sion, la ci­té bien-ai­mée, j’ai trou­vé mon re­pos. » C’est la ville sainte qui est le lieu où s’ac­com­plit le voyage de Dame Sa­gesse. Plus en­core, « dans la Tente sainte », c’est-à-dire dans le Temple où elle « of­fi­cie ». Le lieu du re­pos de l’es­prit, c’est la li­tur­gie. L’es­prit trouve son vrai re­pos en la pré­sence de Dieu. La li­tur­gie est pa­ra­doxa­le­ment une ac­ti­vi­té (Opus di­vi­num, di­ra la tra­di­tion mo­nas­tique) qui est en même temps pas­si­vi­té. Elle prend l’es­prit dans une ac­ti­vi­té-pas­si­vi­té par où il entre dans le re­pos, en la pré­sence de Dieu.

Mais com­ment la Sa­gesse a-t-elle trou­vé le lieu de son re­pos ? Le Créa­teur de toutes choses lui a don­né un ordre, et elle a obéi. Si l’es­prit trouve son re­pos dans la li­tur­gie, il ne trouve pas ce re­pos de lui-même, par un acte de sa vo­lon­té propre Non, il le trouve parce qu’il lui a été mon­tré, pa­roe qu’il y a été in­vi­té et qu’il s’est ren­du à cette in­vi­ta­tion. Parce qu’il a obéi, est sor­ti de lui-même en fai­sant confiance à la voix qui le convoque, il trouve son re­pos. Mou­ve­ment et re­pos, ac­ti­vi­té et pas­si­vi­té, telle est l’a­ven­ture de l’es­prit (hu­main !) qui trouve ce re­pos en ce lieu sin­gu­lier qu’est la li­tur­gie parce qu’il obéit à l’ap­pel de la pré­sence. Mais pour­sui­vons notre lec­ture. En ce lieu, la Sa­gesse s’en­ra­cine et gran­dit. La Sa­gesse se com­pare alors aux arbres pleins de gloire de la terre d’Is­raël, puis elle énu­mère les par­fums qu’elle offre, non sans ache­ver sa liste avec l’en­cens de la li­tur­gie, dans le Temple ! Ce qui re­pose l’es­prit et lui per­met de dé­ga­ger un ex­quis par­fum, de don­ner le meilleur de lui-même, c’est de s’en­ra­ci­ner quelque part, dans une sin­gu­la­ri­té. Il peut alors en in­vi­ter d’autres sous son ombre, en ras­sa­sier (sa­tis­faire !) d’autres par ses fruits, in­vi­ter : « Ve­nez à moi, vous qui dé­si­rez (…) et ras­sa­siez-vous de mes pro­duits. » Mais elle conclut : « Ceux qui me mangent au­ront en­core faim, ceux qui me boi­ront au­ront en­core soif, ce­lui qui m’o­béit n’au­ra pas à en rou­gir, et ceux qui œuvrent par moi ne pé­che­ront pas. »

Si l’a­ven­ture de l’es­prit est telle que nous l’a­vons dite, alors la ré­flexion du sage s’ap­pro­fon­dit. Le re­pos ac­com­plit la mo­bi­li­té de l’es­prit, la­quelle a pour mo­teur ce qui est de l’ordre du dé­sir : faim et soif. Certes, l’es­prit peut trou­ver le re­pos, mais aus­si re­par­tir si son dé­sir se ré­veille, non sa­tis­fait. Et ce n’est pas de consom­mer les fruits de la sa­gesse qui l’a­paise Obéir à la sa­gesse dé­livre de la honte et du pé­ché dans l’ordre de l’a­gir, mais ne per­met pas en­core d’a­pai­ser le dé­sir qui met l’es­prit en mou­ve­ment. Avec Dame Sa­gesse, on reste en­core en at­tente. En at­tente de quel­qu’un qui pour­ra nous com­bler : « Qui boi­ra de l’eau que je lui don­ne­rai n’au­ra plus ja­mais soif » (]n 4,14), di­ra Jé­sus à la Sa­ma­ri­taine ; puis, à la foule ras­sem­blée à la fête des Tentes : « Si quel­qu’un a soif, qu’il vienne à moi ; et il boi­ra, ce­lui qui croit en moi. » (7, 37)

Jean-Ma­rie Car­rière, sj, Re­vue Chris­tus 182 - Avril 1999
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Jean-Ma­rie Car­rière
Jé­suite (Man­rèse, Cla­mart), en­sei­gnant émé­rite en Bible au Centre Sèvres – Fa­cul­tés jé­suites de Pa­ris.
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5 La « va­peur » ren­voie à l’Es­prit qui pla­nait sur les eaux (Gn 1, 2), la « de­meure dans les cieux » fait ré­fé­rence au mo­dèle de la Tente de la pré­sence (Ex 25, 40, Sg 9, 8, Hb 8, 5), la « co­lonne de nuée » si­gni­fie la pré­sence de Dieu au dé­sert. Triple sym­bole de la pré­sence de Dieu au monde et au peuple.
6 On re­trouve les verbes du re­pos « davidique ».