
Plus difficile à trouver que le repos du faire est le repos de l’esprit. C’est vers les sages qu’il faut ici se tourner, mieux : vers la Sagesse Car la Sagesse est — tardivement, il est vrai, dans l’histoire biblique — quelqu’un, une personne, que l’on peut choisir pour « compagne de vie » :
« Rentré chez moi, je me repose auprès d’elle, car la fréquenter ne cause pas d’amertume, ni de peine vivre en son intimité, mais plaisir et joie. » (Sg 8,16)
Non seulement Dame Sagesse peut être envoyée nous aider et peiner avec nous (9,10), mais, en certains passages, elle ouvre quelques-uns de ses secrets. Écoutons le discours qu’elle tient en Si 24. Elle se dit « issue de la bouche du Très-Haut » : on peut alors l’identifier à la Parole de Dieu, créatrice de toutes choses, ou bien au souffle de Dieu, à son esprit (Gn 1). Mais si elle est « comme une vapeur », si elle « demeure dans les deux », si elle siège sur la « colonne de nuée », c’est qu’elle est — ramassant en elle ces trois symboles traditionnels — médiatrice de la présence de Dieu 5. Heureuse perspective. Parole ou esprit, Dame Sagesse surtout, introduit à la présence de Dieu.
Dame Sagesse a beaucoup voyagé : « J’ai fait le tour du cercle des deux, parcouru la profondeur des abîmes, dans les flots de la mer, sur toute la terre, chez tous les peuples et toutes les nations, j’ai régné. »
Dame Sagesse est en effet « mobile » : c’est là une de ses principales caractéristiques (Sg 7, 22). Et en tout son parcours, ce qu’elle trouve et visite, ce en quoi elle se retrouve, en tous peuples et nations, c’est évidemment le meilleur de leur sagesse, les plus beaux de leurs monuments, la fine pointe de leur culture ou de leur intelligence : le temple de Karnak en Égypte, l’Acropole d’Athènes, les sites de Petra… Unique sagesse, elle « règne » sur toutes les sagesses particulières. Au fond, la Sagesse ressemble un peu à un touriste : elle voyage pour voir de ses yeux les plus belles merveilles du monde. Cette image un peu risquée aide à faire comprendre quelque chose de l’aventure de l’esprit humain : lui aussi est mobile, pénétrant ; lui est aussi curieux du meilleur ; lui aussi désire visiter le plus fin des cultures ; lui aussi s’engage ainsi dans des rencontres fécondes. Comme la sagesse, l’esprit est mobile, toujours en mouvement. Le touriste, on le sait d’expérience, est infatigable, insatiable. Telle est peut-être la peine de l’esprit : passer toujours d’une chose à une autre, jamais satisfait de ce qu’il voit (ou photographie !) ; bref, perpétuellement inquiet : le mouvement l’emporte. Et si le touriste s’arrête quelque part, pour tranquillement contempler ou jouir de quelque chose, il n’est plus un touriste. L’esprit, toujours en mouvement, cherche aussi (c’est son désir) un lieu où se reposer. Ainsi de Dame Sagesse : « Parmi eux tous, j’ai cherché le repos… » Si l’aventure de l’esprit est celle de la mobilité et du voyage, l’esprit aspire au repos, comme un accomplissement de sa mobilité. Où donc, et comment, Dame Sagesse trouvera-t-elle le repos, où pourra-t-elle s’installer, demeurer 6 ? « En Israël, en Sion, la cité bien-aimée, j’ai trouvé mon repos. » C’est la ville sainte qui est le lieu où s’accomplit le voyage de Dame Sagesse. Plus encore, « dans la Tente sainte », c’est-à-dire dans le Temple où elle « officie ». Le lieu du repos de l’esprit, c’est la liturgie. L’esprit trouve son vrai repos en la présence de Dieu. La liturgie est paradoxalement une activité (Opus divinum, dira la tradition monastique) qui est en même temps passivité. Elle prend l’esprit dans une activité-passivité par où il entre dans le repos, en la présence de Dieu.
Mais comment la Sagesse a-t-elle trouvé le lieu de son repos ? Le Créateur de toutes choses lui a donné un ordre, et elle a obéi. Si l’esprit trouve son repos dans la liturgie, il ne trouve pas ce repos de lui-même, par un acte de sa volonté propre Non, il le trouve parce qu’il lui a été montré, paroe qu’il y a été invité et qu’il s’est rendu à cette invitation. Parce qu’il a obéi, est sorti de lui-même en faisant confiance à la voix qui le convoque, il trouve son repos. Mouvement et repos, activité et passivité, telle est l’aventure de l’esprit (humain !) qui trouve ce repos en ce lieu singulier qu’est la liturgie parce qu’il obéit à l’appel de la présence. Mais poursuivons notre lecture. En ce lieu, la Sagesse s’enracine et grandit. La Sagesse se compare alors aux arbres pleins de gloire de la terre d’Israël, puis elle énumère les parfums qu’elle offre, non sans achever sa liste avec l’encens de la liturgie, dans le Temple ! Ce qui repose l’esprit et lui permet de dégager un exquis parfum, de donner le meilleur de lui-même, c’est de s’enraciner quelque part, dans une singularité. Il peut alors en inviter d’autres sous son ombre, en rassasier (satisfaire !) d’autres par ses fruits, inviter : « Venez à moi, vous qui désirez (…) et rassasiez-vous de mes produits. » Mais elle conclut : « Ceux qui me mangent auront encore faim, ceux qui me boiront auront encore soif, celui qui m’obéit n’aura pas à en rougir, et ceux qui œuvrent par moi ne pécheront pas. »
Si l’aventure de l’esprit est telle que nous l’avons dite, alors la réflexion du sage s’approfondit. Le repos accomplit la mobilité de l’esprit, laquelle a pour moteur ce qui est de l’ordre du désir : faim et soif. Certes, l’esprit peut trouver le repos, mais aussi repartir si son désir se réveille, non satisfait. Et ce n’est pas de consommer les fruits de la sagesse qui l’apaise Obéir à la sagesse délivre de la honte et du péché dans l’ordre de l’agir, mais ne permet pas encore d’apaiser le désir qui met l’esprit en mouvement. Avec Dame Sagesse, on reste encore en attente. En attente de quelqu’un qui pourra nous combler : « Qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif » (]n 4,14), dira Jésus à la Samaritaine ; puis, à la foule rassemblée à la fête des Tentes : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi ; et il boira, celui qui croit en moi. » (7, 37)
Jean-Marie Carrière, sj, Revue Christus 182 - Avril 1999
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Jean-Marie Carrière
Jésuite (Manrèse, Clamart), enseignant émérite en Bible au Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris.
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5 La « vapeur » renvoie à l’Esprit qui planait sur les eaux (Gn 1, 2), la « demeure dans les cieux » fait référence au modèle de la Tente de la présence (Ex 25, 40, Sg 9, 8, Hb 8, 5), la « colonne de nuée » signifie la présence de Dieu au désert. Triple symbole de la présence de Dieu au monde et au peuple.
6 On retrouve les verbes du repos « davidique ».
