Be­noît XVI. Be­noît de Nur­sie, pa­tron de l’Europe

Fra An­ge­li­co (~1395-1455)
Cru­ci­fixion et saints (~1441-1442), Saint Be­noît, dé­tail
Couvent San Mar­co, Florence

11 juillet

Saint Gré­goire le Grand écrit à pro­pos de saint Be­noît : « L’­homme de Dieu qui brilla sur cette terre par de si nom­breux mi­racles, ne brilla pas moins par l’é­lo­quence avec la­quelle il sut ex­po­ser sa doc­trine. » (Dial. II, 36) Telles sont les pa­roles que ce grand Pape écri­vit en l’an 592 ; le saint moine était mort à peine 50 ans au­pa­ra­vant et il était en­core vi­vant dans la mé­moire des per­sonnes et en par­ti­cu­lier dans le flo­ris­sant Ordre re­li­gieux qu’il avait fon­dé. Saint Be­noît de Nur­sie, par sa vie et par son œuvre, a exer­cé une in­fluence fon­da­men­tale sur le dé­ve­lop­pe­ment de la ci­vi­li­sa­tion et de la culture eu­ro­péenne. La source la plus im­por­tante à pro­pos de la vie de ce saint est le deuxième livre des Dia­logues de saint Gré­goire le Grand. Il ne s’a­git pas d’une bio­gra­phie au sens clas­sique. Se­lon les idées de son temps, il vou­lut illus­trer à tra­vers l’exemple d’un homme concret - pré­ci­sé­ment saint Be­noît - l’as­cen­sion au som­met de la contem­pla­tion, qui peut être réa­li­sée par ce­lui qui s’a­ban­donne à Dieu. Il nous donne donc un mo­dèle de la vie hu­maine comme as­cen­sion vers le som­met de la per­fec­tion. Saint Gré­goire le Grand ra­conte éga­le­ment dans ce livre des Dia­logues de nom­breux mi­racles ac­com­plis par le saint, et ici aus­si il ne veut pas ra­con­ter sim­ple­ment quelque chose d’é­trange, mais dé­mon­trer com­ment Dieu, en ad­mo­nes­tant, en ai­dant et aus­si en pu­nis­sant, in­ter­vient dans les si­tua­tions concrètes de la vie de l’­homme. Il veut dé­mon­trer que Dieu n’est pas une hy­po­thèse loin­taine pla­cée à l’o­ri­gine du monde, mais qu’il est pré­sent dans la vie de l’­homme, de tout homme.

Cette pers­pec­tive du « bio­graphe » s’ex­plique éga­le­ment à la lu­mière du contexte gé­né­ral de son époque : entre le V et le VI siècle, le monde était bou­le­ver­sé par une ter­rible crise des va­leurs et des ins­ti­tu­tions, cau­sée par la chute de l’Em­pire ro­main, par l’in­va­sion des nou­veaux peuples et par la dé­ca­dence des mœurs. En pré­sen­tant saint Be­noît comme un « astre lu­mi­neux », Gré­goire vou­lait in­di­quer dans cette si­tua­tion ter­rible, pré­ci­sé­ment ici dans cette ville de Rome, l’is­sue de la « nuit obs­cure de l’­his­toire » (Jean-Paul II, In­se­gna­men­ti, II/1, 1979, p. 1158). De fait, l’œuvre du saint et, en par­ti­cu­lier, sa Règle se ré­vé­lèrent dé­ten­trices d’un au­then­tique ferment spi­ri­tuel qui trans­for­ma le vi­sage de l’Eu­rope au cours des siècles, bien au-de­là des fron­tières de sa pa­trie et de son temps, sus­ci­tant après la chute de l’u­ni­té po­li­tique créée par l’empire ro­main une nou­velle uni­té spi­ri­tuelle et cultu­relle, celle de la foi chré­tienne par­ta­gée par les peuples du conti­nent. C’est pré­ci­sé­ment ain­si qu’est née la réa­li­té que nous ap­pe­lons « Europe ».

La nais­sance de saint Be­noît se si­tue au­tour de l’an 480. Il pro­ve­nait, comme le dit saint Gré­goire, « ex pro­vin­cia Nur­siae » - de la ré­gion de la Nur­sie. Ses pa­rents, qui étaient ai­sés, l’en­voyèrent suivre des études à Rome pour sa for­ma­tion. Il ne s’ar­rê­ta ce­pen­dant pas long­temps dans la Ville éter­nelle. Comme ex­pli­ca­tion, plei­ne­ment cré­dible, Gré­goire men­tionne le fait que le jeune Be­noît était écœu­ré par le style de vie d’un grand nombre de ses com­pa­gnons d’é­tude, qui vi­vaient de ma­nière dis­so­lue, et qu’il ne vou­lait pas tom­ber dans les mêmes er­reurs. Il vou­lait ne plaire qu’à Dieu seul : « so­li Deo pla­cere de­si­de­rans. » (II Dial. Prol. 1) Ain­si, avant même la conclu­sion de ses études, Be­noît quit­ta Rome et se re­ti­ra dans la so­li­tude des mon­tagnes à l’est de Rome. Après un pre­mier sé­jour dans le vil­lage d’Ef­fide (au­jourd’­hui Af­file), où il s’as­so­cia pen­dant un cer­tain temps à une « com­mu­nau­té re­li­gieuse » de moines, il de­vint er­mite dans la proche Su­bia­co. Il vé­cut là pen­dant trois ans com­plè­te­ment seul dans une grotte qui, de­puis le Haut Moyen-âge, consti­tue le « cœur » d’un mo­nas­tère bé­né­dic­tin ap­pe­lé « Sa­cro Spe­co ». La pé­riode à Su­bia­co, une pé­riode de so­li­tude avec Dieu, fut un temps de ma­tu­ra­tion pour Be­noît. Il dut sup­por­ter et sur­mon­ter en ce lieu les trois ten­ta­tions fon­da­men­tales de chaque être hu­main : la ten­ta­tion de l’af­fir­ma­tion per­son­nelle et du dé­sir de se pla­cer lui-même au centre, la ten­ta­tion de la sen­sua­li­té et, en­fin, la ten­ta­tion de la co­lère et de la ven­geance. Be­noît était en ef­fet convain­cu que ce n’é­tait qu’a­près avoir vain­cu ces ten­ta­tions qu’il au­rait pu adres­ser aux autres une pa­role pou­vant être utile à leur si­tua­tion de be­soin. Et ain­si, son âme dé­sor­mais pa­ci­fiée était en me­sure de contrô­ler plei­ne­ment les pul­sions du « moi » pour être un créa­teur de paix au­tour de lui. Ce n’est qu’a­lors qu’il dé­ci­da de fon­der ses pre­miers mo­nas­tères dans la val­lée de l’A­nio, près de Subiaco.

En l’an 529, Be­noît quit­ta Su­bia­co pour s’ins­tal­ler à Mon­te­cas­si­no. Cer­tains ont ex­pli­qué ce dé­pla­ce­ment comme une fuite face aux in­trigues d’un ec­clé­sias­tique lo­cal en­vieux. Mais cette ten­ta­tive d’ex­pli­ca­tion s’est ré­vé­lée peu convain­cante, car la mort sou­daine de ce der­nier n’in­ci­ta pas Be­noît à re­ve­nir (II Dial. 8). En réa­li­té, cette dé­ci­sion s’im­po­sa à lui car il était en­tré dans une nou­velle phase de sa ma­tu­ra­tion in­té­rieure et de son ex­pé­rience mo­nas­tique. Se­lon Gré­goire le Grand, l’exode de la loin­taine val­lée de l’A­nio vers le Mont Cas­sio - une hau­teur qui, do­mi­nant la vaste plaine en­vi­ron­nante, est vi­sible de loin - re­vêt un ca­rac­tère sym­bo­lique : la vie mo­nas­tique ca­chée a sa rai­son d’être, mais un mo­nas­tère pos­sède éga­le­ment une fi­na­li­té pu­blique dans la vie de l’Église et de la so­cié­té, il doit don­ner de la vi­si­bi­li­té à la foi comme force de vie. De fait, lorsque Be­noît conclut sa vie ter­restre le 21 mars 547, il lais­sa avec sa Règle et avec la fa­mille bé­né­dic­tine qu’il avait fon­dée un pa­tri­moine qui a por­té des fruits dans le monde en­tier jus­qu’à aujourd’hui.

Dans tout le deuxième livre des Dia­logues, Gré­goire nous montre la fa­çon dont la vie de saint Be­noît était plon­gée dans une at­mo­sphère de prière, fon­de­ment cen­tral de son exis­tence. Sans prière l’ex­pé­rience de Dieu n’existe pas. Mais la spi­ri­tua­li­té de Be­noît n’é­tait pas une in­té­rio­ri­té en de­hors de la réa­li­té. Dans la tour­mente et la confu­sion de son temps, il vi­vait sous le re­gard de Dieu et ne per­dit ain­si ja­mais de vue les de­voirs de la vie quo­ti­dienne et l’­homme avec ses be­soins concrets. En voyant Dieu, il com­prit la réa­li­té de l’­homme et sa mis­sion. Dans sa Règle, il qua­li­fie la vie mo­nas­tique d’ »école du ser­vice du Sei­gneur » (Prol. 45) et il de­mande à ses moines de « ne rien pla­cer avant l’Œuvre de Dieu [c’est-à-dire l’Of­fice di­vin ou la Li­tur­gie des Heures]» (43, 3). Il sou­ligne ce­pen­dant que la prière est en pre­mier lieu un acte d’é­coute (Prol. 9-11), qui doit en­suite se tra­duire par l’ac­tion concrète. « Le Sei­gneur at­tend que nous ré­pon­dions chaque jour par les faits à ses saints en­sei­gne­ments », af­firme-t-il (Prol. 35). Ain­si, la vie du moine de­vient une sym­biose fé­conde entre ac­tion et contem­pla­tion « afin que Dieu soit glo­ri­fié en tout » (57, 9). En op­po­si­tion avec une réa­li­sa­tion per­son­nelle fa­cile et égo­cen­trique, au­jourd’­hui sou­vent exal­tée, l’en­ga­ge­ment pre­mier et in­con­tour­nable du dis­ciple de saint Be­noît est la re­cherche sin­cère de Dieu (58, 7) sur la voie tra­cée par le Christ humble et obéis­sant (5, 13), ne de­vant rien pla­cer avant l’a­mour pour ce­lui-ci (4, 21 ; 72, 11) et c’est pré­ci­sé­ment ain­si, au ser­vice de l’autre, qu’il de­vient un homme du ser­vice et de la paix. Dans l’exer­cice de l’o­béis­sance mise en acte avec une foi ani­mée par l’a­mour (5, 2), le moine conquiert l’­hu­mi­li­té (5, 1), à la­quelle la Règle consacre un cha­pitre en­tier (7). De cette ma­nière, l’­homme de­vient tou­jours plus conforme au Christ et at­teint la vé­ri­table réa­li­sa­tion per­son­nelle comme créa­ture à l’i­mage et à la res­sem­blance de Dieu.

A l’o­béis­sance du dis­ciple doit cor­res­pondre la sa­gesse de l’Ab­bé, qui dans le mo­nas­tère rem­plit « les fonc­tions du Christ » (2, 2 ; 63, 13). Sa fi­gure, dé­fi­nie en par­ti­cu­lier dans le deuxième cha­pitre de la Règle, avec ses qua­li­tés de beau­té spi­ri­tuelle et d’en­ga­ge­ment exi­geant, peut-être consi­dé­rée comme un au­to­por­trait de Be­noît, car - comme l’é­crit Gré­goire le Grand - « le saint ne put en au­cune ma­nière en­sei­gner dif­fé­rem­ment de la fa­çon dont il vé­cut » (Dial. II, 36). L’Ab­bé doit être à la fois un père tendre et éga­le­ment un maître sé­vère (2, 24), un vé­ri­table édu­ca­teur. In­flexible contre les vices, il est ce­pen­dant ap­pe­lé à imi­ter en par­ti­cu­lier la ten­dresse du Bon Pas­teur (27, 8), à « ai­der plu­tôt qu’à do­mi­ner » (64, 8), à « ac­cen­tuer da­van­tage à tra­vers les faits qu’à tra­vers les pa­roles tout ce qui est bon et saint » et à « illus­trer les com­man­de­ments di­vins par son exemple » (2, 12). Pour être en me­sure de dé­ci­der de ma­nière res­pon­sable, l’Ab­bé doit aus­si être un per­sonne qui écoute « le conseil de ses frères » (3, 2), car « sou­vent Dieu ré­vèle au plus jeune la so­lu­tion la meilleure » (3, 3). Cette dis­po­si­tion rend éton­nam­ment mo­derne une Règle écrite il y a presque quinze siècles ! Un homme de res­pon­sa­bi­li­té pu­blique, même à une pe­tite échelle, doit tou­jours être éga­le­ment un homme qui sait écou­ter et qui sait ap­prendre de ce qu’il écoute.

Be­noît qua­li­fie la Règle de « Règle mi­ni­male tra­cée uni­que­ment pour le dé­but » (73, 8); en réa­li­té, celle-ci offre ce­pen­dant des in­di­ca­tions utiles non seule­ment aux moines, mais éga­le­ment à tous ceux qui cherchent un guide sur leur che­min vers Dieu. En rai­son de sa me­sure, de son hu­ma­ni­té et de son sobre dis­cer­ne­ment entre ce qui est es­sen­tiel et se­con­daire dans la vie spi­ri­tuelle, elle a pu conser­ver sa force illu­mi­na­trice jus­qu’à au­jourd’­hui. Paul VI, en pro­cla­mant saint Be­noît Pa­tron de l’Eu­rope le 24 oc­tobre 1964, vou­lut re­con­naître l’œuvre mer­veilleuse ac­com­plie par le saint à tra­vers la Règle pour la for­ma­tion de la ci­vi­li­sa­tion et de la culture eu­ro­péenne. Au­jourd’­hui, l’Eu­rope - à peine sor­tie d’un siècle pro­fon­dé­ment bles­sé par deux guerres mon­diales et après l’ef­fon­dre­ment des grandes idéo­lo­gies qui se sont ré­vé­lées de tra­giques uto­pies - est à la re­cherche de sa propre iden­ti­té. Pour créer une uni­té nou­velle et du­rable, les ins­tru­ments po­li­tiques, éco­no­miques et ju­ri­diques sont as­su­ré­ment im­por­tants, mais il faut éga­le­ment sus­ci­ter un re­nou­veau éthique et spi­ri­tuel qui puise aux ra­cines chré­tiennes du conti­nent, au­tre­ment on ne peut pas re­cons­truire l’Eu­rope. Sans cette sève vi­tale, l’­homme reste ex­po­sé au dan­ger de suc­com­ber à l’an­tique ten­ta­tion de vou­loir se ra­che­ter tout seul - une uto­pie qui, de dif­fé­rentes ma­nières, a cau­sé dans l’Eu­rope du XX siècle, comme l’a re­mar­qué le Pape Jean-Paul II, « un re­cul sans pré­cé­dent dans l’­his­toire tour­men­tée de l’­hu­ma­ni­té » (In­se­gna­men­ti, XIII/1, 1990, p. 58). En re­cher­chant le vrai pro­grès, nous écou­tons en­core au­jourd’­hui la Règle de saint Be­noît comme une lu­mière pour notre che­min. Le grand moine de­meure un vé­ri­table maître à l’é­cole de qui nous pou­vons ap­prendre l’art de vivre le vé­ri­table humanisme.

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale du 9 avril 2008
> Bio­gra­phie