N. de Staël. Ba­teaux et Ba­teaux rouges (1953)

Mau­rice Ra­vel (1875-1937), Mi­roirs, pièce III. Une barque sur l’o­céan
Fan­ny Az­zu­ro, pia­niste (2018)

Ni­co­las de Staël (1914-1955)
Ba­teaux (1953)
Mu­sée d’Art Mo­derne An­dré Mal­raux, Le Havre

Ce ta­bleau est très ca­rac­té­ris­tique de l’œuvre de Ni­co­las de Staël dans les an­nées 1950. Il évoque un pa­que­bot avec une che­mi­née dé­ga­geant une épaisse fu­mée, mais le su­jet reste vo­lon­tai­re­ment am­bi­gu : de Staël cherche moins à re­pré­sen­ter fi­dè­le­ment le réel qu’à tra­duire une sen­sa­tion visuelle.

Cette œuvre peut être com­prise comme une ré­flexion sur la puis­sance des formes plu­tôt que sur le su­jet lui-même. La che­mi­née et son pa­nache de­viennent presque des élé­ments abs­traits, tan­dis que les grandes éten­dues bleues ins­taurent une sen­sa­tion de calme et d’im­men­si­té. En quelques masses co­lo­rées seule­ment, le peintre par­vient à évo­quer à la fois la ma­té­ria­li­té d’un pay­sage et une émo­tion contem­pla­tive. C’est cette ca­pa­ci­té à faire co­exis­ter la réa­li­té vi­sible et une construc­tion pic­tu­rale presque abs­traite qui fait la sin­gu­la­ri­té de son œuvre.

Ni­co­las de Staël (1914-1955)
Ba­teaux rouges (1954)
Mil­wau­kee Art Mu­seum, États-Unis

Le ta­bleau re­pré­sente un port avec deux em­bar­ca­tions au pre­mier plan et plu­sieurs voi­liers au loin, dont un mât ver­ti­cal qui rythme l’es­pace. Le su­jet est re­con­nais­sable, mais il est trai­té de ma­nière très synthétique.

Comme sou­vent chez De Staël, le pay­sage n’est pas dé­crit dans ses dé­tails : il est re­cons­truit par la cou­leur et les masses.

Cette œuvre illustre la re­cherche constante d’un équi­libre entre fi­gu­ra­tion et abs­trac­tion. Les ba­teaux, la mer et le ciel res­tent iden­ti­fiables, mais ils de­viennent avant tout des sur­faces co­lo­rées or­ga­ni­sées se­lon un rythme plas­tique. Le ta­bleau ne cherche pas à ra­con­ter une scène ma­ri­time ; il in­vite plu­tôt à res­sen­tir l’es­pace, la lu­mière et la ma­tière à tra­vers les rap­ports de cou­leurs et de formes.

« Im­pres­sion­niste, je ne sais pas ce que ça veut dire car quand les ad­jec­tifs sont en­ca­drés, la pein­ture dis­pa­raît. Trop près ou trop loin du su­jet, je ne veux pas être sys­té­ma­ti­que­ment l’un ou l’autre, et avec ça je m’ac­croche à mon ob­ses­sion, parce que sans ça je ne fe­rais rien, mais ob­ses­sion de rêve ou ob­ses­sion réelle, je ne sais pas ce qui est le mieux et fi­na­le­ment je m’en fiche, tant que tout s’é­qui­libre comme ça peut, éven­tuel­le­ment sans équi­libre. Je perds à chaque ins­tant le contact avec la toile, je la re­trouve et la perd à nou­veau… c’est né­ces­saire car je crois au ha­sard, je ne peux al­ler que d’ac­ci­dent en ac­ci­dent, à par­tir du mo­ment où une lo­gique me semble trop lo­gique ; ce­la m’é­puise et je me di­rige na­tu­rel­le­ment vers l’illo­gisme. Bien sûr, tout ce­la n’est pas fa­cile à dire, ni à voir, il n’y a pas de vo­ca­bu­laire, et si vous vou­lez, la fa­çon de le me­su­rer res­te­ra à in­ven­ter quand j’au­rai fi­ni de peindre. »

Ni­co­las de Staël (1914-1955), Lettre à Dou­glas Co­oper, jan­vier 1955

Ni­co­las de Staël était dé­bor­dant d’en­thou­siasme, im­pé­tueux, tendre, avec un sub­til fond de tris­tesse pour un dé­sir constant d’ab­so­lu ; conscient de son in­sta­bi­li­té, de son pas­sage ; à l’âge de vingt-trois ans, il écri­vait : « Je sais que ma vie se­ra un voyage conti­nu sur une mer in­cer­taine, c’est une rai­son pour me construire un ba­teau so­lide ». […] Il était puis­sant et fra­gile [… Il a sou­vent en­du­ré une grande mi­sère, une grande faim, un grand froid, une vie dé­pouillée et dé­so­lée ; et même lorsque, ayant ob­te­nu le suc­cès, Paul Ro­sen­berg, qui avait été le mar­chand de Pi­cas­so, lui a as­su­ré plu­sieurs mil­lions de New York, il est res­té in­dif­fé­rent, et a conti­nué sa vie de plus en plus fer­mée dans la so­li­tude, seule­ment avec plus de cou­leurs, avec beau­coup de toiles, avec un grand ate­lier, dé­cla­rant ce­pen­dant qu’il re­vien­drait « mou­rir de faim » si les be­soins de sa pein­ture, libre de toute fin, l’exi­geaient. Il ne s’in­té­res­sait pas à l’argent, à la gloire, aux prix, aux ex­po­si­tions, le suc­cès n’é­tait pour lui qu’un obs­tacle ; il ne li­sait pas les re­vues d’art ni les cri­tiques ; il ne li­sait que les poètes. Il avait une très forte sen­si­bi­li­té pour la mu­sique, qui était peut-être la seule chose qui in­fluen­çait pro­fon­dé­ment sa pein­ture […]. Il est dif­fi­cile de dire d’où vient sa pein­ture. Pas de Cé­zanne ; peut-être en par­tie de Cour­bet via Bon­nard. Mais c’est en­core lui qui re­con­naît : » Les bons ta­bleaux sont ceux dont on peut dire qu’on ne sait pas où ils vont ni d’où ils viennent «.

À ceux qui lui de­man­daient s’ils étaient im­pres­sion­nistes, il ré­pon­dait qu’il ne sa­vait pas ce que ce­la vou­lait dire. Le dé­bat ou l’op­po­si­tion, si vive et si ré­pan­due dans ces an­nées 1950, entre l’abs­trait et le fi­gu­ra­tif n’a­vait pas non plus de sens pour lui. Sa pein­ture dé­pas­sait à la fois un terme et l’autre. Cer­tains grands ta­bleaux […] comme Le Parc de Sceaux, L’Or­chestre, Les grands foot­bal­leurs, qui de­vraient être, se­lon la com­mo­di­té des cloi­son­ne­ments cri­tiques, dans la pé­riode » fi­gu­ra­tive «, sont des œuvres dans les­quelles la pein­ture touche des som­mets de ten­sion et de beau­té mais sans la pos­si­bi­li­té, et la né­ces­si­té, d’une image im­mé­dia­te­ment re­con­nais­sable, et ne sont pas non plus éloi­gnées de la réa­li­té et de la vé­ri­té. L’Or­chestre est comme un bat­te­ment d’ailes, un souffle im­mense, une voile lu­mi­neuse, ou en­core une pa­roi cé­leste, à la­quelle le pas­sage in­cli­né et in­nom­brable des gris, tous dif­fé­rents en ton et en va­leur, confère une har­mo­nie détendue.

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