Marc Au­rèle. De­meure libre, ne te trouble de rien

Buste en or de l’Em­pe­reur Marc Au­rèle, IIe s.
Mu­sée ro­main, Avenches

La plu­part des hommes cherchent la so­li­tude dans les champs, sur des ri­vages, sur des col­lines. C’est aus­si ce que tu re­cherches or­di­nai­re­ment avec le plus d’ar­deur. Mais c’est un goût très vul­gaire. Il ne tient qu’à toi de te re­ti­rer à toute heure au-de­dans de toi-même. Il n’y a au­cune re­traite où un homme puisse être plus en re­pos et plus libre que dans l’in­té­rieur de son âme ; prin­ci­pa­le­ment s’il y a mis de ces choses pré­cieuses qu’on ne peut re­voir et consi­dé­rer sans se trou­ver aus­si­tôt dans un calme par­fait, qui est, se­lon moi, l’é­tat ha­bi­tuel d’une âme où tout a été mis en bon ordre et à sa place.

Jouis donc très sou­vent de cette so­li­tude, et re­prends-y de nou­velles forces. Mais aus­si four­nis-la de ces maximes courtes et élé­men­taires, dont le seul res­sou­ve­nir puisse dis­si­per sur-le-champ tes in­quié­tudes, et te ren­voyer en état de sou­te­nir sans trouble tout ce que tu retrouveras.

Car en­fin, qu’est-ce qui te fait de la peine ? Est-ce la mé­chan­ce­té des hommes ? Mais rap­pelle-toi ces vé­ri­tés-ci : que tous les êtres pen­sants ont été faits pour se sup­por­ter les uns les autres ; que cette pa­tience fait par­tie de la jus­tice qu’ils se doivent ré­ci­pro­que­ment ; qu’ils ne font pas le mal parce qu’ils veulent le mal. D’ailleurs à quoi a-t-il ser­vi à tant d’­hommes, qui main­te­nant sont au tom­beau, ré­duits en cendres, d’a­voir eu des ini­mi­tiés, des soup­çons, des haines, des que­relles ? Cesse donc en­fin de te tourmenter.

Te plains-tu en­core du lot d’é­vé­ne­ments que la cause uni­ver­selle t’a dé­par­ti ? Rap­pelle-toi ces al­ter­na­tives de rai­son­ne­ment : ou c’est la pro­vi­dence, ou c’est le mou­ve­ment for­tuit des atomes qui t’a­mène tout ; ou en­fin il t’a été dé­mon­tré que le monde est une grande ville…

Mais tu es im­por­tu­né par les sen­sa­tions du corps ? Songe que notre en­ten­de­ment ne prend point de part aux im­pres­sions douces ou rudes que l’âme ani­male éprouve, si­tôt qu’il s’est une fois ren­fer­mé chez lui, et qu’il a re­con­nu ses propres forces. Au sur­plus, rap­pelle-toi en­core tout ce qu’on t’a en­sei­gné sur la vo­lup­té et la dou­leur, et que tu as re­con­nu pour vrai.

Mais ce se­ra peut-être un dé­sir de vaine gloire qui vien­dra t’a­gi­ter. Consi­dère la ra­pi­di­té avec la­quelle toutes choses tombent dans l’ou­bli ; cet abîme im­mense de l’é­ter­ni­té qui t’a pré­cé­dé et qui te sui­vra ; com­bien un simple re­ten­tis­se­ment de bruit est peu de choses ; la di­ver­si­té et la fo­lie des idées que l’on prend de nous ; en­fin la pe­ti­tesse du cercle où ce bruit s’é­tend. Car la terre en­tière n’est qu’un point de l’u­ni­vers ; ce qui en est ha­bi­té n’est qu’un coin du monde ; et dans ce coin-là même, com­bien au­ras-tu de pa­né­gy­ristes, et de quelle valeur ?

Sou­viens-toi donc de te re­ti­rer ain­si dans cette pe­tite par­tie de nous-mêmes. Ne te trouble de rien ; ne fais point d’ef­forts vio­lents ; mais de­meure libre. Re­garde toutes choses avec une fer­me­té mâle, en homme, en en ci­toyen, en être des­ti­né à mou­rir. Sur­tout, lorsque tu fe­ras dans ton âme la re­vue de tes maximes, ar­rête-toi sur ces deux : l’une, que les ob­jets ne touchent point notre âme, qu’ils se tiennent im­mo­biles hors d’elle, et que son trouble ne vient ja­mais que des opi­nions qu’elle se fait au-de­dans ; l’autre, que tout ce que tu vois va chan­ger dans un mo­ment, et ne se­ra plus ce qu’il était. N’ou­blie ja­mais com­bien il est ar­ri­vé dé­jà de ré­vo­lu­tions, ou en toi, ou sous tes yeux. « Le monde n’est que chan­ge­ment ; la vie n’est qu’opinion ».

Marc Au­rèle (121-180), Pen­sées pour moi-même, livre IV, art. 3
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