Al­bert le Grand. Vé­ri­té : concor­dance en l’homme

La Vé­ri­té

1. Il y a exacte vé­ri­té, lorsque tout vrai­ment concorde en l’­homme, sa pen­sée, sa pa­role et son ac­tion, de telle sorte que ses sen­ti­ments in­times, il les pro­fère de bouche et les réa­lise dans ses œœuvres, sui­vant en ce­la l’exemple de l’a­pôtre saint Paul qui in­vi­tait les Phi­lip­piens à faire comme lui : « Frères, soyez mes imi­ta­teurs et re­mar­quez aus­si, pour les imi­ter, ceux qui se conduisent se­lon le mo­dèle que vous avez en moi », c’est-à-dire, d’a­près la Glose : comme moi-même je crois, j’en­seigne et je vis, faites de la même ma­nière, vous aussi.

2. Il est vé­ri­dique, ce­lui qui garde, sans y rien chan­ger, toutes ses pro­messes à Dieu et aux hommes, et qui tient sa pa­role une fois don­née, à moins qu’un chan­ge­ment ne s’im­pose par pru­dence sa­lu­taire : « Si vous avez pro­mis ce qui est mal, man­quez à votre pa­role, dit saint Isi­dore ; et si votre vœu n’est pas hon­nête, chan­gez de dé­ci­sion. » Dieu lui-même semble avoir chan­gé d’a­vis quel­que­fois, par exemple dans le cas d’É­zé­chias et pour les ha­bi­tants de Ni­nive. De sa part, Isaïe avait an­non­cé à Ézé­chias qu’il mour­rait, et ce­pen­dant le Sei­gneur lui ac­cor­da en­core quinze an­nées de vie, à cause de ses larmes (Is 38, 5). À Ni­nive, Dieu fit prê­cher par Jo­nas qu’elle se­rait dé­truite dans qua­rante jours, mais il la lais­sa sub­sis­ter, parce que le roi et son peuple s’­hu­mi­lièrent dans la pé­ni­tence (Jon 3, 4 et 10) .

3. Le Christ est Vé­ri­té, et la vé­ri­té, en soi, est tou­jours ai­mable : ce­la doit nous en­cou­ra­ger à l’ai­mer. Si, par­fois, la vé­ri­té est pe­sante et in­sup­por­table à cer­tains, ce­la ne pro­vient pas de la vé­ri­té elle-même, mais de leur mau­vaise vo­lon­té : ils en ac­com­pli­raient vo­lon­tiers les in­ten­tions per­verses, s’ils n’a­vaient pas, contre eux, la vé­ri­té. Ain­si, la vé­ri­té est agréable aux chastes et aux humbles, elle qui prêche la chas­te­té et l’­hu­mi­li­té, et elle a en hor­reur les pé­chés op­po­sés à ces ver­tus, parce qu’elle contre­dit ab­so­lu­ment les or­gueilleux et les im­pu­diques af­fer­mis dans leurs vices.

La vé­ri­té, –nou­velle rai­son de l’ai­mer, est plus forte que tout (on le prouve dans le livre d’Es­dras), et elle est im­muable, se­lon ces pa­roles du Sei­gneur Jé­sus : « Le ciel et la terre pas­se­raient plus fa­ci­le­ment qu’un seul trait de la Loi pé­risse » (Lc 16, 17). « Je vous le dis en vé­ri­té, jus­qu’à ce que passent le ciel et la terre, un seul io­ta ou un seul trait de la Loi ne pas­se­ra pas, que tout ne soit ac­com­pli » (Mt 5, 18).

4. Ne pas omettre de dire la vé­ri­té, pour son uti­li­té propre ou au bé­né­fice d’au­trui, et mal­gré la perte des ri­chesses ou de la vie elle-même ; ne pas dis­si­mu­ler la vé­ri­té ni la ca­cher aux autres ; ne ja­mais faire de men­songe in­ten­tion­nel­le­ment et se pro­po­ser de ne rien dire de faux ; et, à moins que ce­la ne s’im­pose, ne ja­mais re­prendre sa pa­role (à l’exemple de Ba­laam qui di­sait : « Même si Ba­lac me don­nait plein sa mai­son d’argent et d’or, je ne pour­rais chan­ger quelque chose à la pa­role de mon Dieu, ni dire plus ou moins que ce qu’il m’a or­don­né ») (Nb 22, 18), voi­là au­tant de signes de la vé­ri­té. Jé­ré­mie, Mi­chée, Da­niel et les autres pro­phètes, au­cun mo­tif ne fut as­sez fort pour les faire dé­vier, tant soit peu, de la vé­ri­té, dans leurs ac­tions ou dans leurs paroles.

5. Une marque de faus­se­té, c’est d’a­voir quelque chose sur les lèvres et autre chose dans le cœoeur, et de man­quer fa­ci­le­ment à sa pa­role, sans rai­son, d’u­ti­li­té ou de né­ces­si­té. « Il n’est pas le seul à tra­hir la vé­ri­té, dit saint Jean Chry­so­stome, ce­lui qui, en la trans­gres­sant, dit ou­ver­te­ment le faux à la place du vrai ; on est en­core traître à la vé­ri­té, si on ne la pu­blie pas ou si on ne la dé­fend pas har­di­ment, elle que l’on doit pro­cla­mer et dé­fendre en toute fran­chise et li­ber­té. Le prêtre n’est-il pas obli­gé de prê­cher li­bre­ment la vé­ri­té qu’il a en­ten­due de Dieu ? De même, la vé­ri­té que les prêtres lui disent re­con­nue dans les Écri­tures, le laïc doit fi­dè­le­ment la dé­fendre ; s’il ne le fait pas, il tra­hit la vérité. »

Al­bert le Grand (~1200 - 1280), Le pa­ra­dis de l’âme, cha­pitre XVIII