M.-N. Tha­but. Za­cha­rie écri­vit : « Jean est son nom »

Maître de Jacques de Be­san­çon, en­lu­mi­neur
Nais­sance de Saint Jean-Bap­tiste (~1480-1490)
Mis­sel à l’u­sage de Saint-Ger­main l’Auxer­rois
Bi­blio­thèque Ma­za­rine, Pa­ris, MS 410

24 juin

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bi­bliste
Na­ti­vi­té de saint Jean-Baptiste

Lc 1
57 Quand fut ac­com­pli le temps où Éli­sa­beth de­vait en­fan­ter,
elle mit au monde un fils.
58 Ses voi­sins et sa fa­mille ap­prirent
que le Sei­gneur lui avait mon­tré la gran­deur de sa mi­sé­ri­corde,
et ils se ré­jouis­saient avec elle.
59 Le hui­tième jour, ils vinrent pour la cir­con­ci­sion de l’enfant.
Ils vou­laient l’appeler Za­cha­rie, du nom de son père.
60 Mais sa mère prit la pa­role et dé­cla­ra :
« Non, il s’appellera Jean. »
61 On lui dit :
« Per­sonne dans ta fa­mille ne porte ce nom-là ! »
62 On de­man­dait par signes au père
com­ment il vou­lait l’appeler.
63 Il se fit don­ner une ta­blette sur la­quelle il écri­vit :
« Jean est son nom. »
Et tout le monde en fut éton­né.
64 À l’instant même, sa bouche s’ouvrit, sa langue se dé­lia :
il par­lait et il bé­nis­sait Dieu.
65 La crainte sai­sit alors tous les gens du voi­si­nage
et, dans toute la ré­gion mon­ta­gneuse de Ju­dée,
on ra­con­tait tous ces évé­ne­ments.
66 Tous ceux qui les ap­pre­naient
les conser­vaient dans leur cœur et di­saient :
« Que se­ra donc cet en­fant ? »
En ef­fet, la main du Sei­gneur était avec lui.

80 L’enfant gran­dis­sait
et son es­prit se for­ti­fiait.
Il al­la vivre au dé­sert
jusqu’au jour où il se fit connaître à Israël.

Dès les pre­mières lignes de son évan­gile, Luc pré­vient son lec­teur sup­po­sé, Théo­phile, qu’il en­tre­prend un ré­cit or­don­né des évé­ne­ments ; ef­fec­ti­ve­ment, les deux pre­miers cha­pitres, dont nous li­sons un ex­trait ce di­manche, sont par­ti­cu­liè­re­ment struc­tu­rés : deux an­non­cia­tions (l’ange Ga­briel chez Za­cha­rie, puis chez Ma­rie), deux nais­sances (celle de Jean-Bap­tiste, celle de Jé­sus), deux cir­con­ci­sions. Le tout émaillé de trois dis­cours, ou plu­tôt trois can­tiques d’ac­tion de grâces, le Mag­ni­fi­cat (chant de Ma­rie), le Be­ne­dic­tus (ce­lui de Za­cha­rie), et le Nunc di­mit­tis (ce­lui de Sy­méon). Clai­re­ment, Luc nous pro­pose de faire un pa­ral­lèle entre Jean-Bap­tiste et Jésus.

Ces deux nais­sances qui pour­raient bien n’a­voir d’autre por­tée que fa­mi­liale sont en réa­li­té l’ac­com­plis­se­ment des grandes pro­messes de Dieu pour l’­hu­ma­ni­té : avant même que les trois can­tiques ne le pro­clament, tous les dé­tails du texte et le vo­ca­bu­laire choi­si par Luc nous amènent à cette dé­cou­verte. Tout avait com­men­cé par l’an­nonce à Za­cha­rie, dont le nom, ne l’ou­blions pas, si­gni­fie « Dieu se sou­vient ». Alors qu’il of­fi­ciait à l’in­té­rieur du temple de Jé­ru­sa­lem, l’ange Ga­briel lui an­nonce la nais­sance pro­chaine d’un fils : « Sois sans crainte, Za­cha­rie, car ta prière a été exau­cée. Ta femme Éli­sa­beth t’en­fan­te­ra un fils et tu lui don­ne­ras le nom de Jean. » Cette an­nonce avait de quoi sur­prendre Za­cha­rie, car non seule­ment, lui et sa femme, Éli­sa­beth, avaient lar­ge­ment pas­sé l’âge d’a­voir des en­fants, mais, de sur­croît, l’ange pré­ci­sait que le gar­çon se­rait por­teur d’une vo­ca­tion ex­cep­tion­nelle : « Il se­ra grand de­vant le Sei­gneur… Il se­ra rem­pli de l’Es­prit Saint dès le sein de sa mère. Il ra­mè­ne­ra beau­coup de fils d’Is­raël au Sei­gneur leur Dieu ; et il mar­che­ra par-de­vant sous le re­gard de Dieu, avec l’es­prit et la puis­sance d’Élie, pour ra­me­ner le cœur des pères vers leurs en­fants. » Pour un prêtre juif, il re­con­nais­sait pro­ba­ble­ment là les ex­pres­sions mêmes du pro­phète Ma­la­chie : « Voi­ci que le vais vous en­voyer Élie, le pro­phète, avant que ne vienne le jour du Sei­gneur, jour grand et re­dou­table. Il ra­mè­ne­ra le cœur des pères vers leurs fils, ce­lui des fils vers leurs pères. » (Ml 3, 23-24)

Mais l’­homme est libre ; tout ce­ci était très co­hé­rent, mais en­core fal­lait-il faire confiance à l’ange et à tra­vers lui, à la pa­role de Dieu ; moins bien ins­pi­ré que Ma­rie, quelque temps plus tard, Za­cha­rie de­mande une preuve : « A quoi le sau­rai-je ? Car je suis un vieillard et ma femme est avan­cée en âge. » L’ange lui ré­pond : « Je suis Ga­briel qui me tiens de­vant Dieu. J’ai été en­voyé pour te par­ler et t’an­non­cer cette bonne nou­velle. » Et vous sa­vez que, de ce jour, Za­cha­rie s’est re­trou­vé muet.

Tout ce­ci ex­plique le texte d’au­jourd’­hui : « Quand ar­ri­va le mo­ment où Éli­sa­beth de­vait en­fan­ter, elle mit au monde un fils. Ses voi­sins et sa fa­mille ap­prirent que le Sei­gneur lui avait pro­di­gué sa mi­sé­ri­corde, et ils se ré­jouis­saient avec elle. » La mi­sé­ri­corde dont parlent les voi­sins, c’est une nais­sance ac­cor­dée à une femme sté­rile. Mais Luc nous in­vite à re­pla­cer cet évé­ne­ment dans la longue mi­sé­ri­corde de Dieu pour son peuple. Le même mot (eleos tra­duit tan­tôt par mi­sé­ri­corde, bon­té, amour, ten­dresse) re­vient quatre fois dans les can­tiques de Za­cha­rie et de Ma­rie : « Son amour s’é­tend d’âge en âge sur ceux qui le craignent » (1, 50); « il se sou­vient de son amour » (1, 54); « Il a mon­tré sa mi­sé­ri­corde en­vers nos pères » (1, 72); « Telle est la ten­dresse du cœur de notre Dieu » (1, 78).

Ar­ri­va le jour où l’en­fant de­vait être cir­con­cis et où il de­vait re­ce­voir son nom : deux cou­tumes qui ins­crivent le nou­veau-né dans la longue suite des fi­dèles de l’Al­liance conclue par Dieu avec Abra­ham. Voi­ci ce que Dieu avait dit au pa­triarche : « Toi, tu gar­de­ras mon al­liance, et après toi, les gé­né­ra­tions qui des­cen­dront de toi. Voi­ci mon al­liance que vous gar­de­rez entre moi et vous, c’est-à-dire ta des­cen­dance après toi : tous vos mâles se­ront cir­con­cis… ce qui de­vien­dra le signe de l’al­liance entre moi et vous. Se­ront cir­con­cis à l’âge de huit jours tous vos mâles de chaque gé­né­ra­tion. (Gn 17, 9-12) Et on sait l’im­por­tance que re­vêt pour l’­homme bi­blique l’im­po­si­tion du nom ; quand Dieu donne lui-même un nom, c’est pour une ré­vé­la­tion et une mis­sion. Ain­si pour Abra­ham, Dieu lui avait dit : « On ne t’ap­pel­le­ra plus du nom d’A­bram, mais ton nom se­ra Abra­ham, (c’est-à-dire père d’une mul­ti­tude.)» (Gn 17, 5) Quant au nom de Jean (Yo-ha­nan), il avait été pré­ci­sé par l’ange et si­gni­fiait « Dieu a fait grâce ». Za­cha­rie, tou­jours pri­vé de la pa­role, en est ré­duit à com­mu­ni­quer par écrit. Mais à peine a-t-il ac­com­pli cet acte de foi, il re­trouve la pa­role et se met à chan­ter ce que nous ap­pe­lons le « Be­ne­dic­tus ». Notre lec­ture de ce di­manche l’an­nonce seule­ment : « Za­cha­rie se fit don­ner une ta­blette sur la­quelle il écri­vit : - Son nom est Jean - Et tout le monde en fut éton­né. A l’ins­tant même sa bouche s’ou­vrit, sa langue se dé­lia : il par­lait et il bé­nis­sait Dieu. »

« Et tout le monde en fut éton­né », dit Luc : il em­ploie ici un mot (Thau­mazô) qui tra­duit plu­tôt l’é­mer­veille­ment ; on le re­trouve plu­sieurs fois dans ce même évan­gile pour ex­pri­mer le sen­ti­ment de spec­ta­teurs mis en pré­sence de quelque chose qui dé­passe leur en­ten­de­ment, par­ti­cu­liè­re­ment de­vant les évé­ne­ments qui pa­raissent avoir une di­men­sion di­vine ; ce mot ap­pa­raît plu­sieurs fois ac­com­pa­gné du mot « crainte ». Par exemple, lors de la tem­pête apai­sée « Sai­sis de crainte, ils s’é­mer­veillèrent et ils se di­saient entre eux : - Qui donc est-il pour qu’il com­mande même aux flots et qu’il lui obéissent ?» - (Lc 8, 25) Ici, on trouve éga­le­ment, un peu plus bas, le mot « crainte » : « La crainte sai­sit alors les gens du voi­si­nage, et dans toute la mon­tagne de Ju­dée on ra­con­tait tous ces évé­ne­ments. Tous ceux qui les ap­pre­naient en étaient frap­pés. » En réa­li­té, il fau­drait tra­duire : « Tous ceux (les gens du voi­si­nage) qui les ap­pre­naient les écou­taient dans leur cœur ». Cette in­sis­tance sur l’é­coute du cœur est in­té­res­sante, en re­gard de la dif­fi­cul­té de Za­cha­rie à faire confiance : ma­nière de nous dire que les pe­tits sont ceux qui ac­cueillent le plus fa­ci­le­ment l’évangile.