A. Re­noir. Le Dé­jeu­ner des ca­no­tiers (1881)

Erik Sa­tie (1866-1925), Le Pic­ca­dilly
Pas­cal Ro­gé, piano

Au­guste Re­noir (1841-1919)
Le Dé­jeu­ner des ca­no­tiers (1881)
Me­mo­rial Gal­le­ry Phil­lips, Washington 🔍

Peint par Re­noir en 1881, ce ta­bleau cé­lèbre une cer­taine époque, celle des di­manches pas­sés au bord de l’eau, at­ta­blés entre amis dans une guin­guette. Elle ra­conte aus­si un lieu, la mai­son Four­naise, à Cha­tou dans les Yve­lines, l’en­droit idéal pour les im­pres­sion­nistes de l’époque.

Im­pos­sible de dis­so­cier « Le Dé­jeu­ner des ca­no­tiers » du lieu où il a été peint, l’auberge Four­naise, à Cha­tou, sur les bords de la Seine. Char­pen­tier de ba­teau, Al­phonse Four­naise a ins­tal­lé son ate­lier sur ces rives qui at­tire les Pa­ri­siens, bour­geois et jeunes gens qui viennent s’adonner au plai­sir du canotage.

 (France 3 Culturebox (capture d'écran))

La fa­mille ouvre un res­tau­rant en 1860, loue des ba­teaux et hé­berge les peintres par­mi les­quels Re­noir. En 1880, il écrit dans une lettre à un ami : « Je suis re­ve­nu à Cha­tou à cause de mon ta­bleau. Vous se­rez bien gen­til de ve­nir dé­jeu­ner. Vous ne re­gret­te­rez pas votre voyage, c’est l’en­droit le plus jo­li des alen­tours de Pa­ris ».
Le peintre sé­journe donc à Cha­tou. Ce­la fait plu­sieurs an­nées que Re­noir mû­ri ce pro­jet de ta­bleau. Il s’y met au prin­temps 1881. Si le ta­bleau se­ra ache­vé dans son ate­lier, c’est bien en plein air, sur la ter­rasse du res­tau­rant que Re­noir com­mence Le Dé­jeu­ner, réunis­sant au­tour de lui amis et modèles.

Au­guste Re­noir (1841-1919)
Le Dé­jeu­ner des ca­no­tiers (1881)
Me­mo­rial Gal­le­ry Phil­lips, Washington 🔍

Le vi­sage de Renoir

Qui sont les per­son­nages ?
Au pre­mier plan à droite, An­gèle, l’un des mo­dèles ha­bi­tuels de Re­noir, tourne la tête vers Mag­gio­lo, un jour­na­liste de­bout. Le peintre Gus­tave Caille­botte , as­sis à l’en­vers sur sa chaise , fixe Aline Cha­ri­got , fu­ture épouse de Re­noir , qui rou­coule avec son ter­rier, tan­dis que le cos­taud Al­phonse Four­naise fils, fils du pro­prié­taire du res­tau­rant, s’ap­puie contre la ba­lus­trade du bal­con et ob­serve la scène. Au centre, le ba­ron Raoul Bar­bier, an­cien of­fi­cier de ca­va­le­rie, est as­sis dos au spec­ta­teur et parle à la femme ac­cou­dée à la ba­lus­trade. On pense qu’il s’a­git d’Al­phon­sine Four­naise, la fille du pro­prié­taire. De l’autre cô­té de la table, l’ac­trice El­len An­drée boit dans un verre. Der­rière elle, Charles Ephrus­si, ban­quier et ré­dac­teur en chef de la Ga­zette des beaux-arts, coif­fé d’un haut-de-forme, dis­cute avec Jules La­forgue, poète, cri­tique et se­cré­taire per­son­nel d’E­phrus­si. En haut à droite, Eu­gène Pierre Les­trin­guez, fonc­tion­naire au mi­nis­tère de l’In­té­rieur, rit avec Jeanne Sa­ma­ry, cé­lèbre ac­trice de la Co­mé­die-Fran­çaise, tan­dis que l’ar­tiste Paul Lhote, ami proche de Re­noir, penche la tête.
Des ar­tistes, des amis, un bour­geois et un aris­to­crate : en une scène, Re­noir cap­ture la so­cié­té de l’époque et l’atmosphère d’un lieu où les Pa­ri­siens ve­naient se di­ver­tir, se dé­tendre et s’observer aus­si un peu. C’était un lieu de rencontres.

Une com­po­si­tion vi­vante
Le ta­bleau est d’autant plus réus­si qu’on a vrai­ment l’impression d’être par­tie pre­nante de cette fin de re­pas avec les bou­teilles en­ta­mées, la cor­beille de fruits, les ser­viettes de table dé­pliées… « La com­po­si­tion de Re­noir est très ef­fi­cace » ex­plique Anne Gal­loyer, la Conser­va­trice du Mu­sée Four­naise. « Il uti­lise la pers­pec­tive du bal­con. Il l’accentue jusqu’à la dé­for­mer. Ce­la per­met au spec­ta­teur d’entrer lit­té­ra­le­ment dans la scène ». On peut s’identifier à cer­tains per­son­nages, no­tam­ment An­gèle, cette jeune mo­dèle, as­sise au centre du ta­bleau, qui est en train de boire, les yeux per­dus dans le vague, comme étran­gère au brou­ha­ha des conver­sa­tions ambiantes.

La des­ti­née des lieux 
L’endroit va beau­coup ins­pi­rer Re­noir – il pein­dra ici une tren­taine de toiles – mais aus­si de nom­breux im­pres­sion­nistes par­mi les­quels Mo­net, Sis­ley, Mo­ri­sot Ma­net, Pis­sa­ro, Caille­botte… Fré­quen­tée par les ar­tistes, la Mai­son Four­naise a pour­tant failli dis­pa­raitre. En 1906, le res­tau­rant ferme et quatre ans plus tard, les ac­ti­vi­tés nau­tiques cessent. La mai­son reste dans la fa­mille Four­naise mais c’est le déclin.

 (France 3 Culturebox (capture d'écran))

En 1979, elle est ra­che­tée par la ville de Cha­tou, puis ré­no­vée dans les an­nées 80-90. Les fa­çades sont clas­sées à l’In­ven­taire sup­plé­men­taire des Mo­nu­ments his­to­riques. Aujourd’hui, près de 300 per­sonnes s’installent chaque jour sur cette ter­rasse my­thique tan­dis qu’un mu­sée et un ate­lier de ba­teaux ont aus­si vu le jour pour faire re­vivre l’éternelle dou­ceur de vivre du « Dé­jeu­ner des canotiers ».

Chrys­tel Cha­bert
© fran­cein­fo, 2018