Jean Cal­vin. Théo­lo­gie et prêt à intérêt

Ma­ri­nus van Rey­mers­waele (~1490 - ~1546)
> Le col­lec­teur d’im­pôt et sa femme
par­fois in­ti­tu­lé Le chan­geur et sa femme (1538)
Mu­sée des Beaux-Arts, Nantes

Le prêt à in­té­rêt est au cœur du fonc­tion­ne­ment de la fi­nance contem­po­raine. Son im­pact est consi­dé­rable, et af­fecte di­rec­te­ment les mé­nages, les en­tre­prises et les Etats. Par­fois re­mis en ques­tion, il n’a pour­tant pas tou­jours exis­té sous sa forme ac­tuelle. Du­rant tout le Moyen-Age eu­ro­péen, la pra­tique est en ef­fet pro­hi­bée par l’Église ca­tho­lique. Ce n’est qu’au mo­ment de la Ré­forme – dont on fê­te­ra le 500e an­ni­ver­saire en 2017 – que le prêt à in­té­rêt trou­ve­ra une cer­taine lé­gi­ti­mi­té théo­lo­gique. Sous l’impulsion prin­ci­pale de Cal­vin, à Genève.

Qu’est-ce que l’intérêt aujourd’hui, et pour­quoi était-il in­ter­dit au Moyen-Age ? « En fi­nance, l’intérêt est la ré­mu­né­ra­tion d’un prêt, sous forme, gé­né­ra­le­ment, d’un ver­se­ment pé­rio­dique de l’emprunteur au prê­teur », in­dique Ber­nard Bayot, di­rec­teur du ré­seau Fi­nan­ci­té, qui pro­meut en Bel­gique des ini­tia­tives de fi­nance so­li­daire. C’est, en d’autres termes, le loyer de l’argent, le prix à payer pour pou­voir en dis­po­ser. Com­mu­né­ment ad­mise aujourd’hui, cette concep­tion est ce­pen­dant re­la­ti­ve­ment moderne.

Aris­tote et les sco­las­tiques
Dans l’antiquité, le phi­lo­sophe grec Aris­tote s’oppose à l’idée que l’argent puisse pro­duire de l’argent et s’accumuler. Pour lui, « il est donc par na­ture in­juste que le prêt d’une somme d’argent en­gendre un sur­plus. La na­ture de la mon­naie re­pose sur sa fonc­tion d’intermédiaire des échanges et d’étalon mo­né­taire. Comme in­ter­mé­diaire, elle ne peut pas être consi­dé­rée comme une mar­chan­dise, ce qui in­ter­vient lorsque le paie­ment d’un in­té­rêt est en­vi­sa­gé », écrit Pas­ca­line Hou­riez, consul­tante en en­tre­prise et sui­vi de pro­jet, dans le nu­mé­ro 266 de la re­vue de théo­lo­gie de la Fa­cul­té Jean Cal­vin d’Aix-en-Provence.

Cette dé­fi­ni­tion se trouve être en ac­cord avec des in­di­ca­tions du Deu­té­ro­nome et de l’Évangile de Luc. Elle in­fluen­ce­ra for­te­ment les Pères de l’Église au Moyen-Age. De fait, le prêt à in­té­rêt est condam­né ca­no­ni­que­ment en 325 lors du Concile de Ni­cée, puis éga­le­ment par Char­le­magne au dé­but du IXe siècle. Au XIIIe siècle, dans sa « Somme théo­lo­gique », Tho­mas d’Aquin écrit que « re­ce­voir un in­té­rêt pour de l’argent prê­té est en soi in­juste, car c’est faire payer ce qui n’existe pas ». En ce qui concerne l’argent, il ajoute : « il a été prin­ci­pa­le­ment in­ven­té pour fa­ci­li­ter les échanges ; donc son usage propre et prin­ci­pal est d’être consom­mé, c’est-à-dire dé­pen­sé, puisque tel est son em­ploi dans les achats et les ventes. En consé­quence, il est in­juste en soi de se faire payer pour l’usage de l’argent prê­té ; c’est en quoi consiste l’usure… » Le droit ca­no­nique condam­ne­ra le prêt à in­té­rêt jusqu’en 1830, et ne le ren­dra li­cite qu’en 1917. Ce­la dit, si l’intérêt était pro­hi­bé du­rant tout le Moyen-Age, des ex­cep­tions exis­taient, et de nom­breux ar­ti­fices com­mer­ciaux per­met­taient aux mar­chands de contour­ner l’interdit.

Le vi­rage cal­vi­niste
En 1545, ce­pen­dant, lorsque Jean Cal­vin, dans sa fa­meuse lettre à Claude de Sa­chins, ap­porte sa cau­tion mo­rale à la pra­tique de l’intérêt, il rompt de fait avec une tra­di­tion ju­déo-chré­tienne vieille de près de trois mil­lé­naires. Il se dé­marque en ce­la de Lu­ther et Zwin­gli. Contrai­re­ment à Aris­tote et aux sco­las­tiques, Cal­vin consi­dère que la mon­naie est une mar­chan­dise comme une autre. « Pour lui, il n’y a pas be­soin d’avoir une ap­proche par­ti­cu­lière de l’argent. L’argent est un bien qu’on prête contre un loyer, de la même ma­nière qu’on loue un ap­par­te­ment. C’est simple, mais c’est une vraie ré­vo­lu­tion concep­tuelle », ex­plique Fran­çois Der­mange, spé­cia­liste de l’éthique éco­no­mique à l’Université de Genève.

Une fois ce­la po­sé, ce­pen­dant, Cal­vin émet plu­sieurs res­tric­tions mo­rales à cette pra­tique. « La prin­ci­pale est que le prêt à in­té­rêt ne vaut pas pour le pauvre », sou­ligne Mi­chel Grand­jean, his­to­rien du chris­tia­nisme à l’Université de Ge­nève. « Pour Cal­vin, il faut donc dis­tin­guer entre ce­lui qui em­prunte pour in­ves­tir et ce­lui qui em­prunte pour se nour­rir. Dans le pre­mier cas, l’intérêt est lé­gi­time, dans le se­cond, il ne l’est pas ». Ain­si, se­lon Cal­vin, si la Bible condamne bien l’usure là où de­vrait se ma­ni­fes­ter la cha­ri­té, rien n’est pré­ci­sé concer­nant le prêt de pro­duc­tion né­ces­saire, par exemple, à la mise en œuvre d’une nou­velle en­tre­prise ré­mu­né­ra­trice et créa­trice de ri­chesses. Ce­pen­dant, le ré­for­ma­teur ne sou­haite pas voir la fixa­tion du taux d’intérêt lais­sée à la libre vo­lon­té des ac­teurs éco­no­miques. Il n’est ain­si pas ques­tion pour lui de faire du com­merce d’argent un mé­tier. C’est pour­quoi il s’oppose en 1563 à la créa­tion d’une banque à Genève.

La ré­flexion de Cal­vin s’inscrit par ailleurs dans un contexte par­ti­cu­lier. La Ge­nève d’alors connaît une ré­ces­sion éco­no­mique suite aux luttes po­li­tiques et re­li­gieuses de la Ré­forme, et au dé­clin des foires com­mer­ciales. Ce n’est qu’avec l’arrivée de nom­breux ré­fu­giés pro­tes­tants que l’essor de la ville re­prend. « Il était alors urgent de trou­ver de nou­veaux moyens d’accroître l’activité éco­no­mique », ex­plique Fran­çois Der­mange. « La pra­tique de l’intérêt a per­mis un fort dé­ve­lop­pe­ment de celle-ci. Et in­di­rec­te­ment, elle a aus­si per­mis, plus tard, de dé­ve­lop­per l’activité fi­nan­cière ». S’il n’est pas di­rec­te­ment à l’origine du ca­pi­ta­lisme mo­derne, dont il pres­sen­tait les abus ex­trêmes, Cal­vin a donc fa­vo­ri­sé le dé­ve­lop­pe­ment d’un ter­reau sur le­quel il a pu en­suite s’épanouir.

Mar­tin Ber­nard, Protestinfo