M.-N. Tha­but. Mon joug est fa­cile à porter

La Cru­ci­fixion du Christ, XIIe s.
Psau­tier de Saint-Al­ban (St Al­bans Psal­ter)
Dom­bi­blio­thek Hildesheim

12 juin
So­len­ni­té du Sa­cré-Coeur de Jésus

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bibliste

Mt 11, 25-30
25 En ce temps-là,
Jé­sus prit la pa­role et dit :
« Père, Sei­gneur du ciel et de la terre,
je pro­clame ta louange :
ce que tu as ca­ché aux sages et aux sa­vants,
tu l’as ré­vé­lé aux tout-pe­tits.
26 Oui, Père, tu l’as vou­lu ain­si dans ta bien­veillance.
27 Tout m’a été re­mis par mon Père ;
per­sonne ne connaît le Fils, si­non le Père,
et per­sonne ne connaît le Père, si­non le Fils
et ce­lui à qui le Fils veut le ré­vé­ler.
28 Ve­nez à moi,
vous tous qui pei­nez sous le poids du far­deau,
et moi, je vous pro­cu­re­rai le re­pos.
29 Pre­nez sur vous mon joug,
de­ve­nez mes dis­ciples,
car je suis doux et humble de cœur,
et vous trou­ve­rez le re­pos pour votre âme.
30 Oui, mon joug est fa­cile à por­ter,
et mon far­deau léger. »

« PRE­NEZ SUR VOUS MON JOUG »
« Pre­nez sur vous mon joug » dit Jé­sus ; là-bas on sa­vait bien ce qu’est un joug : une pièce de bois, très lourde, très so­lide, qui at­tache deux ani­maux, deux bœufs nor­ma­le­ment, pour la­bou­rer. Ils conjuguent leurs forces et le plus puis­sant des deux im­prime son pas à l’attelage. Au sens fi­gu­ré, « Prendre le joug » sug­gère donc que l’on s’attache à quelqu’un pour mar­cher du même pas, at­te­lés à la même tâche.

Si bien que cette ex­pres­sion était de­ve­nue cou­rante dans l’Ancien Tes­ta­ment et dans le Ju­daïsme pour évo­quer l’Alliance entre Dieu et son peuple : lorsqu’on pro­met­tait de « Prendre le joug de la To­rah » ce­la vou­lait dire s’engager à suivre la Loi de Dieu, s’atteler à Dieu, en quelque sorte ; étant en­ten­du que toute la force de « l’attelage » ain­si com­po­sé vient de Dieu lui-même ! Pour un Juif, le ser­vice de la To­rah n’est donc pas un far­deau trop lourd, c’est le che­min du vrai bon­heur. On par­lait même par­fois de la « joie du joug ! »

Vi­si­ble­ment c’est bien de ce­la que Jé­sus parle, et il fait lui aus­si le lien entre le joug de la To­rah et le re­pos : « Pre­nez sur vous mon joug, de­ve­nez mes dis­ciples », c’est-à-dire pra­ti­quez mes com­man­de­ments « et vous trou­ve­rez le repos ».

« MON JOUG EST FA­CILE A POR­TER »
Mais on sent bien éga­le­ment dans ces quelques lignes une pointe po­lé­mique : « Oui, mon joug est fa­cile à por­ter, et mon far­deau lé­ger. » Ma­nière de dire : Mon joug à moi est fa­cile à por­ter, ce n’est pas le cas de tout le monde. D’ailleurs, Jé­sus ne se prive pas de le dire : « Ve­nez à moi, vous tous qui pei­nez sous le poids du fardeau ».

Ef­fec­ti­ve­ment, cer­tains Pha­ri­siens, à force de scru­pules, avaient trans­for­mé la pra­tique de la Loi de Dieu en un cor­tège d’obligations ta­tillonnes ; si bien qu’une ma­jo­ri­té du peuple avait bien du mal à ob­ser­ver la to­ta­li­té des com­man­de­ments que les au­to­ri­tés re­li­gieuses leur im­po­saient et ils sen­taient le mé­pris dont ils étaient l’objet.

Jé­sus pro­pose donc à ses dis­ciples de dé­po­ser ces far­deaux trop lourds : son joug à lui, c’est tout sim­ple­ment la loi d’aimer, et c’est lui qui nous en donne la force.

Quant au re­pos, c’était éga­le­ment un mot fa­mi­lier aux au­di­teurs de Jé­sus ; par exemple, l’Ancien Tes­ta­ment pré­sen­tait la Terre Pro­mise comme le lieu du re­pos ac­cor­dé par Dieu à son peuple. Et, en contre­point, quand le peuple était in­fi­dèle à la loi, le psaume 94 ex­pri­mait la tris­tesse de Dieu : « J’ai dit : ce peuple a le cœur éga­ré, il n’a pas connu mes che­mins… Ja­mais ils n’entreront dans mon re­pos. » Re­pre­nant ce psaume, la lettre aux Hé­breux an­nonce un nou­veau jour où avec le Christ, nous en­tre­rons avec as­su­rance dans le re­pos de Dieu : « Em­pres­sez-vous donc d’entrer dans ce re­pos. » (He 4, 11)

« MOI, JE VOUS PRO­CU­RE­RAI LE RE­POS »
La chose très nou­velle dans ce dis­cours, c’est que Jé­sus s’identifie à Dieu : lui seul peut se per­mettre de dire « Moi, je vous pro­cu­re­rai le re­pos. Pre­nez sur vous mon joug, de­ve­nez mes dis­ciples, et vous trou­ve­rez le re­pos pour votre âme. Oui, mon joug est fa­cile à por­ter, et mon far­deau lé­ger. » Les re­pré­sen­tants de la re­li­gion ne pou­vaient qu’être aga­cés par ces pro­pos. En re­vanche, ceux qui « pei­naient sous le poids du far­deau », pour re­prendre l’expression de Jé­sus, étaient at­ti­rés par son at­ti­tude de res­pect et d’attention à cha­cun, lui qui était « doux et humble de cœur ». Ce sont eux qui, spon­ta­né­ment, ont com­pris que Dieu était là. On a là une ap­pli­ca­tion de la fa­meuse béa­ti­tude : « Heu­reux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux ».
Alors Jé­sus s’émerveille : ces pauvres de cœur com­prennent son mes­sage à une pro­fon­deur telle que ce­la ne peut ve­nir que du Père : « Ce que tu as ca­ché aux sages et aux sa­vants, tu l’as ré­vé­lé aux tout-pe­tits. Oui, Père, tu l’as vou­lu ain­si dans ta bien­veillance. » Jé­sus tien­dra le même lan­gage un peu plus tard, lorsque Pierre, un homme simple, lui aus­si, lui au­ra dé­cla­ré : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vi­vant, Jé­sus lui di­ra aus­si­tôt : Heu­reux es-tu, Si­mon, fils de Jo­nas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont ré­vé­lé ce­la, mais mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 16, 17)

TOUTE VRAIE SA­GESSE VIENT DE DIEU
Une fois de plus, Jé­sus est bien ici dans la droite ligne de l’Ancien Tes­ta­ment qui a tou­jours dé­cla­ré haut et fort que toute vraie sa­gesse, toute vraie in­tel­li­gence ne peuvent ve­nir que de Dieu ; c’est ce qu’exprime à sa ma­nière la très belle image du livre de la Ge­nèse : l’arbre de la connais­sance de ce qui rend heu­reux ou mal­heu­reux n’est pas ac­ces­sible à l’homme par ses seules forces. Le livre de Job le dit lui aus­si dans un poème ad­mi­rable consa­cré à la Sa­gesse : « La sa­gesse, où la trou­ver ? Où ré­side l’intelligence ? On en ignore le prix chez les hommes, et elle ne se trouve pas au pays des vi­vants… Dieu en a dis­cer­né le che­min, il a su, lui, où elle ré­side. » (Jb 28,12… 23)

Chaque fois que Jé­sus est mis de­vant l’évidence de la foi, il ma­ni­feste sa joie et sa re­con­nais­sance au Père ; l’évangile nous ré­vèle ain­si ce qu’est la vé­ri­table prière d’action de grâce : bon­heur fi­lial émer­veillé de­vant l’initiative de Dieu se ré­vé­lant aux hommes. Ce dont Jé­sus s’émerveille aus­si, c’est de l’intimité que lui offre son Père : il contemple la com­mu­nion in­ouïe qui les unit : « Tout m’a été re­mis par mon Père ; per­sonne ne connaît le Fils, si­non le Père, et per­sonne ne connaît le Père, si­non le Fils et ce­lui à qui le Fils veut le révéler. »