M.-N. Tha­but. Un autre Dé­fen­seur se­ra avec vous

Ma­rie-Noëlle Tha­but, bibliste

Jn 14, 15-21
En ce temps-là,
Jé­sus di­sait à ses dis­ciples :
15 « Si vous m’aimez,
vous gar­de­rez mes com­man­de­ments.
16 Moi, je prie­rai le Père,
et il vous don­ne­ra un autre Dé­fen­seur
qui se­ra pour tou­jours avec vous :
17 l’Esprit de vé­ri­té,
lui que le monde ne peut re­ce­voir,
car il ne le voit pas et ne le connaît pas ;
vous, vous le connais­sez,
car il de­meure au­près de vous,
et il se­ra en vous.
18 Je ne vous lais­se­rai pas or­phe­lins,
je re­viens vers vous.
19 D’ici peu de temps, le monde ne me ver­ra plus,
mais vous, vous me ver­rez vi­vant,
et vous vi­vrez aus­si.
20 En ce jour-là, vous re­con­naî­trez
que je suis en mon Père,
que vous êtes en moi,
et moi en vous.
21 Ce­lui qui re­çoit mes com­man­de­ments et les garde,
c’est ce­lui-là qui m’aime ;
et ce­lui qui m’aime
se­ra ai­mé de mon Père ;
moi aus­si, je l’aimerai,
et je me ma­ni­fes­te­rai à lui. »

RIEN NE POUR­RA NOUS SÉ­PA­RER DE L’AMOUR DU CHRIST
Nous sommes au soir du Jeu­di saint après le la­ve­ment des pieds. Jé­sus s’entretient lon­gue­ment avec ses dis­ciples pour la der­nière fois. Il parle de son Père et de la re­la­tion qui l’unit, lui, le fils, à son Père ; il parle de ce lien qui les unit dé­sor­mais, eux les apôtres, à son Père et à lui. Un lien que rien ni per­sonne ne pour­ra dé­truire : « Je suis en mon Père, vous êtes en moi et moi en vous.… Ce­lui qui m’aime se­ra ai­mé de mon Père. » Toutes ces phrases, ils au­ront bien be­soin de s’en sou­ve­nir, de s’y ac­cro­cher, si j’ose dire, dans les heures qui viennent !

Et puis, au mo­ment où il s’apprête à les quit­ter, il leur an­nonce la ve­nue de l’Esprit. En bons Juifs qu’ils étaient, les apôtres connais­saient la pro­phé­tie d’Ézéchiel : « Je vous don­ne­rai un cœur nou­veau, je met­trai en vous un es­prit nou­veau ; j’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous don­ne­rai un cœur de chair. Je met­trai en vous mon es­prit, je fe­rai que vous mar­chiez se­lon mes lois, que vous gar­diez mes pré­ceptes et leur soyez fi­dèles. » (Ez 36, 26) Et cette autre pro­phé­tie du même Ézé­chiel : « Je ne leur ca­che­rai plus mon vi­sage parce que j’aurai ré­pan­du mon es­prit sur la mai­son d’Israël - oracle du Sei­gneur Dieu. » (Ez 39, 29) Avec Joël, la pro­messe du don de l’Esprit s’était faite uni­ver­selle, et non plus ré­ser­vée aux pro­phètes, aux rois, ni même au peuple élu : « Je ré­pan­drai mon Es­prit sur tout être de chair. » (Jl 3,1)

Alors dire à ses apôtres « l’Esprit de vé­ri­té de­meure au­près de vous, et il se­ra en vous », c’est leur an­non­cer que le grand jour de l’Alliance dé­fi­ni­tive est arrivé.

Même ce simple mot « de­meure » (dans la phrase « l’Esprit de vé­ri­té de­meure au­près de vous, et il se­ra en vous ») évo­quait pour les apôtres toute la longue at­tente de leur peuple : l’aspiration de tous les croyants de l’Ancien Tes­ta­ment, c’était la pré­sence de Dieu au mi­lieu de son peuple ; il y avait eu la Tente de la Ren­contre pen­dant l’Exode… et puis, il y avait eu le Temple de Jé­ru­sa­lem, mais on at­ten­dait l’Alliance Nou­velle où Dieu de­meu­re­rait, non pas dans des bâ­ti­ments, mais dans le cœur de son peuple, où il se­rait in­ti­me­ment pré­sent à chaque cœur croyant ; et Dieu l’avait pro­mis : par la bouche d’Ézéchiel par exemple : « Ma de­meure se­ra chez eux, je se­rai leur Dieu et ils se­ront mon peuple. » (Ez 37, 27) Ou en­core Za­cha­rie : « Chante et ré­jouis-toi, fille de Sion ; voi­ci que je viens, j’­ha­bi­te­rai au mi­lieu de toi. » (Za 2, 14)

Les apôtres étaient pé­tris de cette es­pé­rance : ils sa­vaient que l’Alliance dé­fi­ni­tive pro­mise par l’Ancien Tes­ta­ment était des­ti­née à l’humanité tout en­tière ; et tout au long de sa vie pu­blique, Jé­sus avait bien dit sa soif que le monde en­tier soit sauvé.

L’ESPRIT CONTI­NUE SON ŒUVRE DANS LE MONDE ET ACHÈVE TOUTE SANC­TI­FI­CA­TION
Mais alors pour­quoi dit-il que le monde est in­ca­pable de re­ce­voir l’Esprit de vé­ri­té ? Et il dit ce­la pré­ci­sé­ment en ce mo­ment dé­ci­sif du sa­lut ! Est-ce une res­tric­tion ? Cer­tai­ne­ment pas ! Jé­sus ne peut pas se contre­dire. Il n’y a pas là un ju­ge­ment de va­leur, mais un constat ; Jé­sus pré­cise : « Le monde ne peut pas le re­ce­voir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas » ; et il conti­nue « vous, vous le connais­sez, car il de­meure au­près de vous et il se­ra en vous ». Ce qui est un en­voi en mis­sion. Ma­nière de leur dire : « Le monde ne connaît pas l’Esprit de vé­ri­té… À vous de le lui faire connaître ; à vous de faire dé­cou­vrir au monde la pré­sence ac­tive de l’Esprit en toute chair. »

Le mot « monde » n’est cer­tai­ne­ment pas pé­jo­ra­tif… Jé­sus n’est ja­mais pé­jo­ra­tif ; (être pé­jo­ra­tif ou dé­fai­tiste n’est pas chré­tien) ; le sa­lut du monde est le grand dé­sir de Dieu : « Dieu a en­voyé son Fils dans le monde, non pas pour ju­ger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sau­vé. » (Jn 3, 17) En fait il fau­drait rem­pla­cer le mot « monde » par « es­prit du monde » op­po­sé à « es­prit d’amour ».

Jé­sus veut for­ti­fier ses dis­ciples : les ai­der à croire que la conta­gion de l’amour ga­gne­ra peu à peu ; et qu’il leur est pos­sible de trans­for­mer l’esprit du monde en es­prit d’amour. En quelque sorte, la mis­sion qu’il leur donne, c’est une évan­gé­li­sa­tion par conta­mi­na­tion, de proche en proche ; mis­sion im­pos­sible ? Non ; puisque Jé­sus leur dit : « Je prie­rai le Père et il vous don­ne­ra un autre Dé­fen­seur qui se­ra pour tou­jours avec vous ». Phrase am­bi­guë : de qui l’Esprit de Dieu doit-il nous dé­fendre ? L’horrible mé­prise se­rait de croire qu’il puisse avoir à nous dé­fendre de­vant Dieu ; comme si Dieu pou­vait vou­loir nous condamner.

En grec, ce mot dé­signe ce­lui qui est ap­pe­lé au­près d’un ac­cu­sé pour l’assister ; c’est le conseiller, l’avocat, le dé­fen­seur. An­dré Chou­ra­qui tra­duit le « ré­con­fort ». De quel pro­cès parle-t-on ? De ce­lui que le monde fait aux dis­ciples du Christ, et à tra­vers eux, au Père lui-même et au Christ, c’est-à-dire en fin de compte à la vé­ri­té. D’où l’insistance de Jé­sus sur ce mot de vé­ri­té chaque fois qu’il pré­vient ses dis­ciples des per­sé­cu­tions qui les at­tendent : « Quand vien­dra le Dé­fen­seur, que je vous en­ver­rai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de vé­ri­té qui pro­cède du Père, il ren­dra té­moi­gnage en ma fa­veur. Et vous aus­si, vous al­lez rendre té­moi­gnage, car vous êtes avec moi de­puis le com­men­ce­ment. » (Jn 15, 26-27)