Be­noît XVI. Ca­the­rine de Sienne, le renouveau

An­drea Van­ni (~1332-~1414)
Ca­the­rine de Sienne, fresque
Ba­si­lique Saint-Do­mi­nique, Sienne

29 avril

Ca­the­rine de Sienne : une femme qui a eu un rôle émi­nent dans l’histoire de l’Église. Le siècle au­quel elle vé­cut — le XIVe — fut une époque tour­men­tée pour la vie de l’Église et de tout le tis­su so­cial en Ita­lie et en Eu­rope. Tou­te­fois, même dans les mo­ments de grandes dif­fi­cul­tés, le Sei­gneur ne cesse de bé­nir son peuple, sus­ci­tant des saints et des saintes qui se­couent les es­prits et les cœurs pro­vo­quant la conver­sion et le re­nou­veau. Ca­the­rine est l’une de celles-ci et, aujourd’hui en­core, elle nous parle et nous in­cite à mar­cher avec cou­rage vers la sain­te­té pour être tou­jours plus plei­ne­ment dis­ciples du Seigneur.

Née à Sienne, en 1347, au sein d’une fa­mille très nom­breuse, elle mou­rut dans sa ville na­tale en 1380. A l’âge de 16 ans, pous­sée par une vi­sion de saint Do­mi­nique, elle en­tra dans le Tiers Ordre do­mi­ni­cain, dans la branche fé­mi­nine dite des Man­tel­late. En de­meu­rant dans sa fa­mille, elle confir­ma le vœu de vir­gi­ni­té qu’elle avait fait en pri­vé alors qu’elle était en­core ado­les­cente, et se consa­cra à la prière, à la pé­ni­tence et aux œuvres de cha­ri­té, sur­tout au bé­né­fice des malades.

Lorsque la re­nom­mée de sa sain­te­té se dif­fu­sa, elle fut pro­ta­go­niste d’une in­tense ac­ti­vi­té de conseil spi­ri­tuel à l’égard de toutes les ca­té­go­ries de per­sonnes : nobles et hommes po­li­tiques, ar­tistes et per­sonnes du peuple, per­sonnes consa­crées, ec­clé­sias­tiques, y com­pris le Pape Gré­goire XI qui à cette époque, ré­si­dait à Avi­gnon, et que Ca­the­rine ex­hor­ta de fa­çon éner­gique et ef­fi­cace à re­ve­nir à Rome. Elle voya­gea beau­coup pour sol­li­ci­ter la ré­forme in­té­rieure de l’Église et pour fa­vo­ri­ser la paix entre les États : c’est pour cette rai­son éga­le­ment, que le vé­né­rable Jean-Paul II vou­lut la dé­cla­rer co-pa­tronne de l’Europe : pour que le Vieux conti­nent n’oublie ja­mais les ra­cines chré­tiennes qui sont à la base de son che­min et conti­nue de pui­ser à l’Évangile les va­leurs fon­da­men­tales qui as­surent la jus­tice et la concorde.

Ca­the­rine souf­frit beau­coup, comme de nom­breux saints. Cer­tains pen­sèrent même qu’il fal­lait se mé­fier d’elle, au point qu’en 1374, six ans avant sa mort, le cha­pitre gé­né­ral des Do­mi­ni­cains la convo­qua à Flo­rence pour l’interroger. Il mirent à ses cô­tés un frère culti­vé et humble, Ray­mond de Ca­poue, fu­tur maître gé­né­ral de l’Ordre. De­ve­nu son confes­seur et éga­le­ment son « fils spi­ri­tuel », il écri­vit une pre­mière bio­gra­phie com­plète de la sainte. Elle fut ca­no­ni­sée en 1461.

La doc­trine de Ca­the­rine, qui ap­prit à lire au prix de nom­breuses dif­fi­cul­tés et à écrire à l’âge adulte, est conte­nue dans le Dia­logue de la Di­vine Pro­vi­dence, ou Livre de la Di­vine Doc­trine, chef d’œuvre de la lit­té­ra­ture spi­ri­tuelle, dans ses Lettres, et dans le re­cueil de Prières. Son en­sei­gne­ment contient une telle ri­chesse qu’en 1970, le Ser­vi­teur de Dieu Paul VI, la dé­cla­ra Doc­teur de l’Église, titre qui s’ajoutait à ce­lui de co-pa­tronne de la ville de Rome, par vo­lon­té du bien­heu­reux Pie IX, et de pa­tronne d’Italie, se­lon la dé­ci­sion du vé­né­rable Pie XII.

Dans une vi­sion qui ne s’effaça plus ja­mais du cœur et de l’esprit de Ca­the­rine, la Vierge la pré­sen­ta à Jé­sus, qui lui don­na un an­neau splen­dide, en lui di­sant : « Moi, ton créa­teur et sau­veur, je t’épouse dans la foi, que tu conser­ve­ras tou­jours pure jusqu’à ce que tu cé­lèbres avec moi tes noces éter­nelles » (Ray­mond de Ca­poue, Sainte Ca­the­rine de Sienne, Le­gen­da maior, n. 115, Sienne, 1998). Cet an­neau ne de­meu­ra vi­sible qu’à elle seule. Dans cet épi­sode ex­tra­or­di­naire, nous per­ce­vons le sens vi­tal de la re­li­gio­si­té de Ca­the­rine et de toute spi­ri­tua­li­té au­then­tique : le chris­to­cen­trisme. Le Christ est pour elle comme l’époux, avec le­quel existe un rap­port d’intimité, de com­mu­nion et de fi­dé­li­té ; il est le bien-ai­mé au-de­là de tout autre bien.

Cette union pro­fonde avec le Sei­gneur est illus­trée par un autre épi­sode de la vie de cette émi­nente mys­tique : l’échange du cœur. Se­lon Ray­mond de Ca­poue, qui trans­mit les confi­dences re­çues de Ca­the­rine, le Sei­gneur Jé­sus lui ap­pa­rut te­nant dans la main un cœur hu­main rouge res­plen­dis­sant, lui ou­vrit la poi­trine, l’y in­tro­dui­sit et dit : « Ma très chère pe­tite fille, de même qu’un jour j’ai pris le cœur que tu m’offrais, voi­ci à pré­sent que je te donne le mien, et dé­sor­mais, il pren­dra la place qu’occupait le tien » (ibid.). Ca­the­rine a vé­cu vé­ri­ta­ble­ment les pa­roles de saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).

Comme la sainte de Sienne, chaque croyant res­sent le be­soin de s’uniformiser aux sen­ti­ments du Cœur du Christ pour ai­mer Dieu et son pro­chain, comme le Christ lui-même aime. Et nous pou­vons tous lais­ser notre cœur se trans­for­mer et ap­prendre à ai­mer comme le Christ, dans une fa­mi­lia­ri­té avec Lui nour­rie par la prière, par la mé­di­ta­tion sur la Pa­role de Dieu et par les Sa­cre­ments, en par­ti­cu­lier en re­ce­vant fré­quem­ment et avec dé­vo­tion la sainte com­mu­nion. Ca­the­rine ap­par­tient elle aus­si à ce groupe de saints eu­cha­ris­tiques, avec les­quels j’ai vou­lu conclure mon Ex­hor­ta­tion apos­to­lique Sa­cra­men­tum ca­ri­ta­tis (cf. n. 94). Chers frères et sœurs, l’Eucharistie est un don d’amour ex­tra­or­di­naire que Dieu nous re­nou­velle sans cesse pour nour­rir notre che­min de foi, ren­for­cer notre es­pé­rance, en­flam­mer notre cha­ri­té, pour nous rendre tou­jours plus sem­blables à Lui.

Au­tour d’une per­son­na­li­té aus­si forte et au­then­tique com­men­ça à se consti­tuer une vé­ri­table fa­mille spi­ri­tuelle. Il s’agissait de per­sonnes fas­ci­nées par l’autorité mo­rale de cette jeune femme dont la vie at­tei­gnait un ni­veau très éle­vé, et par­fois im­pres­sion­nées éga­le­ment par les phé­no­mènes mys­tiques aux­quels elles as­sis­taient, comme les ex­tases fré­quentes. Beau­coup de gens se mirent à son ser­vice et consi­dé­rèrent sur­tout comme un pri­vi­lège d’être gui­dées spi­ri­tuel­le­ment par Ca­the­rine. Ils l’appelaient « ma­man », car en tant que fils spi­ri­tuels, ils pui­saient en elle la nour­ri­ture de l’esprit.

Aujourd’hui aus­si l’Église tire un grand bé­né­fice de l’exercice de la ma­ter­ni­té spi­ri­tuelle de nom­breuses femmes, consa­crées et laïques, qui nour­rissent dans les âmes la pen­sée pour Dieu, qui ren­forcent la foi des per­sonnes et qui orientent la vie chré­tienne vers des som­mets tou­jours plus éle­vés. « Je vous dis et je vous ap­pelle mon fils — écrit Ca­the­rine en s’adressant à l’un de ses fils spi­ri­tuels Gio­van­ni Sab­ba­ti­ni —, dans la me­sure où je vous mets au monde par des prières in­ces­santes et mon dé­sir au­près de Dieu, comme une mère met son fils au monde » (Re­cueil de lettres, Lettre n. 141 : A dom Gio­van­ni de’ Sab­ba­ti­ni). Elle avait l’habitude de s’adresser au frère do­mi­ni­cain Bar­to­lo­meo de Do­mi­ni­ci par ces mots : « Bien-ai­mé et très cher frère et fils dans le doux Christ Jésus ».

Un autre trait de la spi­ri­tua­li­té de Ca­the­rine est lié au don des larmes. Celles-ci ex­priment une ex­trême et pro­fonde sen­si­bi­li­té, la ca­pa­ci­té à s’émouvoir et à éprou­ver de la ten­dresse. De nom­breux saints ont eu le don des larmes, re­nou­ve­lant l’émotion de Jé­sus lui-même, qui n’a pas re­te­nu et ca­ché ses pleurs de­vant le sé­pulcre de son ami La­zare et la dou­leur de Ma­rie et de Marthe, et à la vue de Jé­ru­sa­lem, au cours de ses der­niers jours ter­restres. Se­lon Ca­the­rine, les larmes des saints se mé­langent au Sang du Christ, dont elle a par­lé avec un ton vi­brant et des images sym­bo­liques très ef­fi­caces : « Rap­pe­lez-vous du Christ cru­ci­fié, Dieu et homme (…) Don­nez-vous pour ob­jet le Christ cru­ci­fié, ca­chez-vous dans les plaies du Christ cru­ci­fié, noyez-vous dans le sang du Christ cru­ci­fié » (Re­cueil de lettres, Lettre n. 21 ; A une per­sonne que l’on ne nomme pas).

Nous pou­vons ici com­prendre pour­quoi Ca­the­rine, bien que consciente des fautes hu­maines des prêtres, ait tou­jours éprou­vé un très grand res­pect pour eux : ces der­niers dis­pensent, à tra­vers les sa­cre­ments et la Pa­role, la force sal­vi­fique du Sang du Christ. La sainte de Sienne a tou­jours in­vi­té les saints mi­nistres, et éga­le­ment le Pape, qu’elle ap­pe­lait « doux Christ de la terre », à être fi­dèles à leurs res­pon­sa­bi­li­tés, tou­jours et seule­ment ani­mée par son amour pro­fond et constant pour l’Église. Avant de mou­rir, elle dit : « Alors que je quitte mon corps, moi en vé­ri­té j’ai consom­mé et don­né ma vie dans l’Église et pour la Sainte Église, ce qui m’est une grâce très par­ti­cu­lière » (Ray­mond de Ca­poue, Sainte Ca­the­rine de Sienne, Le­gen­da maior, n. 363).

Nous ap­pre­nons donc de sainte Ca­the­rine la science la plus su­blime : connaître et ai­mer Jé­sus Christ et son Église. Dans le Dia­logue de la Di­vine Pro­vi­dence celle-ci, à tra­vers une image sin­gu­lière, dé­crit le Christ comme un pont lan­cé entre le ciel et la terre. Ce­lui-ci est for­mé de trois marches consti­tuées par les pieds, par le cô­té et par la bouche de Jé­sus. En s’élevant grâce à ces marches, l’âme passe à tra­vers les trois étapes de chaque voie de sanc­ti­fi­ca­tion : le dé­ta­che­ment du pé­ché, la pra­tique de la ver­tu et de l’amour, l’union douce et af­fec­tueuse avec Dieu.

Chers frères et sœurs, ap­pre­nons de sainte Ca­the­rine à ai­mer avec cou­rage, de ma­nière in­tense et sin­cère, le Christ et l’Église. Fai­sons donc nôtres les pa­roles de sainte Ca­the­rine que nous li­sons dans le Dia­logue de la Di­vine Pro­vi­dence, en conclu­sion du cha­pitre qui parle du Christ-pont : « Par mi­sé­ri­corde, tu nous as la­vés dans le Sang, par mi­sé­ri­corde, tu vou­lus conver­ser avec les créa­tures. O fou d’amour ! Il ne t’a pas suf­fi de t’incarner, mais tu vou­lus aus­si mou­rir ! (…) O mi­sé­ri­corde ! Mon cœur étouffe en pen­sant à toi : car où que je me tourne, je ne trouve que mi­sé­ri­corde » (chap. 30).

Be­noît XVI, Au­dience gé­né­rale du 24 no­vembre 2010
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