M.-N. Tha­but. Fi­dèle en tout ce qu’il fait (Ps 32)

Psaume de di­manche prochain

Ps 32, 2-5. 18-19
Criez de joie pour le Sei­gneur, hommes justes !
Hommes droits, à vous la louange !
2 Ren­dez grâce au Sei­gneur sur la ci­thare,
Jouez pour lui sur la harpe à dix cordes.

4 Oui, elle est droite, la pa­role du Sei­gneur.
Il est fi­dèle en tout ce qu’il fait.
5 Il aime le bon droit et la jus­tice ;
la terre est rem­plie de son amour.

18 Dieu veille sur ceux qui le craignent
qui mettent leur es­poir en son amour,
19 pour les dé­li­vrer de la mort,
les gar­der en vie aux jours de famine.


LE SEI­GNEUR VEILLE SUR CEUX QUI METTENT LEUR ES­POIR EN SON AMOUR 
J’ai en­vie de com­men­cer par là où nous avons ter­mi­né la lec­ture de ce psaume, parce qu’il me semble que nous avons là une clé de l’ensemble. Je vous rap­pelle l’avant-dernier ver­set (le ver­set 18 pour ceux qui ont le psau­tier entre les mains) : « Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur es­poir en son amour ». Nous dé­cou­vrons ici une belle dé­fi­ni­tion de ce que l’on ap­pelle « la crainte de Dieu ». Craindre le Sei­gneur, c’est tout sim­ple­ment mettre notre es­poir en son amour. Le croyant au sens bi­blique, c’est quelqu’un qui est plein d’espoir ; et s’il est plein d’espoir, quoi qu’il puisse ar­ri­ver, c’est parce qu’il sait que « la terre est rem­plie de l’amour de Dieu » comme dit un autre ver­set que nous ve­nons d’entendre.

En hé­breu, la for­mule est plus belle en­core : ce n’est pas « Dieu veille » sur ceux qui le craignent, mais « L’œil du SEI­GNEUR est sur ceux qui le craignent ». Sa­voir que le re­gard plein d’amour du Sei­gneur est en per­ma­nence pen­ché sur nous est la source de notre es­pé­rance. En­core faut-il pré­ci­ser que, dans le texte hé­breu, tou­jours, ce nom de Sei­gneur est ce­lui qu’il a ré­vé­lé à Moïse dans l’épisode du buis­son ar­dent : ce fa­meux mot de quatre lettres YHVH que, par res­pect, les Juifs ne pro­noncent ja­mais, et qui si­gni­fie quelque chose comme « Je suis, je se­rai avec vous, de­puis tou­jours et pour tou­jours, à chaque ins­tant de votre his­toire. » Ce simple nom rap­pelle tou­jours à Is­raël la sol­li­ci­tude avec la­quelle Dieu a en­tou­ré son peuple tout au long de l’Exode. La tra­duc­tion « Dieu veille » dit bien cette vigilance.

C’est ce qui nous per­met de com­prendre le ver­set sui­vant : « pour les dé­li­vrer de la mort, les gar­der en vie aux jours de fa­mine ». Ce sont éga­le­ment des al­lu­sions à la sor­tie d’Égypte : en per­met­tant à son peuple de tra­ver­ser la mer à pied sec, à la suite de Moïse, le Sei­gneur l’a fait échap­per à la mort cer­taine pro­gram­mée par Pha­raon ; puis, en lui en­voyant du ciel la manne chaque jour, pen­dant toute la tra­ver­sée du dé­sert, le Sei­gneur a réel­le­ment gar­dé son peuple en vie aux jours de famine.

Alors la louange jaillit spon­ta­né­ment du cœur de ceux qui ont fait cette ex­pé­rience de la sol­li­ci­tude de Dieu : « Criez de joie pour le Sei­gneur, hommes justes ! Hommes droits, à vous la louange ! » Cette ex­pres­sion « hommes justes » peut nous sur­prendre ; elle est très ha­bi­tuelle pour­tant dans la Bible. On sait que est consi­dé­ré comme « juste » dans la Bible ce­lui qui entre dans le pro­jet de Dieu, ce­lui qui est ac­cor­dé à Dieu, au sens où un ins­tru­ment de mu­sique est bien accordé.

C’est ce que l’on dit d’Abraham, par exemple : « Abram eut foi dans le Sei­gneur et le Sei­gneur es­ti­ma qu’il était juste. » (Gn 15, 6) Il eut foi, c’est-à-dire il fit confiance à Dieu et à son pro­jet. Si bien qu’on pour­rait tra­duire « hommes justes » (en hé­breu les « has­si­dim ») par « les hommes de l’Alliance », ou « les hommes du des­sein bien­veillant de Dieu » c’est-à-dire ceux qui ont en­ten­du la ré­vé­la­tion de la bien­veillance de Dieu et y ré­pondent en adhé­rant à l’Alliance.

CRIEZ DE JOIE POUR LE SEI­GNEUR, HOMMES JUSTES !
Donc, ne pre­nons pas pour de la pré­ten­tion ces titres « hommes justes »… » hommes droits » : il ne s’agit pas de qua­li­tés mo­rales ; le « has­sid » (plu­riel has­si­dim) est un homme comme les autres, pé­cheur comme les autres, mais il est ce­lui qui vit dans l’Alliance du Sei­gneur, qui vit dans la confiance en­vers le Dieu fi­dèle ; parce qu’il a dé­cou­vert le « Dieu de ten­dresse et de fi­dé­li­té », très lo­gi­que­ment, il vit dans la louange : « Criez de joie pour le SEI­GNEUR, hommes justes ! Hommes droits, à vous la louange ! Jouez pour lui sur la harpe à dix cordes. » Et le psaume conti­nue : « Chan­tez-lui le can­tique nouveau. »

Cet ap­pel à la louange qui ré­sonne ici était le chant d’entrée d’une li­tur­gie d’action de grâce. Au pas­sage, nous re­le­vons une in­di­ca­tion sur la mise en œuvre des psaumes et sur l’un au moins des ins­tru­ments de mu­sique uti­li­sés au Temple de Jé­ru­sa­lem. Ce psaume était pro­ba­ble­ment pré­vu pour être ac­com­pa­gné à la harpe à dix cordes.

Je re­prends : « Chan­tez-lui le can­tique nou­veau ». Le mot « nou­veau » dans la Bible ne veut pas dire du « ja­mais vu » ou « ja­mais en­ten­du » ; le chant est « nou­veau » au sens où les mots d’amour, même les plus ha­bi­tuels sont tou­jours nou­veaux. Quand les amou­reux disent « je t’aime », ils ne craignent pas de ré­pé­ter les mêmes mots et pour­tant, la mer­veille, c’est que ce chant-là est tou­jours nouveau.

Je conti­nue : « Oui, elle est droite, la pa­role du Sei­gneur ; il est fi­dèle en tout ce qu’il fait ». Contrai­re­ment aux ap­pa­rences, il n’y a pas là deux af­fir­ma­tions dis­tinctes, l’une concer­nant la pa­role de Dieu, l’autre por­tant sur ses actes, ce qu’il fait ; car la Pa­role de Dieu est acte ; « Il dit et ce­la fut » ré­pète le ré­cit de la créa­tion au cha­pitre 1 de la Ge­nèse. Ou en­core, rap­pe­lez-vous Isaïe au cha­pitre 55 : « Ma pa­role qui sort de ma bouche ne me re­vien­dra pas sans ré­sul­tat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir ac­com­pli sa mis­sion. » (Is 55, 11)

Et ce n’est pas un ha­sard si ce psaume com­porte exac­te­ment vingt-deux ver­sets, (qui cor­res­pondent aux vingt-deux lettres de l’alphabet hé­breu) : c’est en hom­mage à la Pa­role de Dieu, comme pour dire, elle est le tout de notre vie, de A à Z. Et ce n’est pas un com­pli­ment en l’air, si j’ose dire : c’est l’expérience d’Israël qui parle : de­puis la pre­mière pa­role de Dieu à son peuple, ce­lui-ci a ex­pé­ri­men­té à la fois la pa­role qui est pro­messe de li­bé­ra­tion et dans le même temps l’œuvre li­bé­ra­trice de Dieu : à chaque époque de l’histoire de son peuple, la pa­role de Dieu l’appelle à la li­ber­té, et c’est la force de Dieu qui agit le bras de l’homme pour conqué­rir sa li­ber­té ; li­ber­té par rap­port à toute ido­lâ­trie, li­ber­té par rap­port à tout es­cla­vage de toute sorte.

« Il aime le bon droit et la jus­tice ; la terre est rem­plie de son amour ». C’est la vo­ca­tion de la créa­tion tout en­tière qui est dite là : Dieu est amour et la terre en­tière a vo­ca­tion à être le lieu de l’amour, du droit et de la jus­tice. Rap­pe­lez-vous le pro­phète Mi­chée : « Homme, on t’a fait connaître, ô ce qui est bien, ce que le Sei­gneur ré­clame de toi : rien d’autre que res­pec­ter le droit, ai­mer la fi­dé­li­té et t’ap­pli­quer à mar­cher avec ton Dieu. » (Mi 6, 8)