M.-N. Tha­but. « Je suis la porte des brebis »

Le bon ber­ger (IIIe-IVe s.)
Mu­sée du Vatican

Jn10, 1-10
En ce temps-là, Jé­sus dé­cla­ra :
1 « Amen, amen, je vous le dis :
ce­lui qui entre dans l’enclos des bre­bis
sans pas­ser par la porte,
mais qui es­ca­lade par un autre en­droit,
ce­lui-là est un vo­leur et un ban­dit.
2 Ce­lui qui entre par la porte,
c’est le pas­teur, le ber­ger des bre­bis.
3 Le por­tier lui ouvre,
et les bre­bis écoutent sa voix.
Ses bre­bis à lui, il les ap­pelle cha­cune par son nom,
et il les fait sor­tir.
4 Quand il a pous­sé de­hors toutes les siennes,
il marche à leur tête,
et les bre­bis le suivent,
car elles connaissent sa voix.
5 Ja­mais elles ne sui­vront un étran­ger,
mais elles s’enfuiront loin de lui,
car elles ne connaissent pas la voix des étran­gers. »
6 Jé­sus em­ploya cette image pour s’adresser aux pha­ri­siens,
mais eux ne com­prirent pas de quoi il leur par­lait.
7 C’est pour­quoi Jé­sus re­prit la pa­role :
« Amen, amen, je vous le dis :
Moi, je suis la porte des bre­bis.
8 Tous ceux qui sont ve­nus avant moi
sont des vo­leurs et des ban­dits ;
mais les bre­bis ne les ont pas écou­tés.
9 Moi, je suis la porte.
Si quelqu’un entre en pas­sant par moi,
il se­ra sau­vé ;
il pour­ra en­trer ; il pour­ra sor­tir et trou­ver un pâ­tu­rage.
10 Le vo­leur ne vient que pour vo­ler, égor­ger, faire pé­rir.
Moi, je suis ve­nu pour que les bre­bis aient la vie,
la vie en abondance. »

PRE­NEZ GARDE AUX MAU­VAIS BER­GERS
La co­hé­rence des textes de ce di­manche est par­ti­cu­liè­re­ment frap­pante ! Le psaume, puis la deuxième lec­ture et main­te­nant l’évangile nous trans­portent dans une ber­ge­rie. Le psaume com­pa­rait la re­la­tion de Dieu avec Is­raël à la sol­li­ci­tude d’un ber­ger pour son trou­peau ; il di­sait « le SEI­GNEUR est mon ber­ger, je ne manque de rien ; sur des prés d’­herbe fraîche, il me fait re­po­ser. » Dans la deuxième lec­ture, saint Pierre com­pa­rait les hommes qui n’ont pas la foi en Jé­sus-Christ à des bre­bis per­dues : « Vous étiez er­rants comme des bre­bis ; mais à pré­sent vous êtes re­tour­nés vers votre ber­ger, le gar­dien de vos âmes. » Et, ici, dans l’évangile de Jean, Jé­sus dé­ve­loppe son long dis­cours sur le bon pasteur.

Une ber­ge­rie, ce n’est pas un spec­tacle ha­bi­tuel pour une bonne par­tie d’entre nous, il faut bien le dire. Il faut donc que nous fas­sions l’effort d’imaginer le pay­sage du Proche-Orient, le trou­peau re­grou­pé pour la nuit dans un en­clos bien gar­dé ; au ma­tin le ber­ger vient li­bé­rer les bre­bis et les em­mène sur les pâturages.

Si nous avons un ef­fort d’imagination à faire, en re­vanche ce genre de ré­flexion était très fa­mi­lier aux au­di­teurs de Jé­sus : parce que, tout d’abord, il y avait de nom­breux trou­peaux en Is­raël, et en­suite parce que les pro­phètes de l’Ancien Tes­ta­ment avaient pris l’habitude de ce genre de com­pa­rai­sons. Nous en avons re­lu cer­tains pas­sages à pro­pos du psaume. Je ne re­tiens qu’une phrase du pro­phète Isaïe qui in­siste sur la sol­li­ci­tude de Dieu en­vers son peuple : « Lui, plein de com­pas­sion, les gui­de­ra, les condui­ra vers les eaux vives. » (Is 49, 10). En­fin, du fu­tur Mes­sie on di­sait vo­lon­tiers qu’il se­rait un ber­ger pour Israël.

En même temps, les pro­phètes ne ces­saient de mettre en garde contre les mau­vais ber­gers qui re­pré­sentent un vé­ri­table dan­ger pour les bre­bis. C’est évi­dem­ment une af­faire de vie ou de mort pour le trou­peau. Jé­sus, à son tour, s’inscrit bien ici dans le même re­gistre : il dit à la fois la sol­li­ci­tude du ber­ger pour ses bre­bis et le dan­ger que re­pré­sentent pour elles les faux bergers.

Ces thèmes fa­mi­liers, il les re­prend dans l’évangile de ce di­manche, sous la forme de deux pe­tites com­pa­rai­sons suc­ces­sives : celle du ber­ger, puis celle de la porte. Il prend la peine de les in­tro­duire l’une et l’autre par la for­mule so­len­nelle : « Amen, amen, je vous le dis ». Or cette ex­pres­sion in­tro­duit tou­jours du nou­veau ; mais, jus­te­ment, le thème du ber­ger était bien connu, alors où est la nou­veau­té ? D’autre part, Jean pré­cise que ces deux pa­ra­boles sont adres­sées aux Pha­ri­siens : Jé­sus leur a ra­con­té la pre­mière, mais, nous dit Jean, « ils ne com­prirent pas ce que Jé­sus vou­lait leur dire. » Alors Jé­sus en­chaî­na sur la deuxième.

JE SUIS VE­NU POUR QUE LES BRE­BIS AIENT LA VIE EN ABON­DANCE
Pour­quoi les Pha­ri­siens n’ont-ils pas com­pris la pre­mière ? Ils n’ont pas com­pris, ou pas vou­lu com­prendre ? Peut-être tout sim­ple­ment parce que, de toute évi­dence, Jé­sus laisse de­vi­ner qu’il est lui-même ce bon ber­ger ca­pable de faire le bon­heur de son peuple ; et eux se voient ra­va­ler du coup au rang de mau­vais ber­gers. Ils ont donc par­fai­te­ment com­pris ce que Jé­sus veut dire, mais ils ne peuvent l’accepter. Ce se­rait ad­mettre que ce Ga­li­léen est le Mes­sie, l’Envoyé de Dieu, or il ne res­semble en rien à l’idée qu’on s’en fai­sait. C’est peut-être la rai­son pour la­quelle Jé­sus a pris soin de dire « Amen, amen, je vous le dis » ; chaque fois qu’il in­tro­duit un dis­cours par cette en­trée en ma­tière, il faut être par­ti­cu­liè­re­ment at­ten­tif ; c’est l’équivalent de cer­taines phrases que l’on ren­contre sou­vent chez les pro­phètes de l’Ancien Tes­ta­ment : quand l’Esprit de Dieu leur souffle des pa­roles dures à com­prendre ou à ac­cep­ter, ils prennent tou­jours bien soin de com­men­cer et par­fois de ter­mi­ner leur pré­di­ca­tion par des for­mules telles que « oracle du SEI­GNEUR » ou « Ain­si parle le SEI­GNEUR ». Même ain­si mis en garde, les Pha­ri­siens n’ont pas com­pris ou pas vou­lu com­prendre ce que Jé­sus vou­lait leur dire.

Mais il per­siste ; Jean nous dit « C’est pour­quoi Jé­sus re­prit la pa­role » ; on de­vine la pa­tience de Jé­sus qui lui ins­pire cette nou­velle ten­ta­tive pour convaincre son au­di­toire : « Je suis la porte des bre­bis… Si quelqu’un entre en pas­sant par moi, il se­ra sau­vé ». C’est une autre ma­nière de dire qu’il est le Mes­sie, le sau­veur : par lui, le trou­peau ac­cède à la vraie vie. « Moi, je suis ve­nu pour que les bre­bis aient la vie, la vie en abon­dance. » C’est presque une confi­dence : Jé­sus nous dit pour­quoi il est venu. 

Pour ter­mi­ner je re­tien­drais vo­lon­tiers une le­çon de cet évan­gile : Jé­sus nous dit que les bre­bis suivent le ber­ger parce qu’elles connaissent sa voix : der­rière cette image pas­to­rale, on peut lire une réa­li­té de la vie de foi ; nos contem­po­rains ne sui­vront pas le Christ, ne se­ront pas ses dis­ciples si nous ne fai­sons pas ré­son­ner la voix du Christ, si nous ne fai­sons pas connaître la Pa­role de Dieu. J’y en­tends une fois de plus un ap­pel à faire en­tendre par tous les moyens « le son de sa voix ».
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Com­plé­ment
À plu­sieurs re­prises dans l’évangile de Jean, Jé­sus ré­vèle sa mis­sion dans des termes qui sont tout à fait clairs ; tan­tôt, il in­siste sur le fait qu’il est l’envoyé du Père : un jour, à Jé­ru­sa­lem, par exemple, il a dit « Je suis ve­nu au nom de mon Père » (Jn 5, 43) ; tan­tôt il dit le conte­nu de sa mis­sion : à Pi­late, il af­firme : « Moi, je suis né, je suis ve­nu dans le monde pour ce­ci : rendre té­moi­gnage à la vé­ri­té » (Jn 18 ‚37) ; ailleurs il parle de sau­ver le monde : « Je ne suis pas ve­nu ju­ger le monde, mais le sau­ver. » (Jn 12, 47). Ou en­core : « Moi qui suis la lu­mière, je suis ve­nu dans le monde pour que ce­lui qui croit en moi ne de­meure pas dans les té­nèbres. » (Jn 12, 46).