E. Mou­nier. La com­mu­nau­té personnaliste

Il est im­pos­sible de fon­der la com­mu­nau­té en es­qui­vant la per­sonne, fût-ce sur des va­leurs pré­ten­dues humaines.

Nous ré­ser­ve­rons donc le nom de com­mu­nau­té à la seule com­mu­nau­té pour nous va­lable, qui est la com­mu­nau­té per­son­na­liste, que l’on dé­fi­ni­rait as­sez bien une per­sonne de personnes.

Il se­ra bon de s’en faire d’a­bord une image li­mite. Dans une par­faite com­mu­nau­té per­son­nelle chaque per­sonne s’ac­com­pli­rait dans la to­ta­li­té d’une vo­ca­tion continuel­lement fé­conde, et la com­mu­nion de l’en­semble se­rait une ré­sul­tante de cha­cune de ces réus­sites singulières.

Contrai­re­ment à ce qui se passe dans les so­cié­tés vi­tales la place de cha­cun se­rait in­sub­sti­tuable et es­sen­tiel­le­ment vou­lue par l’ordre du tout. L’a­mour seul en se­rait le lien, et non pas au­cune contrainte, au­cun in­té­rêt vi­tal ou éco­no­mique, au­cune ins­ti­tu­tion ex­trin­sèque. Chaque per­sonne y étant pro­mue aux va­leurs su­pé­rieures qui la réa­lisent, trou­ve­rait dans les va­leurs su­pé­rieures ob­jec­tives com­munes le lan­gage qui la re­lie à toutes les autres.

Une telle com­mu­nau­té, rê­vée par les anar­chistes, chan­tée par Pé­guy dans sa Ci­té har­mo­nieuse, n’est pas de ce monde. Les chré­tiens la croient vi­vante dans la Commu­nion des Saints, mais la Com­mu­nion des Saints est seule­ment amor­cée dans l’É­glise mi­li­tante. Elle réa­lise la par­faite Per­sonne de Per­sonnes, grou­pant toute l’­hu­ma­ni­té dans le Corps mys­tique du Christ par une par­ti­ci­pa­tion à la So­cié­té Tri­ni­taire elle-même. Elle doit être pour le chré­tien le but et l’exem­plaire loin­tain de toute commu­nauté. Toute com­mu­nau­té per­son­nelle en est pour lui une image et une par­ti­ci­pa­tion, quoique impure.

Par­fois, dans un amour, avec une fa­mille, quelques amis, nous frô­lons cette com­mu­nau­té per­son­nelle. Un pays peut l’ap­pro­cher, aux plus beaux mo­ments de son his­toire. Mais ces com­mu­nau­tés, dans notre monde in­car­né, sont ri­vées à la chair des in­di­vi­dus qui les com­posent, à la chair même et à l’i­ner­tie propre des ins­ti­tu­tions qui les ex­té­rio­risent. Une dé­gra­da­tion les en­traîne en per­ma­nence, dans leurs manifes­tations hu­maines, du plan de la com­mu­nau­té per­son­nelle au plan de la so­cié­té contrac­tuelle, ou de la so­cié­té vi­tale, ou au plus bas de­gré, du « pu­blic » et de la masse.

L’­his­toire de cha­cune est une os­cil­la­tion de l’un à l’autre plan, sui­vant ses dé­faillances ou ses re­prises. Ain­si la France a été, vers le Ve ou VIe siècle, une masse in­forme de gens de toute ori­gine dont cer­tains par­ti­ci­paient néan­moins à une Per­sonne col­lec­tive, la seule du temps : l’É­glise ; dont d’autres fai­saient par­tie, plus ou moins, de so­cié­tés contrac­tuelles : les ma­gis­trats gal­lo-ro­mains ; dont la ma­jo­ri­té ap­par­te­nait à de mul­tiples so­cié­tés vi­tales : les bar­bares. La no­blesse, aux XIe et XIIe siècles, a consti­tué une so­cié­té vi­tale, mais très vite, au XIIIe, Phi­lippe Au­guste l’a trans­for­mée en so­cié­té contrac­tuelle, et saint Louis l’a fait en­trer, par les croi­sades, dans la Per­sonne col­lec­tive de l’É­glise. Puis il y a eu dis­so­lu­tion, re­bras­sage et créa­tion de la Per­sonne col­lec­tive-France, pour un cer­tain nombre d’an­nées, avec Jeanne d’Arc. Celle-ci a su­bi des fluc­tua­tions, des ré­veils, des es­cla­vages. Après le sur­saut de la guerre, quelques an­nées de cor­rup­tion l’ont fait tom­ber bien au-­des­sous des va­leurs qui la jus­ti­fient. Alors, à cô­té de ceux qui cherchent à lui re­trou­ver dans ces va­leurs une per­son­na­li­té spi­ri­tuelle, on voit les mar­chands de ca­nons fa­bri­quer, à la place du vrai pa­trio­tisme, na­tu­rel et vi­tal, un pa­trio­tisme usur­pa­teur fon­dé, avec des mythes, sur la haine ou la peur.

Si je sur­prends à un mo­ment de son his­toire une com­mu­nau­té qui passe pour telle, je puis dis­cer­ner tous les étages de cette dé­gra­da­tion qu’elle traîne avec elle. Pre­nez l’É­glise, votre pays : la part de la mys­tique, la part de la po­li­tique, comme di­sait Pé­guy, se les dis­putent. Et les mal­en­ten­dus naissent de ce que la se­conde ap­pa­raît seule à ceux de l’extérieur.

Il faut aus­si faire la part de l’illu­sion in­terne. Beau­coup de so­cié­tés se prennent pour de vraies com­mu­nau­tés per­son­nelles parce qu’elles vou­draient l’être. Com­bien de fa­milles ne sont que de fausses Per­sonnes col­lec­tives fon­dées sur le mé­pris, ou la sé­cu­ri­té, ou l’­ha­bi­tude vi­tale, ou le don­nant-don­nant. Un groupe d’a­mis, une es­couade au front, ont for­mé un jour une vraie « fa­mille spi­ri­tuelle », au­tour d’une per­sonne d’é­lite, ou d’une si­tua­tion hé­roïque. Et puis la vie nor­male reprend.

On se re­garde gê­nés par le sou­ve­nir des grandes heures. Les amis re­de­viennent des hommes, avec leurs pas­sions, leurs ou­blis. Quelque temps sub­siste une commu­nauté vi­tale d’­ha­bi­tudes, de sou­ve­nirs proches. En­fin les si­tua­tions changent, de nou­veaux centres cris­tal­lisent de nou­velles com­mu­nau­tés, les sou­ve­nirs s’ef­facent. Cer­tains se crispent pour­tant, veulent main­te­nir le si­mu­lacre de ce qui n’est plus, pré­fèrent l’entre­tenir dans le men­songe plu­tôt que d’ac­cep­ter que le temps ait tourné.

Er­reur. Il faut se ré­si­gner à ce que les Per­sonnes col­lec­tives meurent comme les per­sonnes in­di­vi­duelles. Nous avons tous, si jeunes que nous soyons, dé­jà per­du des com­mu­nau­tés comme nous avons per­du des amis. Peut-être, elles aus­si vont­-elles nous at­tendre dans l’éternité.

Em­ma­nuel Mou­nier (1905-1950), Ré­vo­lu­tion per­son­na­liste et com­mu­nau­taire (1932-1935)
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