M. Grü­ne­wald. Ré­sur­rec­tion (1512-1516)

Pier­lui­gi da Pa­les­tri­na (~1525-1594), Je­su, Rex ad­mi­ra­bi­lis 1
The Mon­te­ver­di Choir, dir. John Eliot Gardiner

Mat­thias Grü­ne­wald (1475-1528)
Ré­sur­rec­tion, Re­table d’Is­sen­heim (1512-1516)
Re­vers du bat­tant droit, Mu­sée d’Un­ter­lin­den, Colmar

Le Christ écarte les bras, les paumes tour­nées vers l’extérieur, dans un geste ré­cla­mant une forte ten­sion, qu’il ac­com­plit pour­tant avec une im­pres­sion de sou­ve­raine lé­gè­re­té, et par le­quel il semble por­ter de l’intérieur le ha­lo lu­mi­neux qui l’entoure — ou bien ce ha­lo ma­té­ria­lise le geste for­mé par les bras et les mains. La tête du Christ, au centre de la sphère, ir­ra­die d’une lu­mière dans la­quelle elle se fond, de sorte que les traits du vi­sage ne peuvent être dis­tin­gués net­te­ment, comme si sa sub­stance se ré­pan­dait dans toute la sphère, dans tout l’espace des­si­né par les mains. Cette dis­so­lu­tion de la tête et son ex­pan­sion jusqu’au confins d’un uni­vers qu’elle em­brasse in­té­gra­le­ment, m’ap­pa­raît comme une image sai­sis­sante de l’éveil. Ce­lui qui n’oc­cu­pait que l’es­pace de son corps voit ce der­nier trans­fi­gu­ré, re­tour­né comme un gant, di­la­té au point de conte­nir tout l’es­pace. La sphère en­tière, toute sa pé­ri­phé­rie, est de­ve­nue le cœur du Christ qui em­brasse le spec­ta­teur. L’ar­tiste a d’ailleurs pla­cé cette sphère de telle sorte que son centre coïn­cide avec le cœur du Ressuscité.

Il a même re­dou­blé l’impression d’éclosion en en­tou­rant la sphère d’un li­se­ré par le­quel le bleu du lin­ceul se pro­longe tout au­tour du ha­lo de lu­mière, et se fond dans les té­nèbres du ciel noc­turne, ces té­nèbres qui en­tourent le monde comme un lin­ceul que le Christ re­pousse de ses bras, et qu’il trans­forme en lu­mière. L’enveloppe de la mort de­vient ain­si l’­ha­bit de la vie, cou­leur feu et sang, comme si tout ce que tou­chait le Res­sus­ci­té se trou­vait trans­fi­gu­ré par sa vic­toire sur la mort. Après avoir été mis en terre comme une graine, le Christ res­sus­cite et em­brasse dans son geste la to­ta­li­té de la sphère de l’être.

La Ré­sur­rec­tion consti­tue le spec­ta­cu­laire contre­point à la Cru­ci­fixion du pre­mier état du re­table. Là où Grü­ne­wald mon­trait un Christ li­vide, dé­fi­gu­ré et pe­sant sur la croix, il montre ici un Christ trans­fi­gu­ré, lu­mi­neux et presque im­ma­té­riel. Le pas­sage de l’une à l’autre image est l’un des plus puis­sants ef­fets théo­lo­giques du retable.

Le Christ : de la chair meur­trie au corps glo­rieux
Le Christ oc­cupe presque toute la par­tie su­pé­rieure de la com­po­si­tion. Il ne sort pas sim­ple­ment du tom­beau : il semble s’é­le­ver hors du monde ter­restre. Son corps est en­ve­lop­pé d’un im­mense nimbe lu­mi­neux, rouge, orange et do­ré. Cette lu­mière ne pa­raît pas ve­nir d’une source ex­té­rieure iden­ti­fiable : elle émane du Christ lui-même. Grü­ne­wald fait ain­si com­prendre vi­suel­le­ment que le même corps qui a su­bi la Pas­sion est main­te­nant trans­for­mé par la gloire divine.

Le vi­sage du Res­sus­ci­té
Le vi­sage du Christ est ex­tra­or­di­nai­re­ment calme. Il ne ma­ni­feste ni ef­fort ni dou­leur. Les yeux sont ou­verts et le re­gard semble dé­pas­ser le monde ter­restre. Le vi­sage est presque fron­tal, ce qui crée une re­la­tion di­recte avec ce­lui qui re­garde. Le Christ res­sus­ci­té se pré­sente au spec­ta­teur comme le Vivant.

Le nimbe : une ex­plo­sion de lu­mière
C’est pro­ba­ble­ment l’­élé­ment le plus ex­tra­or­di­naire du ta­bleau. Au­tour du Christ se dé­ploie une im­mense man­dorle de lu­mière com­po­sée de rouges, d’o­ranges, de jaunes et de zones presque blanches. La lu­mière prend une forme presque cos­mique. On peut y voir une ma­ni­fes­ta­tion pic­tu­rale de la gloire di­vine : Grü­ne­wald re­pré­sente quelque chose qui dé­passe les lois or­di­naires de la lu­mière. Le Christ semble de­ve­nir lui-même source de lumière.

Le lin­ceul
Le lin­ceul blanc est en­core pré­sent. Il flotte au­tour du corps du Christ et ac­com­pagne son mou­ve­ment as­cen­dant. La ma­tière elle-même semble perdre son poids. C’est une idée es­sen­tielle : la Ré­sur­rec­tion trans­forme le rap­port du corps à la ma­tière. Le Christ n’est plus sou­mis à la pe­san­teur terrestre.

Les sol­dats
Au-des­sous du Christ, les sol­dats sont re­pré­sen­tés dans une agi­ta­tion to­ta­le­ment op­po­sée à sa sé­ré­ni­té. Ils sont ren­ver­sés, aveu­glés ou ter­ri­fiés par l’ap­pa­ri­tion. Leur monde ap­par­tient en­core à la pe­san­teur : leurs corps tombent vers le sol tan­dis que le Christ monte. Grü­ne­wald or­ga­nise donc la scène se­lon deux mou­ve­ments contra­dic­toires : les sol­dats vers le bas, le Christ vers le haut. Toute la com­po­si­tion de­vient ain­si une op­po­si­tion entre la terre et le ciel, la mort et la vie, la peur et la gloire.

Le pay­sage noc­turne
La scène se dé­roule dans une obs­cu­ri­té pro­fonde. Le ciel est sombre, presque noir, et la terre pa­raît plon­gée dans la nuit. Mais cette nuit est trans­per­cée par la lu­mière du Res­sus­ci­té. Grü­ne­wald crée ain­si une vé­ri­table théo­lo­gie de la lu­mière : la nuit n’est pas sup­pri­mée avant la Ré­sur­rec­tion. Elle est vain­cue par la lu­mière qui sur­git au cœur même des ténèbres.

Le monde in­vi­sible
Le Christ pa­raît dé­me­su­ré par rap­port aux sol­dats et au pay­sage. Il ap­par­tient presque à une autre di­men­sion. La lu­mière rou­geoyante qui l’en­toure évoque la ma­ni­fes­ta­tion d’une réa­li­té cé­leste. Le monde vi­sible est mo­men­ta­né­ment tra­ver­sé par le monde in­vi­sible. Grü­ne­wald peint le sur­na­tu­rel non comme une idée abs­traite, mais comme une ex­pé­rience vi­suelle presque violente.

La Ré­sur­rec­tion de Grü­ne­wald ré­pond di­rec­te­ment à la vio­lence de la Cru­ci­fixion. Le Christ qui, quelques pan­neaux au­pa­ra­vant, était dé­fi­gu­ré par la souf­france, ap­pa­raît main­te­nant trans­fi­gu­ré par la lu­mière. Son corps ne pèse plus ; il semble flot­ter entre la terre et le ciel. Les sol­dats, au contraire, tombent lour­de­ment dans l’es­pace terrestre.

Toute la com­po­si­tion re­pose donc sur une op­po­si­tion fon­da­men­tale : la pe­san­teur de la mort contre la lé­gè­re­té de la vie, la nuit contre la lu­mière, la chair meur­trie contre la chair glo­ri­fiée et la peur des hommes contre la paix du Res­sus­ci­té. La souf­france du Christ n’est pas le der­nier mot de l’­his­toire. La chair qui a été meur­trie de­vient le lieu même de la gloire.

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La place de cette scène dans le re­table
La Ré­sur­rec­tion ap­par­tient à un en­semble li­tur­gique et théo­lo­gique beau­coup très vaste. Lorsque les pan­neaux du re­table sont ou­verts ou fer­més, les images se trans­forment et pro­posent suc­ces­si­ve­ment les grands mys­tères de la vie du Christ et de l’­his­toire du salut.

La vio­lence de la Cru­ci­fixion consti­tue ain­si le point culmi­nant de la Pas­sion, mais elle n’est pas le der­nier mot du re­table. C’est pré­ci­sé­ment ce qui donne à l’œuvre sa puis­sance : le Christ mort que Grü­ne­wald montre avec une vé­ri­té presque in­sou­te­nable est aus­si ce­lui qui, dans les autres ou­ver­tures du re­table, ap­pa­raî­tra trans­fi­gu­ré et ressuscité.

Ja­mais la pein­ture ne semble mon­trer la souf­france avec au­tant de cru­di­té, et pour­tant cette souf­france de­vient pré­ci­sé­ment le che­min par le­quel ap­pa­raît l’espérance.

1 Je­su, Rex ad­mi­ra­bi­lis
Et trium­pha­tor no­bi­lis
Dul­ce­do inef­fa­bi­lis
To­tus desiderabilis.

Mane no­bis­cum Do­mine
Et nos illus­tra lu­mine
Pul­sa men­tis ca­li­gine
Mun­dum reple dulcedine.

Jé­sus roi ad­mi­rable
et noble triom­pha­teur,
dou­ceur inef­fable,
en­tiè­re­ment désirable,

reste avec nous Sei­gneur.
Éclaire-nous de ta lu­mière.
L’obs­cu­ri­té de notre es­prit une fois chas­sée,
rem­plis le monde de douceur.