P. Pi­cas­so. Na­ture morte, pot et orange (1944)

Erik Sa­tie (1866-1925), Gnos­sienne 3
Pas­cal Ro­gé, piano

Pi­cas­so (1881-1973) peint cette na­ture morte en 1944, au cœur d’une pé­riode sombre de l’histoire eu­ro­péenne. Pa­ris est alors en­core oc­cu­pé par l’armée al­le­mande ; la Li­bé­ra­tion, en août, marque un tour­nant. L’œuvre s’inscrit ain­si dans ces an­nées où Pi­cas­so, de­meu­ré dans la ca­pi­tale, pour­suit son tra­vail ar­tis­tique mal­gré la guerre.

Pa­blo Pi­cas­so (1881-1973)
Na­ture morte au pot et à l’o­range (1944)
Mu­sée d’Art mo­derne et contem­po­rain, Saint-Étienne 

Une scène or­di­naire qui de­vient un théâtre
Sur la table se trouvent trois ob­jets : un vase, une cruche et une orange. Leur ba­na­li­té ap­pa­rente est trom­peuse. Pi­cas­so les dis­pose comme les per­son­nages d’une pe­tite scène si­len­cieuse. La table consti­tue une sorte de pla­teau, tan­dis que le mur du fond, par­ta­gé entre deux zones de vert, or­ga­nise l’espace en deux champs dis­tincts. À pre­mière vue, on pour­rait croire à l’angle d’une pièce ; pour­tant, la pers­pec­tive ne per­met pas de re­cons­truire un in­té­rieur co­hé­rent. Le peintre construit un es­pace pic­tu­ral, sou­mis à sa propre logique.

Le dia­logue des formes
Les ob­jets semblent presque doués d’une per­son­na­li­té. Le vase se dresse, élan­cé, comme une pré­sence qui se dé­tour­ne­rait de la scène. La cruche pa­raît plus vi­vante : son bec peut évo­quer un oi­seau, son anse une aile re­pliée, tan­dis que son corps ar­ron­di sug­gère une sil­houette ani­male. L’orange, pe­tite forme sphé­rique, se tient entre les deux ré­ci­pients, comme un troi­sième per­son­nage qui les met en relation.

Pi­cas­so nous in­vite à per­ce­voir, dans leurs contours, des at­ti­tudes et des gestes pos­sibles. La cruche cesse d’être un simple us­ten­sile : elle semble at­tendre, re­gar­der, peut-être même prendre part à un jeu. La na­ture morte de­vient une sorte de fable sans pa­roles, où les choses in­ani­mées ac­quièrent une pré­sence presque humaine.

La cou­leur, prin­cipe de construc­tion
Les deux verts du fond ne servent pas seule­ment à re­pré­sen­ter un mur éclai­ré de fa­çon in­égale. Ils consti­tuent le vé­ri­table prin­cipe d’organisation du ta­bleau. Le contraste entre les sur­faces co­lo­rées et les ob­jets fait ap­pa­raître une cor­res­pon­dance sub­tile : les ré­ci­pients se dé­tachent sur des fonds qui semblent choi­sis pour ren­for­cer leurs propres cou­leurs. L’orange oc­cupe une place sin­gu­lière. Sa forme ronde et sa cou­leur propre lui donnent une fonc­tion de ponc­tua­tion vi­suelle. Elle at­tire le re­gard vers le centre de la scène et re­lie les deux groupes d’objets. Le ta­bleau est ain­si une sur­face où les cou­leurs se ré­pondent, s’opposent et s’équilibrent.

La vie se­crète des choses
Dans Na­ture morte au pot et à l’orange, Pi­cas­so trans­forme quelques ob­jets fa­mi­liers en ac­teurs d’une scène si­len­cieuse. Le ta­bleau ne ra­conte au­cune his­toire pré­cise, mais il sus­cite une mul­ti­tude de re­la­tions pos­sibles entre les formes. La cruche semble avoir une at­ti­tude, le vase pa­raît ab­sent, l’orange de­vient un point de ren­contre. Et le mur lui-même, par ses deux verts, par­ti­cipe à cette conver­sa­tion. La vé­ri­table énigme du ta­bleau est peut-être celle-ci : com­ment la pein­ture par­vient-elle à don­ner une pré­sence si in­tense à des choses qui, dans la vie quo­ti­dienne, passent presque in­aper­çues ? Pi­cas­so nous in­vite à re­gar­der au­tre­ment, à dé­cou­vrir dans l’ordinaire un monde de cor­res­pon­dances, de jeux et de métamorphoses.