Rem­brandt. Aris­tote et le buste d’Homère

Nadia Bou­lan­ger (1887-1979), Pièces pour vio­lon­celle et pia­no, Roland Pidoux, vio­lon­celle, Emile Naou­moff, piano 

Rem­brandt (1606-1669)
Aris­tote contem­plant le buste d’Ho­mère (1653)
Metro­po­li­tan Museum of Art, New York 


L’en­tre­prise phi­lo­so­phique
Ce tableau de Rem­brandt, Aris­tote contem­plant le buste d’Ho­mère, (Metro­po­li­tan Museum of Art, New York, 1653) sym­bo­lise l’en­tre­prise phi­lo­so­phique telle que je la com­prends. Aris­tote, c’est le phi­lo­sophe, comme on l’ap­pe­lait au Moyen Âge, mais le phi­lo­sophe ne com­mence pas de rien. Et même, il ne com­mence pas à par­tir de la phi­lo­so­phie, il com­mence à par­tir de la poé­sie. Il est tout à fait remar­quable, d’ailleurs, que la poé­sie soit repré­sen­tée par le poète, comme la phi­lo­so­phie est repré­sen­tée par le phi­lo­sophe, mais c’est le poète qui est sta­tu­fié, alors que le phi­lo­sophe est vivant, c’est-à-dire qu’il conti­nue tou­jours d’in­ter­pré­ter. Le poète est en quelque sorte recueilli dans son œuvre écrite qui est repré­sen­tée par un buste.

Je vou­drais sou­li­gner deux ou trois détails qui n’ap­pa­raissent pas à pre­mière vue. D’a­bord, contrai­re­ment au titre, Aris­tote ne contemple pas le buste d’Ho­mère ; il le touche. C’est-à-dire qu’il est en contact avec la poé­sie. La prose concep­tuelle du phi­lo­sophe est en contact avec la langue ryth­mée du poème. Aris­tote regarde autre chose. Quoi ? Nous ne le savons pas. Mais il regarde autre chose que la phi­lo­so­phie. Il touche la poé­sie mais pour réorien­ter son regard vers autre chose ; vers l’être ? la véri­té ? Tout ce qu’on peut imaginer.

Je vou­drais signa­ler un autre détail qui n’est pas remar­qué si on n’est pas conduit par un bon guide. C’est qu’il y a trois per­son­nages sur ce tableau. Aris­tote est vêtu de vête­ments contem­po­rains (de Rem­brandt, natu­rel­le­ment) - la phi­lo­so­phie est tou­jours contem­po­raine - alors que le buste d’Ho­mère est sta­tu­fié. Et le troi­sième per­son­nage dans ce tableau se trouve dans la médaille sus­pen­due à la taille d’Aristote. 

Au pre­mier abord, on pour­rait pen­ser que cette médaille faut par­tie de l’élé­ment déco­ra­tif. Mais j’ai déjà dit que les vête­ments d’A­ris­tote ont une signi­fi­ca­tion. Ils sont, modernes, de l’é­poque du peintre, alors que le buste reste dans sa confi­gu­ra­tion archaïque. Or, sur cette médaille, c’est la tête d’A­lexandre, le poli­tique, qui est repré­sen­tée. Il ne faut pas oublier qu’A­ris­tote a été le pré­cep­teur d’A­lexandre. Et son rap­port au poli­tique n’est pas seule­ment un rap­port d’é­du­ca­teur ; c’est aus­si celui qui a pen­sé le poli­tique, au point même de faire de l’é­thique la pré­face à la politique.

L’é­thique n’est com­plète que comme poli­tique parce que c’est l’en­semble des hommes, c’est la com­mu­nau­té qui est orien­tée vers le « vivre bien ».

Alors, si nous repla­çons cette médaille vrai­ment dans son lieu inter­mé­diaire, nous com­pre­nons que le poli­tique est tou­jours silen­cieu­se­ment pré­sent, dis­crè­te­ment pré­sent, à l’ar­rière-plan du rap­port entre poé­tique et phi­lo­so­phie. Parce que c’est un rap­port de paroles - le poète parle, le phi­lo­sophe parle - mais le poli­tique, dans sa meilleure des­ti­na­tion et dans sa meilleure effi­ca­ci­té, c’est la paix publique, c’est-à-dire la pos­si­bi­li­té que le dis­cours conti­nue dans un ordre tran­quille. Cette médaille est là pour nous rap­pe­ler que la phi­lo­so­phie ne peut conti­nuer son oeuvre de réflexion sur une parole qui n’est pas la sienne, la parole poé­tique, que si elle conti­nue d’en­tre­te­nir lui rap­port actif avec la poli­tique, dont elle a la charge. Si j’ose dire : que le per­son­nage du tableau est char­gé de cette médaille.

Paul Ricoeur (1913-2005), L’unique et le sin­gu­lier, 1999
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