Hen­ri Berg­son. Le temps s’écoule


Le propre du temps est de s’écouler ; le temps déjà écou­lé est le pas­sé, et nous appe­lons pré­sent l’instant où il s’écoule. Mais il ne peut être ques­tion ici d’un ins­tant mathé­ma­tique. Sans doute il y a un pré­sent idéal, pure­ment conçu, limite indi­vi­sible qui sépa­re­rait le pas­sé de l’avenir. Mais le pré­sent réel, concret, vécu, celui dont je parle quand je parle de ma per­cep­tion pré­sente, celui-là occupe néces­sai­re­ment une durée. Où est donc située cette durée ? Est-ce en deçà, est-ce au-delà du point mathé­ma­tique que je déter­mine idéa­le­ment quand je pense à l’instant pré­sent ? Il est trop évident qu’elle est en deçà et au-delà tout à la fois, et que ce que j’appelle « mon pré­sent » empiète tout à la fois sur mon pas­sé et sur mon ave­nir. Sur mon pas­sé d’abord, car « le moment où je parle est déjà loin de moi» ; sur mon ave­nir ensuite, car c’est sur l’avenir que ce moment est pen­ché, c’est à l’avenir que je tends, et si je pou­vais fixer cet indi­vi­sible pré­sent, cet élé­ment infi­ni­té­si­mal de la courbe du temps, c’est la direc­tion de l’avenir qu’il mon­tre­rait. Il faut donc que l’état psy­cho­lo­gique que j’appelle « mon pré­sent » soit tout à la fois une per­cep­tion du pas­sé immé­diat et une déter­mi­na­tion de l’avenir immé­diat. Or le pas­sé immé­diat, en tant que per­çu, est, comme nous ver­rons, sen­sa­tion, puisque toute sen­sa­tion tra­duit une très longue suc­ces­sion d’ébranlements élé­men­taires ; et l’avenir immé­diat, en tant que se déter­mi­nant, est action ou mou­ve­ment. Mon pré­sent est donc à la fois sen­sa­tion et mou­ve­ment ; et puisque mon pré­sent forme un tout indi­vi­sé, ce mou­ve­ment doit tenir à cette sen­sa­tion, la pro­lon­ger en action. D’où je conclus que mon pré­sent consiste dans un sys­tème com­bi­né de sen­sa­tions et de mou­ve­ments. Mon pré­sent est, par essence, sensori-moteur.

Hen­ri Berg­son (1859-1941), Matière et mémoire
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