Paul Ricoeur. Le par­don, contraire de l’oubli


Le par­don est le contraire de l’ou­bli de fuite. On ne peut par­don­ner que ce qui n’a pas été oublié. Ce qui doit être bri­sé c’est la dette, non le sou­ve­nir. Mais, d’un autre côté, le par­don accom­pagne l’oubli actif, celui que nous avons lié au tra­vail de deuil ; et c’est en ce sens qu’il gué­rit. Car il porte non sur les évé­ne­ments dont la trace doit être pro­té­gée, mais sur la dette dont la charge para­lyse la mémoire et, par exten­sion, la capa­ci­té de se pro­je­ter de façon créa­trice dans l’avenir. Et c’est toute la dia­lec­tique du pas­sé et du futur qui est remise en mou­ve­ment, le pro­jet pui­sant dans la res­source immense des pro­messes non tenues par le pas­sé. Mais je ne vou­drais pas dire que le par­don se résume à l’addition du tra­vail de sou­ve­nir et du tra­vail de deuil. Il s’ajoute à l’un et l’autre. Et, en s’ajoutant, il apporte ce qui en lui n’est pas tra­vail, mais pré­ci­sé­ment don. Ce que le par­don ajoute au tra­vail de sou­ve­nir et au tra­vail de deuil, c’est sa géné­ro­si­té. Mais, si le par­don est plus que tra­vail, c’est d’abord parce que le pre­mier rap­port que nous avons avec lui consiste non à l’exercer, à le don­ner, comme on dit, mais à le deman­der. Le par­don est d’abord ce qui se demande à un autre, et d’abord à la vic­time. Or, qui se met sur le che­min de la demande de par­don doit être prêt à entendre une parole de refus. Entrer dans l’aire du par­don, c’est accep­ter de se mesu­rer à la pos­si­bi­li­té tou­jours ouverte de l’impardonnable. Par­don deman­dé, n’est pas par­don dû. C’est au prix de ces réserves que la gran­deur du par­don se mani­feste. En lui se découvre toute l’étendue de ce que l’on peut appe­ler l’économie du don. L’important est de bri­ser la dette, mais non l’oubli. C’est alors que le par­don se révèle être, en ver­tu de sa géné­ro­si­té même, comme le ciment entre tra­vail de mémoire et tra­vail de deuil.

Paul Ricœur (1913-2005), Le par­don peut-il gué­rir ?
> Bio­gra­phie