Louis Bouyer. La Pâque continue


Dire que les fes­ti­vi­tés pas­cales sont le centre de l’année ecclé­sias­tique, cela n’est pas assez dire ; elles sont et le foyer où tout converge, et la source de laquelle tout découle.

Tout le culte chré­tien n’est qu’une célé­bra­tion conti­nue de la Pâque : le soleil qui ne cesse de se lever sur la terre traîne après lui un sillage d’eucharisties qui ne s’interrompt pas un seul ins­tant, et chaque messe célé­brée, c’est la Pâque qui se pro­longe. Chaque jour de l’année litur­gique, et dans chaque jour chaque ins­tant de la vie de l’Église qui ne dort jamais, conti­nue et renou­velle cette Pâque que le Sei­gneur avait dési­rée d’un si grand désir man­ger avec les siens, en atten­dant celle qu’il man­ge­ra dans son royaume avec eux et qui se pro­lon­ge­ra durant l’éternité. La Pâque annuelle que nous ne ces­sons ni de nous remé­mo­rer ni d’attendre nous main­tient sans relâche dans le sen­ti­ment des pre­miers chré­tiens qui s’écriaient, tour­nés vers le pas­sé : « Le Sei­gneur est vrai­ment res­sus­ci­té !», et tour­nés vers l’avenir : « Viens Sei­gneur Jésus ! Viens bientôt !»

La reli­gion chré­tienne, en effet, n’est pas sim­ple­ment une doc­trine, elle est un fait, une action, et non pas une action du pas­sé, mais une action du pré­sent où le pas­sé se retrouve et où l’avenir s’approche. C’est en cela qu’elle ren­ferme un mys­tère, un mys­tère de foi, car elle nous affirme que devient nôtre aujourd’hui l’action qu’un Autre accom­plit jadis et dont nous ne ver­rons les fruits en nous que plus tard. Cette action accom­plie jadis par lui, c’est la Pâque d’il y a deux mille ans. Cette action deve­nant nôtre aujourd’hui, c’est la Pâque que nous célé­brons. La gloire qui en résul­te­ra pour nous, comme elle a résul­té pour Lui, c’est la Pâque éter­nelle que les élus célèbrent dans le ciel, le fes­tin de l’Agneau immo­lé et glo­rieux. Car le Christ est mort pour nous, non pas afin de nous dis­pen­ser de mou­rir, mais bien plu­tôt pour nous rendre capables de mou­rir effi­ca­ce­ment : de mou­rir à la vie du vieil homme pour revivre à celle de l’homme nou­veau qui ne meurt plus.

C’est là le sens de la Pâque : elle nous enseigne que le chré­tien dans l’Église doit mou­rir avec le Christ pour res­sus­ci­ter avec lui. Et elle ne fait pas que l’enseigner, comme on mon­tre­rait du doigt quelque chose que l’on ne tient pas en son pou­voir, elle l’opère. La Pâque, c’est le Christ qui est mort et res­sus­ci­té une fois, nous fai­sant mou­rir de sa mort et nous res­sus­ci­tant à sa vie. Ain­si la Pâque n’est-elle pas une simple com­mé­mo­rai­son ; elle est la Croix et le Tom­beau vide ren­dus pré­sents. Mais main­te­nant ce n’est plus le Chef qui doit s’étendre sur la croix pour se rele­ver du tom­beau ; c’est son corps, l’Église, et dans ce corps, c’est cha­cun de ses membres que nous sommes. Cette mort avec le Christ et cette résur­rec­tion avec lui nous donnent la vie cachée avec le Christ en Dieu, qui paraî­tra lorsque le Christ lui-même paraî­tra. C’est là tout le mys­tère que Dieu, d’après saint Paul, avait réser­vé pour ces der­niers temps, les nôtres. On a sou­vent sou­li­gné l’extraordinaire abon­dance des com­po­sés en avec sous la plume de saint Paul, et l’on a remar­qué jus­te­ment que c’est un trait carac­té­ris­tique de toute sa concep­tion de la vie chré­tienne. En effet, pour lui, la vie chré­tienne, vie de l’Église ou vie de chaque chré­tien, est une vie avec le Christ.

Louis Bouyer (1913-2004), Le Mys­tère pas­cal
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