Karl Barth. Le mal ab­so­lu et notre libération


Lorsque nous di­sons dans le Pa­ter : « Ne nous laisse pas en­trer en ten­ta­tion, mais dé­livre-nous du Ma­lin », il est ques­tion ici de la grande ten­ta­tion. Il ne s’a­git pas seule­ment du mal, mais du Ma­lin. Il y a des ten­ta­tions mi­neures, des pé­chés qui ne conduisent pas à la mort. Je di­rais presque : des ten­ta­tions pro­vi­soires. Ce sont des ten­ta­tions aux­quelles on peut ré­sis­ter. Dans la sixième de­mande du Notre Père, il n’est pas ques­tion de maux de ce genre, de ces ten­ta­tions mi­neures qui ont un ca­rac­tère re­la­tif et supportable.

La grande ten­ta­tion : c’est l’œuvre du Ma­lin. Il ne s’a­git pas ici d’une me­nace or­di­naire dont on au­rait clai­re­ment conscience et à la­quelle on pour­rait ré­sis­ter. Il est ques­tion de la me­nace in­fi­nie du néant qui s’op­pose à Dieu lui-même. D’une me­nace qui n’en­traîne pas, pour la créa­ture, seule­ment un dan­ger pas­sa­ger, une des­truc­tion d’im­por­tance se­con­daire, une cor­rup­tion mo­men­ta­née, mais la chute to­tale, l’ex­tinc­tion dé­fi­ni­tive. Voi­là la ten­ta­tion suprême.

Ce mal ab­so­lu s’im­pose à la créa­tion sous la forme que nous connais­sons tous : le pé­ché et la mort. Il ap­pa­raît dans la do­mi­na­tion illé­gi­time, in­com­pré­hen­sible et in­ex­pli­cable de ce­lui que l’É­cri­ture ap­pelle le Diable. La créa­ture est sans dé­fense vis-à-vis de cette me­nace. Dieu lui est su­pé­rieur, mais pas la créa­ture. Une fois dans la place, le Diable exerce des ra­vages sans fin contre les­quels nous ne pou­vons rien en de­hors de la pro­tec­tion que Dieu donne.

A la vé­ri­té, Dieu ne nous pousse pas dans cette ten­ta­tion. Non, tu ne le fais pas, toi, notre Père. Com­ment le pour­rais-tu, toi qui t’es ré­vé­lé dans ton Fils ? Tu n’as pas double face. Ton at­ti­tude à l’é­gard de la grande ten­ta­tion n’est pas sus­pecte, elle est ca­té­go­rique. La ré­sis­tance que tu lui op­poses est claire et nette. Il en est ain­si dès le pre­mier jour de la Créa­tion, dès que tu as dit : Que la lu­mière soit ! Toi, notre Père, tu n’as pas d’ac­coin­tances avec le mal, tu ne connais pas de com­pro­mis avec lui, tu ne le to­lères pas. La me­nace du néant ne se­ra ja­mais une me­nace ve­nant de toi, elle ne se­ra ja­mais to­lé­rée ou ad­mise par toi… Nous pou­vons être sûrs qu’en sui­vant ta pa­role, nous ne se­rons pas conduits dans la grande ten­ta­tion. En sui­vant le che­min que tu as pré­pa­ré pour nous et que tu as ré­vé­lé en ton Fils, nous se­rons tou­jours à l’a­bri de cet éga­re­ment. Tu nous dé­li­vre­ras du Malin.

N’es-tu pas le Dieu li­bé­ra­teur ? Un seul est ca­pable de li­bé­rer d’une ma­nière dé­ci­sive. C’est toi. Nous sa­vons main­te­nant que tu es le grand li­bé­ra­teur. Tu t’es op­po­sé per­son­nel­le­ment au Ma­lin, à cet usur­pa­teur dont le règne doit être abo­li parce qu’il n’a rien à faire dans ta créa­tion. Tu t’es avan­cé pour bri­ser les pou­voirs de ce règne du Diable. Tu as fait tom­ber le Diable du ciel comme un éclair : nous l’a­vons vu tom­ber. Tu as triom­phé des té­nèbres dans la ré­sur­rec­tion de ton Fils. Tu as an­non­cé ta vic­toire par tant de signes et de mi­racles ; et tu l’an­nonces en­core par­mi nous par le bap­tême au nom de ton Fils et par la pré­sence de son corps et de son sang dans la Cène.

Toi, tu nous as dé­jà ar­ra­chés à cette mâ­choire-là. A toi la gloire ! Nous n’a­vons plus à nous lais­ser im­pres­sion­ner par la me­nace du Ma­lin, ni à la craindre. Et c’est pour­quoi nous prions : « Ne nous laisse pas en­trer en ten­ta­tion, mais dé­livre-nous du Malin. »

Karl Barth (1886-1968), La prière
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