Jean Chrysostome. « J’ai vu le Seigneur » (Isaïe)


Écoute ce que dit Isaïe : « L’année où mourut le roi Ozias, il arriva que je vis le Seigneur assis sur un trône qui s’élevait très haut; les Séraphins se tenaient en cercle autour de lui. Ils avaient chacun six ailes; avec deux de ces ailes ils se cachaient le visage et avec deux autres les pieds. »

Dis-moi, pour quelle raison les Séraphins se cachent-ils le visage avec leurs ailes ? Pourquoi, sinon parce qu’ils ne peuvent supporter l’éclat et le scintillement de la lumière qui vient du trône ? Et pourtant ils ne voyaient pas cette lumière dans tout son éclat, ils ne contemplaient pas l’essence divine elle-même dans toute sa pureté, mais ils avaient sous les yeux des témoignages de sa condescendance. Qu’est-ce que cette condescendance divine ? C’est lorsque Dieu se montre non pas tel qu’il est, mais tel qu’il peut être vu par celui qui est capable de cette vision, en proportionnant ce qu’il montre de lui-même à la faiblesse des yeux de ceux qui le regardent.

Qu’il y eût dans ce cas condescendance, c’est évident d’après les paroles mêmes du prophète : « Je vis, dit-il, le Seigneur assis sur un trône qui s’élevait très haut. » Mais Dieu n’est pas assis, car c’est là une position des êtres corporels. Et il n’est pas sur un trône : Dieu n’est pas enserré dans un trône, car la divinité est infinie. Et pourtant ces Vertus d’en haut n’étaient pas même capables de supporter la condescendance divine, bien qu’elles fussent proches : « Les Séraphins se tenaient en cercle autour de lui. » Ou plutôt, c’est à cause de cela même qu’elles ne pouvaient pas le voir, parce qu’elles étaient tout près. Mais en réalité l’Esprit Saint ne veut pas dire qu’elles étaient près de Dieu dans le sens local. Il entend montrer par là que, bien que leurs natures soient plus proches que les nôtres de l’essence divine, elles ne peuvent cependant pas le contempler ainsi, et c’est pourquoi il dit : « Les Séraphins se tenaient en cercle autour de lui », ne faisant pas ainsi allusion au lieu, mais voulant signifier par cette proximité locale leur parenté plus étroite que la nôtre avec Dieu.

En effet, le caractère incompréhensible de Dieu nous apparaît, à nous, moins nettement qu’à ces illustres Vertus, dans toute la mesure où elles surpassent la nature humaine en pureté, en sagesse et en perspicacité. De même que l’aveugle saisit moins bien que le clairvoyant le caractère inaccessible des rayons du soleil, de même nous saisissons moins bien qu’elles le caractère incompréhensible de Dieu. La distance qui sépare un clairvoyant d’un aveugle n’est pas plus grande que la différence entre elles et nous.

Aussi lorsque tu entends le prophète dire : « J’ai vu le Seigneur », ne va pas t’imaginer qu’il a vu son essence; il n’a vu de lui que ce que sa condescendance a bien voulu lui laisser voir, et encore sous une forme plus estompée que pour les Vertus d’en haut, car il n’avait certes pas la même puissance de vision que les Chérubins.

Saint Jean Chrysostome (354-402), Sur l’Incompréhensibilité, Homélie 3 – SC 28bis
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