Ber­nard Ses­boüé. Par­ler du ciel


Nous ne pou­vons par­ler du ciel, cet au-​delà de toute ex­pé­rience pos­sible, qu’à tra­vers un ré­seau d’images qui se com­plètent les unes les autres. Cet ap­pel aux re­pré­sen­ta­tions est in­évi­table. Mais celles-​ci doivent être com­prises se­lon ce qu’elles sont. La vie éter­nelle est pré­sen­tée sous la forme d’un re­pas de fête : plai­sir du goût sans doute, mais in­sé­pa­rable de ce­lui de la convi­via­li­té, de l’échange hu­main qui passe par le par­tage des mets. Ce re­pas est évo­qué dans les pa­ra­boles évan­gé­liques comme le re­pas des noces du Fils avec l’humanité. La mé­ta­phore des noces ren­voie aux ex­pé­riences les plus in­tenses de l’amour, qui sont, elles aus­si, une image de cette vie d’amour qui se­ra la nôtre, de par notre par­ti­ci­pa­tion à l’échange trinitaire.

Évi­dem­ment, il im­porte de ne pas faire du ciel, à par­tir de ces re­pré­sen­ta­tions, le lieu d’une jouis­sance égoïste et avi­lis­sante. Sans doute la joie du ciel ne sera-​t-​elle pas quelque chose d’absolument dif­fé­rent des plai­sirs d’ici-bas. Si­non elle ne pour­rait pas nous com­bler, ni être à notre goût. Mais elle se­ra le fait d’un amour par­fai­te­ment pur et ou­vert aux autres, qui nous in­vi­te­ra à un in­ces­sant dé­pas­se­ment de nous-​mêmes, dans une ou­ver­ture et une com­mu­nion tou­jours plus grandes.

Si le ciel est com­mu­nion des hommes avec Dieu, il est évi­dem­ment aus­si com­mu­nion des hommes entre eux. L’humanité est faite d’une mul­ti­tude de frères. Le ciel est consti­tué par le corps mys­tique du Christ, c’est-à-dire le corps de l’humanité in­té­gré dans l’humanité per­son­nelle du Christ. Le ciel, c’est donc la par­faite réa­li­sa­tion de l’Église, qui se confond dé­sor­mais avec le Royaume de Dieu qu’elle an­non­çait et fai­sait dé­jà gran­dir sur la terre.

Dé­sor­mais tous les murs de haine sont abat­tus, l’humanité vit dans la ré­con­ci­lia­tion com­plète et dans la cha­ri­té. Toutes les re­la­tions inau­gu­rées sur la terre se re­trouvent et s’épanouissent. Un nombre in­fi­ni de re­la­tions nou­velles se noue. Ce­la n’est pos­sible que parce que la dis­tinc­tion des per­sonnes hu­maines est par­fai­te­ment main­te­nue, de même que l’identité concrète de cha­cune. En ef­fet, la dis­pro­por­tion qui existe entre l’homme et Dieu pour­rait sus­ci­ter en nous une in­ter­ro­ga­tion et même une an­goisse. Dans cet uni­vers du Royaume de Dieu ne serons-​nous pas per­dus comme une goutte d’eau dans la mer ? Qu’en sera-​t-​il de notre per­son­na­li­té ? Ce don de Dieu ne nous brûlera-​t-​il pas tout en­tier au point de ne rien lais­ser de nous ? Les mys­tiques orien­tales ne présentent-​elles pas le sa­lut comme une forme de perte de soi dans le grand tout ?

Se­lon la pers­pec­tive chré­tienne, il n’en va nul­le­ment ain­si : la di­vi­ni­sa­tion de l’homme, dé­jà se­crè­te­ment vé­cue dans la grâce et qui se­ra plei­ne­ment ma­ni­fes­tée dans la gloire de Dieu, n’entre ja­mais en conflit avec son hu­ma­ni­sa­tion. Les deux coïn­cident, puisque nous ne pou­vons être plei­ne­ment nous-​mêmes sans vivre en com­mu­nion avec Dieu. Pour l’homme, la proxi­mi­té ac­crue de Dieu n’est pas sa perte, mais sa pro­mo­tion ; elle le fait de­ve­nir plus libre et plus lui-même.

Tout ce qui fait notre iden­ti­té d’homme ou de femme, iden­ti­té mo­de­lée par notre his­toire ter­restre, se­ra donc main­te­nu tout en étant trans­fi­gu­ré. L’être per­son­nel que nous nous se­rons fa­çon­né, la ri­chesse de nos ex­pé­riences, l’immense ac­quis de notre exis­tence, tout ce­la, qui est le fruit de la grâce et de notre li­ber­té, se main­tien­dra avec toutes les ca­pa­ci­tés d’ouverture, de re­la­tion et de com­mu­nion ain­si éveillées. Le ciel se­ra donc les re­trou­vailles des re­la­tions hu­maines éta­blies en ce monde. Dieu pour­ra prendre alors en main cet être in­ache­vé pour lui don­ner de nou­velles di­men­sions dont nous n’avons pas idée.

Ber­nard Ses­boüé (*1929), Ré­sur­rec­tion et fin du monde
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