Ph. Chèvre. Par-des­sus l’offense

Georges Braque (1882-1963)
Deux oi­seaux sur fond bleu (1961)
Li­tho­gra­phie

Un re­gard pros­pec­tif qui ouvre un ho­ri­zon par-des­sus l’offense

Vic­times d’une ac­tion of­fen­sante ou lâche, nous pen­sons qu’un jour ou l’autre il fau­dra bien par­don­ner. Sou­vent nous en­vi­sa­geons, à tort, de faire table rase. Nous nous y exer­çons par­fois, mais sans ré­sul­tat du­rable. La mé­moire ré­siste. Alors soit nous nous dé­cou­ra­geons : « Il m’est vrai­ment im­pos­sible de par­don­ner ?» Soit, par fa­ci­li­té, nous oc­cul­tons les faits.

En réa­li­té Dieu seul fait table rase de­vant l’of­fense. Chez nous, au contraire, la mé­moire pro­fonde est te­nace. Alors com­ment se com­por­ter ? Il se­rait in­di­qué de faire un bon usage des bles­sures qui nous ont mar­qués. C’est un tra­vail la­bo­rieux et une lutte sur trois fronts.

- Le pre­mier obs­tacle à com­battre est l’ou­bli ac­tif, cet art d’é­lu­der l’é­vo­ca­tion des sou­ve­nirs pé­nibles et cette vo­lon­té sour­noise de ne pas cher­cher à sa­voir. Le tra­vail de mé­moire de­mande du cou­rage de­vant les risques de l’ ou­bli facile.

- Un se­cond front ? Le dan­ger de la ré­pé­ti­tion. Cette fa­çon de res­sas­ser les hu­mi­lia­tions a quelque chose de pa­tho­lo­gique, qui em­pêche le vé­ri­table tra­vail de la mé­moire, c’est-à-dire l’ex­pli­ca­tion des faits et la pu­ri­fi­ca­tion de la haine ou de la vin­dicte ri­vées à notre cœur. Com­prendre li­bère les pas­sions de leurs hantises.

- La mé­moire est es­sen­tiel­le­ment tour­née vers le pas­sé : elle est ré­tros­pec­tive. Or le tra­vail de mé­moire est vain s’il ne nous aide pas à vivre au pré­sent et à nous pro­je­ter dans l’a­ve­nir. Notre per­son­na­li­té est faite pour une part de ce que nous sommes ca­pables de ra­con­ter de nous-mêmes et de nos re­la­tions avec les autres. Mais il y a un autre as­pect de notre iden­ti­té : la pro­messe. C’est un re­gard pros­pec­tif qui ouvre un ho­ri­zon par-des­sus l’offense.

Par-don­ner : don­ner par-des­sus l’of­fense, en ces­sant de res­sas­ser, sans ou­blier de dé­nom­mer, et en dé­cou­vrant de nou­velles pers­pec­tives. Ce par­don-là est pos­sible. Il éveille en nous une paix très profonde.

Phi­lippe Chèvre (*1951), Confé­rence don­née à Bâle, avril 2016, ex­trait
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