Gilles Binchoix (~1400-1460), A solis ortus cardine a
Ensemble féminin de musique vocale de Lausanne, dir. Marie-Hélène Dupard

Il s’agit de l’ancien portail du XIIIe siècle situé à l’intérieur de l’église. Au tympan le Christ est représenté entre saint Pierre et saint Paul et au registre inférieur sont figurées les Vierges sages et folles. Les Vierges vigilantes auréolées sont accueillies par le Christ bénissant et tenant le Livre. Les Vierges insensées se heurtent à la porte fermée.

Le récit évangélique : attendre l’époux
Le sujet provient de l’Évangile selon saint Matthieu (25, 1-13) b. Dix jeunes filles attendent l’époux venu célébrer les noces. Toutes portent des lampes, mais seules cinq ont emporté une réserve d’huile. Lorsque l’époux arrive, les lampes des jeunes filles imprévoyantes s’éteignent. Elles doivent aller acheter de l’huile et, à leur retour, trouvent la porte fermée.

Les cinq autres entrent dans la salle des noces. La parabole s’achève sur cet avertissement du Christ : « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. » Il ne s’agit pas simplement d’opposer des femmes intelligentes à des femmes étourdies. La différence est spirituelle : les unes ont préparé leur avenir, les autres ont laissé passer le temps sans se préparer à la rencontre décisive.

Les vierges insensées : le drame de la porte fermée
La porte matérialise la frontière entre deux états de l’existence : être accueilli dans la communion divine, ou demeurer à l’extérieur. Le drame est d’autant plus saisissant que les jeunes filles ne sont pas des étrangères venues troubler les noces. Elles étaient invitées, elles aussi. Elles ont attendu le même époux et partagé la même espérance. Pourtant, au moment décisif, elles ne peuvent entrer. La folie dont parle l’Évangile désigne une forme d’aveuglement spirituel, l’illusion que l’on pourra toujours remettre à plus tard ce qui donne son sens à la vie.
Des sculptures à lire avec le tympan
L’emplacement des scènes donne à l’ensemble sa véritable profondeur théologique. En haut, le Christ en majesté bénit, entre saint Pierre et saint Paul. Il est la figure centrale du salut et de l’autorité divine. En bas, le linteau montre les deux issues possibles de l’attente humaine : l’accueil des vierges sages et l’exclusion des vierges insensées. Le portail associe ainsi la représentation du Christ glorieux au récit d’un jugement. Le visiteur se trouve lui-même devant cette image, comme quelqu’un qui franchit le seuil de l’église et s’interroge sur le sens de sa propre existence.
Une méditation sur le temps
La force de ces figures médiévales réside dans leur actualité. Les vierges insensées nous renvoient à une expérience profondément humaine : nous savons que certaines choses sont essentielles, mais nous vivons parfois comme si nous disposions d’un temps illimité. L’huile manquante devient alors l’image de ce qui ne s’improvise pas au dernier moment : l’attention, la fidélité, la charité, la disponibilité intérieure. La préparation spirituelle n’est pas un geste spectaculaire ; elle se constitue lentement, dans les actes ordinaires.
La porte fermée donne à cette leçon une gravité particulière. Le temps n’est pas seulement ce qui passe : il est aussi ce qui nous est donné pour nous préparer à une rencontre.
Les Vierges insensées d’Eguisheim sont ainsi une image de la responsabilité humaine devant le temps. Elles rappellent que l’espérance ne consiste pas à attendre passivement l’avenir, mais à vivre dès aujourd’hui de telle manière que la rencontre espérée puisse être accueillie.
Pour le pèlerin médiéval qui franchissait ce portail, le message était direct : le Christ qui accueille les vierges sages est aussi celui devant lequel chacun aura à se présenter. Le portail devenait une invitation à la vigilance, mais également un appel à orienter toute son existence vers cette rencontre.
a A solis ortus cardine
ad usque terrae limitem
christum canamus principem,
natum Maria Virgine.
Beatus auctor saeculi
servile corpus induit,
ut carne carnem liberans
ne perderet quod condidit.
Clausae parentis viscera
caelestis intrat gratia;
venter puellae baiulat
secreta quae non noverat.
Iesu, tibi sit gloria,
qui natus es de Virgine,
cum Patre et almo Spiritu,
in sempiterna saecula.
Amen.
Coelius Sedulius, poète chrétien (+ ~450)
Du point où le soleil renaît
jusqu’aux lieux où il disparaît,
il faut louer le Prince Christ,
né de Marie, son premier Fils.
Le Christ et Verbe, Créateur,
se fait pour nous un serviteur.
Pour sauver la chair par la chair,
il prend un corps, s’offre et se perd.
La grâce est entrée dans le corps
de la Vierge, étonnant support !
L’humble Marie porte en secret
un enfant que seul Dieu connaît.
Louange et gloire à toi, Jésus,
qui par Marie nous est venu,
avec le Père, avec l’Esprit,
dans tous les siècles infinis.
Amen.
b Mt 25, 1-13
1 Le royaume des Cieux sera comparable à dix jeunes filles invitées à des noces, qui prirent leur lampe pour sortir à la rencontre de l’époux.
2 Cinq d’entre elles étaient insouciantes, et cinq étaient prévoyantes :
3 les insouciantes avaient pris leur lampe sans emporter d’huile,
4 tandis que les prévoyantes avaient pris, avec leurs lampes, des flacons d’huile.
5 Comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent.
6 Au milieu de la nuit, il y eut un cri : « Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre. »
7 Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et se mirent à préparer leur lampe.
8 Les insouciantes demandèrent aux prévoyantes : « Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent. »
9 Les prévoyantes leur répondirent : « Jamais cela ne suffira pour nous et pour vous, allez plutôt chez les marchands vous en acheter. »
10 Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva. Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée.
11 Plus tard, les autres jeunes filles arrivèrent à leur tour et dirent : « Seigneur, Seigneur, ouvre-nous ! »
12 Il leur répondit : « Amen, je vous le dis : je ne vous connais pas. »
13 Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.
