Marc Cha­gall. Le Pa­ra­dis (1961)

Oli­vier Mes­siaen (1908-1992), La Source de Vie,
Que tou­jours mon cœur ait soif de toi, ô fon­taine de vie, source de l’é­ter­nelle lu­mière ! (St Bo­na­ven­ture)
Jen­ni­fer Bate, orgue, Église de la Sainte-Tri­ni­té, Paris 

Marc Cha­gall (1887-1985)
Le Pa­ra­dis (1961)
Mu­sée Marc Cha­gall, Nice 🔍

Un jar­din où toute la Créa­tion vit en har­mo­nie
Cha­gall fait du pa­ra­dis un uni­vers foi­son­nant, tra­ver­sé de vé­gé­ta­tion, d’eau, d’animaux et de créa­tures fan­tas­tiques.
Les verts et les bleus en­ve­loppent la scène d’une lu­mière presque aqua­tique. Les formes se mêlent, les êtres se rap­prochent, les es­pèces semblent com­mu­ni­quer au-de­là de leurs différences. 

Le pa­ra­dis ap­pa­raît ain­si comme un monde d’intimité uni­ver­selle, où l’être hu­main n’est pas en­core sé­pa­ré de la na­ture, ni la na­ture de son Créa­teur. Cha­gall donne une forme sen­sible à un état ori­gi­nel de la vie, lorsque l’existence semble en­core ac­cor­dée à elle-même.

À gauche : le mys­tère de la créa­tion d’Ève
À gauche, Adam est as­sis en tailleur, dans une pos­ture re­cueillie. Il lève le bras comme pour fa­ci­li­ter le geste créa­teur. Au-des­sus de lui, une nuée blanche abrite le mys­tère de l’apparition d’Ève : la pre­mière femme semble émer­ger de cette en­ve­loppe lu­mi­neuse. La pré­sence de Dieu se ma­ni­feste dans la nuée, dans ce blanc qui contraste avec la luxu­riance co­lo­rée du jar­din. Le di­vin est une puis­sance de vie qui fait sur­gir un être nou­veau. Le geste d’Ève, lé­gè­re­ment pu­dique, ajoute à cette nais­sance une di­men­sion de fra­gi­li­té. Elle ap­pa­raît comme un don, une pré­sence en­core neuve au monde. Cette scène fait écho au livre de la Ge­nèse, où la créa­tion de la femme est ra­con­tée comme l’origine de la ren­contre hu­maine : Adam re­con­naît en elle une autre lui-même, à la fois sem­blable et différente.

À droite : le couple et le fruit dé­fen­du
À droite, la scène change de to­na­li­té. Adam et Ève se rap­prochent jusqu’à for­mer un couple presque in­dis­so­ciable. Cha­gall les re­pré­sente avec deux bras et trois jambes : leurs corps se mêlent, comme si l’amour abo­lis­sait mo­men­ta­né­ment les li­mites in­di­vi­duelles. Ils s’apprêtent à par­ta­ger le fruit dé­fen­du, ce­lui de l’arbre de la connais­sance du bien et du mal. Le geste est simple, presque fa­mi­lier. Il ne porte pas l’apparence spec­ta­cu­laire d’une ré­volte ; il ex­prime plu­tôt le dé­sir hu­main de fran­chir une li­mite, de connaître par soi-même et de de­ve­nir maître de son propre destin.

Une com­po­si­tion en deux temps
Le ta­bleau est construit comme un dip­tyque, même s’il s’agit d’une seule toile. Deux mo­ments du ré­cit bi­blique se ré­pondent. À gauche, la créa­tion : la vie est re­çue, dans le mys­tère d’une ini­tia­tive di­vine. À droite, la ten­ta­tion : la li­ber­té hu­maine s’éveille et cherche à fran­chir les li­mites qui lui sont don­nées. Entre ces deux mo­ments, la cou­leur as­sure l’unité de la com­po­si­tion. Les verts et les bleus en­ve­loppent les per­son­nages dans un même uni­vers vi­vant. La struc­ture est donc moins celle d’un ré­cit li­néaire que celle d’une mé­di­ta­tion sur la condi­tion hu­maine. Dès son ap­pa­ri­tion, l’humanité porte en elle la pos­si­bi­li­té de la com­mu­nion et celle de la séparation.

Le pa­ra­dis avant la rup­ture
Le gé­nie de Cha­gall est de ne pas ré­duire le ré­cit de la Ge­nèse à une le­çon mo­rale sur la déso­béis­sance. Il s’attarde sur la beau­té du monde créé, sur la re­la­tion entre l’homme et la femme, sur leur proxi­mi­té avec les ani­maux et les plantes. Le pa­ra­dis est d’abord un monde de re­la­tions. L’homme n’y est pas seul ; il ap­par­tient à une com­mu­nau­té vi­vante. Le couple en­la­cé en de­vient l’image la plus sai­sis­sante : deux êtres peuvent se rap­pro­cher au point de sem­bler ne faire qu’un, sans que cette uni­té ef­face en­tiè­re­ment leur dif­fé­rence. Mais le fruit dé­fen­du in­tro­duit la ques­tion de la li­ber­té. L’être hu­main peut ac­cueillir le monde comme un don ou vou­loir se l’approprier. Il peut vivre dans la re­la­tion ou cher­cher à s’affranchir de toute li­mite. La pein­ture ne tranche pas cette ten­sion par un dis­cours. Elle la laisse vi­brer dans ses cou­leurs, ses gestes et ses formes.

Le Pa­ra­dis de Cha­gall de­meure une image in­té­rieure de l’harmonie pos­sible entre l’homme, la na­ture et le di­vin. Cette œuvre nous in­vite à contem­pler l’instant fra­gile où la créa­tion est en­core un jar­din de com­mu­nion, mais où s’annonce dé­jà la li­ber­té, avec sa pro­messe et son risque. Chez Cha­gall, la Bible de­vient poé­sie : les cou­leurs donnent à voir ce que les mots ne peuvent en­tiè­re­ment ex­pli­quer, le mys­tère d’une hu­ma­ni­té ap­pe­lée à l’amour, mais ca­pable aus­si de s’éloigner de sa source.