M. De­nis. Marthe et Ma­rie (1896)

Gas­ton Li­taize (1909-1991), Jeux de rythmes
Grand orgue Haerp­fer-Er­man, Château-Salins 

Mau­rice De­nis, peintre fran­çais et fi­gure ma­jeure du mou­ve­ment na­bi, re­nou­velle ici un thème évan­gé­lique an­cien : la ren­contre de Jé­sus avec les deux sœurs, Marthe et Ma­rie. Mais, chez lui, le su­jet re­li­gieux ne se ré­duit pas à l’illustration d’un épi­sode bi­blique. Il de­vient une mé­di­ta­tion sur la pré­sence, l’écoute et la vie intérieure.

Mau­rice De­nis (1870-1943)
Marthe et Ma­rie (1896)
Mu­sée de l’Er­mi­tage, Saint-Pétersbourg 

Le ré­cit évan­gé­lique : l’action et la contem­pla­tion
Le ta­bleau ren­voie à l’épisode ra­con­té dans l’Évangile se­lon saint Luc (10, 38-42). Jé­sus entre dans une mai­son où Marthe l’accueille. Tan­dis qu’elle s’affaire aux pré­pa­ra­tifs, sa sœur Ma­rie s’assied aux pieds du Sei­gneur pour écou­ter sa pa­role. Marthe fi­nit par de­man­der à Jé­sus d’intervenir : ne de­vrait-il pas in­vi­ter Ma­rie à l’aider ? Jé­sus lui ré­pond que Marthe se pré­oc­cupe de beau­coup de choses, tan­dis que Ma­rie a choi­si la meilleure part. Cette scène a tra­di­tion­nel­le­ment été in­ter­pré­tée comme une op­po­si­tion entre la vie ac­tive et la vie contem­pla­tive. Pour­tant, le ré­cit ne condamne pas le ser­vice de Marthe : il in­vite plu­tôt à re­con­naître ce qui doit de­meu­rer au centre de toute ac­ti­vi­té hu­maine, l’écoute de la pa­role et l’accueil de l’essentiel.

Une pein­ture na­bi : le réel trans­fi­gu­ré
Mau­rice De­nis ap­par­tient au groupe des Na­bis, ces jeunes peintres qui, à la fin du XIXe siècle, cherchent à li­bé­rer la pein­ture de la simple imi­ta­tion du monde vi­sible. Il for­mule en 1890 cette idée de­ve­nue cé­lèbre : un ta­bleau est avant tout une sur­face plane sur la­quelle des cou­leurs sont as­sem­blées dans un cer­tain ordre. 

Dans Marthe et Ma­rie, cette concep­tion conduit à pri­vi­lé­gier l’harmonie de la com­po­si­tion et la puis­sance ex­pres­sive des cou­leurs plu­tôt qu’une re­pré­sen­ta­tion stric­te­ment réa­liste. Les formes tendent à se sim­pli­fier, les vo­lumes à s’apaiser, et la scène quo­ti­dienne ac­quiert une di­men­sion spi­ri­tuelle. La pein­ture de­vient ain­si une sorte de mé­di­ta­tion vi­suelle : elle rend sen­sible ce qui, dans cet évé­ne­ment, échappe au re­gard ordinaire.

La mai­son, lieu de la pré­sence di­vine
Pour Mau­rice De­nis, le sa­cré peut se ma­ni­fes­ter dans une mai­son, dans une ren­contre, dans un geste d’hospitalité ou dans un mo­ment de si­lence. La de­meure de Marthe et Ma­rie re­pré­sente cet es­pace fa­mi­lier où l’existence hu­maine peut s’ouvrir à une pré­sence qui la dé­passe. Cette concep­tion cor­res­pond à la re­cherche du peintre, qui as­pire à de­ve­nir un vé­ri­table peintre chré­tien, ca­pable de faire de la pein­ture un moyen d’exprimer la foi et de don­ner une si­gni­fi­ca­tion spi­ri­tuelle à la vie quotidienne.

Marthe et Ma­rie : deux at­ti­tudes de­vant l’essentiel
La ri­chesse du su­jet tient à ce qu’il pré­sente deux ma­nières d’habiter le monde. Marthe re­pré­sente l’attention aux né­ces­si­tés concrètes, le soin ap­por­té aux autres, la res­pon­sa­bi­li­té et le tra­vail. Son ac­ti­vi­té est lé­gi­time, mais elle risque de l’absorber en­tiè­re­ment. Ma­rie in­carne la dis­po­ni­bi­li­té in­té­rieure, l’écoute et la ca­pa­ci­té de sus­pendre mo­men­ta­né­ment l’agitation pour ac­cueillir une parole.

La ques­tion po­sée par l’Évangile reste ac­tuelle : com­ment ser­vir sans se lais­ser en­tiè­re­ment en­va­hir par les oc­cu­pa­tions ? Com­ment de­meu­rer pré­sent aux autres tout en conser­vant un es­pace in­té­rieur de li­ber­té ? L’enjeu n’est pas de choi­sir l’inaction contre l’action, mais de dé­cou­vrir la source qui peut don­ner à l’action son sens véritable.

Une lec­ture spi­ri­tuelle
Le ta­bleau peut être re­gar­dé comme une in­vi­ta­tion à re­trou­ver le si­lence au cœur même de l’existence. Marthe et Ma­rie re­pré­sentent deux mou­ve­ments qui tra­versent toute vie hu­maine : ce­lui qui nous porte vers les tâches, les res­pon­sa­bi­li­tés et les ur­gences, et ce­lui qui nous ra­mène vers l’écoute, la contem­pla­tion et la pré­sence. Marthe et Ma­rie est une mé­di­ta­tion sur la juste place de l’action et de la contem­pla­tion. L’essentiel n’est peut-être pas de faire moins, mais de ne pas lais­ser ce que nous fai­sons nous dé­tour­ner de ce qui donne à notre vie sa profondeur.