Pie­ter P. Ru­bens. L’im­pôt payé à Cé­sar (~1612)

Jos­quin Des­prez ( ~1450-1521), Mi­se­ri­cor­dias Do­mi­ni, mo­tet
Bre­men We­ser-Re­nais­sance, dir. Man­fred Cordes 1

Pie­ter Paul Ru­bens (1577-1640)
L’im­pôt payé à Cé­sar (~1612)
Mu­sée des Beaux-Arts, San Francisco 🔍

Une ques­tion de pou­voir et de conscience
Le ta­bleau de Ru­bens s’inspire d’un épi­sode des Évan­giles sy­nop­tiques, dans le­quel les ad­ver­saires de Jé­sus cherchent à le prendre au piège en lui po­sant une ques­tion ap­pa­rem­ment in­so­luble : faut-il payer l’impôt à l’empereur ro­main ? (Mt 22, 15-22, Mc 12, 13-17, Lc 20, 20-26) Les pha­ri­siens et les par­ti­sans d’Hérode de­mandent à Jé­sus : « Est-il per­mis, oui ou non, de payer l’impôt à Cé­sar ? » (Mt 22, 17) S’il ré­pond oui, il risque de se dis­cré­di­ter au­près de ceux qui sup­portent mal la do­mi­na­tion ro­maine. S’il ré­pond non, il peut être dé­non­cé comme un op­po­sant à l’autorité impériale. 

Jé­sus de­mande alors qu’on lui pré­sente la mon­naie du tri­but. On lui ap­porte un de­nier por­tant l’effigie et l’inscription de Cé­sar. Il pose cette ques­tion dé­ci­sive : « De qui est cette ef­fi­gie et cette ins­crip­tion ? » Ses in­ter­lo­cu­teurs ré­pondent : « De Cé­sar. » Jé­sus leur donne alors cette ré­ponse de­ve­nue cé­lèbre : « Ren­dez donc à Cé­sar ce qui est à Cé­sar, et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Mt 22, 21) Toute la force de la scène tient à ce ren­ver­se­ment : ceux qui croyaient en­fer­mer Jé­sus dans un di­lemme dé­couvrent que sa ré­ponse dé­voile la li­mite de leur propre raisonnement.

Le cercle des re­gards
Ru­bens choi­sit de re­pré­sen­ter l’instant où sa ré­ponse bou­le­verse ceux qui l’entourent. Les hommes se pressent au­tour de lui, leurs vi­sages rap­pro­chés, leurs re­gards conver­geant vers le Christ et la mon­naie. La scène res­semble à une confron­ta­tion sai­sie au mo­ment de sa plus grande in­ten­si­té. Le ta­bleau ras­semble plu­sieurs at­ti­tudes hu­maines : l’étonnement, la cu­rio­si­té, la mé­fiance, l’incompréhension et l’hostilité. Ru­bens ex­celle à dif­fé­ren­cier les vi­sages et les expressions.

La foule n’est pas un en­semble uni­forme : chaque per­son­nage semble ré­agir à sa ma­nière à la pa­role qui vient d’être pro­non­cée. La proxi­mi­té des fi­gures donne à la scène une re­mar­quable den­si­té psy­cho­lo­gique. Les per­son­nages se che­vauchent, se penchent les uns vers les autres et semblent vou­loir sai­sir, au­tant par les yeux que par l’intelligence, le sens de la ré­ponse de Jésus.

Le geste du Christ : de la mon­naie au ciel
La main de Jé­sus dé­signe la réa­li­té ter­restre, celle de l’impôt, du pou­voir im­pé­rial et des obli­ga­tions ci­viles. Son autre geste s’élève vers le ciel, in­di­quant une di­men­sion qui échappe à la seule au­to­ri­té po­li­tique. Ru­bens construit une op­po­si­tion vi­suelle entre deux ordres : ce­lui de Cé­sar et ce­lui de Dieu. Jé­sus dis­tingue deux formes d’autorité sans les confondre. La mon­naie porte l’image de Cé­sar ; mais l’être hu­main, se­lon la Ge­nèse (1, 26-27), est créé à l’image de Dieu. Dès lors, une ques­tion plus pro­fonde ap­pa­raît : si la mon­naie ap­par­tient à Cé­sar parce qu’elle porte son ef­fi­gie, à qui ap­par­tient l’être hu­main, qui porte en lui l’image di­vine ? C’est là que la ré­ponse évan­gé­lique prend toute son am­pleur. Elle ne concerne plus seule­ment les im­pôts, mais la li­ber­té in­té­rieure de l’homme et la li­mite de tout pou­voir terrestre.

Le clair-obs­cur ba­roque
Ru­bens uti­lise la lu­mière pour or­ga­ni­ser la lec­ture de la scène. Elle fait émer­ger les vi­sages et les gestes, sou­ligne les contrastes entre les per­son­nages et in­ten­si­fie la ten­sion dra­ma­tique. Les zones d’ombre contri­buent à iso­ler cer­tains vi­sages et à don­ner du re­lief aux fi­gures. Cette lu­mière par­ti­cipe à la si­gni­fi­ca­tion du ta­bleau : la pa­role de Jé­sus éclaire une si­tua­tion que ses in­ter­lo­cu­teurs avaient dé­li­bé­ré­ment ren­due obscure.

Une mé­di­ta­tion sur l’argent, le pou­voir et la li­ber­té
Ce qui rend le ta­bleau par­ti­cu­liè­re­ment ac­tuel est l’ambiguïté de la si­tua­tion. Les in­ter­lo­cu­teurs de Jé­sus veulent ob­te­nir une ré­ponse qui puisse être re­tour­née contre lui. Ils ne cherchent pas vé­ri­ta­ble­ment la vé­ri­té : ils cherchent à le com­pro­mettre. Jé­sus dé­joue leur piège en re­fu­sant de se lais­ser en­fer­mer dans leur al­ter­na­tive. Il re­con­naît l’existence des obli­ga­tions ter­restres, mais rap­pelle que celles-ci ne sau­raient épui­ser les exi­gences de la conscience.

L’argent est né­ces­saire à l’organisation de la ci­té ; il n’est pour­tant pas la me­sure ul­time de l’existence hu­maine. Le pou­voir po­li­tique peut re­ven­di­quer des droits lé­gi­times ; il ne peut pré­tendre pos­sé­der en­tiè­re­ment l’homme. Ru­bens rend cette dis­tinc­tion vi­sible par le contraste entre la pe­tite mon­naie et la pré­sence mo­nu­men­tale des per­son­nages. La pièce est mi­nus­cule, mais la ques­tion qu’elle sou­lève est immense.

Le vé­ri­table en­jeu du ta­bleau n’est donc pas de sa­voir à qui ap­par­tient une pièce de mon­naie, mais de dis­cer­ner ce qui, dans l’existence hu­maine, ne peut être ré­duit à au­cune pos­ses­sion ni sou­mis à au­cune puis­sance ter­restre. La pa­role de Jé­sus ouvre ain­si un es­pace de li­ber­té : vivre dans le monde, as­su­mer ses res­pon­sa­bi­li­tés, sans ou­blier que la di­gni­té hu­maine ren­voie à une réa­li­té qui dé­passe les pou­voirs de ce monde.

Mi­se­ri­cor­dias Do­mi­ni
in ae­ter­num can­ta­bo, (Ps 88, 2)
mi­se­ri­cor­dia Do­mi­ni
cunc­ta crea­ta sunt,
mi­se­ri­cor­dia Do­mi­ni
ple­na est ter­ra, (Ps 32, 5)
mi­se­ri­cor­dia Do­mi­ni,
quia non su­mus consump­ti. (Lm 3, 22)

Quo­niam est Do­mi­nus
sua­vis et mi­tis (Ps 85, 5)
et pa­tiens
et mul­tum mi­se­ri­cors, (Ps 144, 8)
et mul­tae mi­se­ri­cor­diae
om­ni­bus ad­vo­can­ti­bus eum. (Ps 85, 5)
O quam bo­nus Do­mi­nus, o quam dul­cis,
o quam sua­vis est Do­mi­nus uni­ver­sis,
et mi­se­ra­tiones ejus
per om­nia ope­ra ejus. (Ps 144, 8 et 9)

Mi­se­rere nos­tri, Do­mine. (Ps 122, 3)
Fiat mi­se­ri­cor­dia tua, Do­mine, su­per nos,
que­mad­mo­dum spe­ra­vi­mus in te. (Ps 32, 22)
In te Do­mine spe­ra­vi,
non confun­dar in ae­ter­num. (Ps 70, 1)
Amen.

La mi­sé­ri­corde du Sei­gneur
à ja­mais je la chan­te­rai.
Par la mi­sé­ri­corde du Sei­gneur
tout a été fait.
De la mi­sé­ri­corde du Sei­gneur
la terre est rem­plie.
De la mi­sé­ri­corde du Sei­gneur
nous n’a­vons pas été coupés.

Car le Sei­gneur
est bon et doux,
pa­tient
et très mi­sé­ri­cor­dieux
et riche en mi­sé­ri­corde
pour tout ceux qui l’ap­pelle.
Comme le Sei­gneur est bon.
Il est doux pour toute l’­hu­ma­ni­té.
Comme le Sei­gneur est bien­veillant,
sa mi­sé­ri­corde pour toutes ses œuvres !

Prends pi­tié de nous, Sei­gneur.
Que ta mi­sé­ri­corde, soit sur nous
comme notre es­poir est en toi.
En toi, Sei­gneur, j’ai es­pé­ré :
Je ne se­rai ja­mais confon­du.
Amen.

1 Franz Vitz­thum, Alex Pot­ter, so­pra­nos
Ter­ry Wey, al­to
Bernd O. Fröh­lich, Tom Phil­lips, Har­ry van Berne, té­nors
Ul­fried Sta­ber, Jelle Drai­jer, basse