A. Ma­nes­sier. Salve Re­gi­na (1945)

Salve Re­gi­na 1 (cis­ter­cien), Les Ambrosiniens

Une pein­ture née du chant
Le titre est dé­jà une clé : Salve Re­gi­na — Sa­lut, ô Reine. Ma­nes­sier cherche à faire en­trer dans la pein­ture l’ex­pé­rience in­té­rieure du chant li­tur­gique. Un évé­ne­ment dé­ci­sif pré­cède l’œuvre : en sep­tembre 1943, Ma­nes­sier sé­journe à la Trappe de So­li­gny avec l’é­cri­vain Ca­mille Bour­ni­quel. Cette re­traite marque sa conver­sion et son rap­port du­rable entre pein­ture, na­ture, si­lence et li­tur­gie. Ain­si, dans Salve Re­gi­na, le re­li­gieux n’est plus un su­jet re­pré­sen­té : il de­vient une ex­pé­rience de lu­mière, de rythme et de couleur.

Al­fred Ma­nes­sier (1911-1993)
Salve Re­gi­na (1945)
Mu­sée des beaux-arts, Nantes

« J’ai pro­fon­dé­ment res­sen­ti le lien cos­mique entre ce chant sa­cré (Salve Re­gi­na) et cette na­ture, tout au­tour, qui s’enfonçait dans le cré­pus­cule. Ces hommes qui chan­taient, étaient peut-être, un peu dé­cro­chés du monde, mais ils étaient en état de vé­ri­té avec la na­ture. Je sen­tais, à les en­tendre, com­bien notre monde laïque a be­soin de re­trou­ver le sens du sa­cré… Sans doute, de­puis long­temps, il y avait, au plus pro­fond de moi, un monde se­cret d’angoisses métaphysiques. »

Une ar­chi­tec­ture de cou­leurs
La toile, très ver­ti­cale, semble d’a­bord construite comme une sorte de vi­trail sans plomb. Des bandes, des rec­tangles et des formes ir­ré­gu­lières s’emboîtent les unes dans les autres. Le re­gard ne ren­contre au­cun per­son­nage, au­cune scène nar­ra­tive, au­cun sym­bole im­mé­dia­te­ment re­con­nais­sable. Pour­tant, la com­po­si­tion conserve quelque chose de l’ar­chi­tec­ture sa­crée : elle pa­raît dres­sée comme une pa­roi, une porte ou une ver­rière. La ver­ti­ca­li­té est es­sen­tielle. Elle fait mon­ter le regard.

Les zones co­lo­rées — rouges, ocres, jaunes, bleus, verts, noirs — ne sont pas sim­ple­ment dé­co­ra­tives. Elles pro­duisent des ten­sions et des res­pi­ra­tions. Cer­taines plages semblent brû­ler in­té­rieu­re­ment ; d’autres sont plus sombres, comme si elles re­cueillaient la lu­mière. La cou­leur de­vient une sorte de ma­tière spirituelle.

Le rouge et le bleu
Le rouge, par­ti­cu­liè­re­ment pré­sent, donne à la toile une in­ten­si­té presque char­nelle. Il peut évo­quer la vie, le sang, l’a­mour, mais aus­si la brû­lure in­té­rieure. À cô­té de lui, les bleus in­tro­duisent une pro­fon­deur dif­fé­rente : ils ouvrent des es­paces de si­lence et de contemplation.

Une abs­trac­tion qui n’ef­face pas le sa­cré
Ma­nes­sier cherche une autre ma­nière de rendre per­cep­tible le re­li­gieux. Son abs­trac­tion est une in­té­rio­ri­sa­tion du vi­sible. Il cherche à faire res­sen­tir quelque chose de ce que peut être l’in­vo­ca­tion : Salve, Re­gi­na, ma­ter mi­se­ri­cor­diae. Le ta­bleau ne ra­conte pas la prière ; il en cherche l’é­qui­valent pic­tu­ral. Le re­gard est ain­si pla­cé dans une si­tua­tion com­pa­rable à celle de l’é­coute mu­si­cale : il ne doit pas iden­ti­fier une image, mais se lais­ser tra­ver­ser par un rythme.

« Si nous avions la pu­re­té évan­gé­lique des pri­mi­tifs, si nous pou­vions po­ser, sur la na­ture, un re­gard char­gé de toute l’innocence de l’amour, alors peut-être nous pour­rions peindre le sa­cré comme ils le firent. J’ai donc pen­sé qu’en re­je­tant la fi­gu­ra­tion, j’exprimerais plus ai­sé­ment ce que je ressentais. » 

De la nuit à la lu­mière
1945 est une date lourde de sens : l’Eu­rope sort de la guerre. La pein­ture re­li­gieuse de Ma­nes­sier se dé­ve­loppe alors dans un cli­mat où la souf­france, la mort et l’es­pé­rance ne sont pas des abs­trac­tions. Le Salve Re­gi­na peut être re­gar­dé comme une œuvre de pas­sage : une pein­ture qui sort de l’obs­cu­ri­té sans en­trer en­core dans une lu­mière triom­phante. Les plages sombres ne sont pas sup­pri­mées par la cou­leur ; elles sont tra­ver­sées par elle. La lu­mière n’est pas l’ab­sence de nuit ; elle naît à l’in­té­rieur même de la nuit.

Salve Re­gi­na n’est pas l’i­mage d’une reine. C’est l’acte même de la sa­luer qui de­vient pein­ture. Ma­nes­sier trans­forme ain­si une an­tienne an­cienne en une ex­pé­rience mo­derne : la prière n’est plus re­pré­sen­tée de­vant nous ; elle se pro­duit dans l’es­pace même du tableau.

1 Sa­lut, ô Reine,
Mère de mi­sé­ri­corde,
notre vie, notre dou­ceur,
notre es­pé­rance, salut !

Nous crions vers toi,
en­fants d’Ève exilés.

Vers toi nous sou­pi­rons,
gé­mis­sant et pleu­rant
dans cette val­lée de larmes.

Ô toi, notre avo­cate,
tourne vers nous
ton re­gard miséricordieux.

Et, après cet exil,
montre-nous Jé­sus,
le fruit bé­ni de tes entrailles.

Ô clé­mente,
ô mi­sé­ri­cor­dieuse,
ô douce Vierge Marie.