F. Lé­ger. Na­ture morte au com­po­tier (1923)

Erik Sa­tie (1866-1925), So­na­tine bu­reau­cra­tique
Pas­cal Ro­gé, piano

Fer­nand Lé­ger (1881-1955)
Na­ture morte au com­po­tier (1923)
Mu­sée des Beaux-Arts, Bordeaux

Une na­ture morte de­ve­nue ar­chi­tec­ture
Avec cette Na­ture morte au com­po­tier, Lé­ger trans­forme un mo­tif tra­di­tion­nel­le­ment in­time — la table, les fruits, le ré­ci­pient — en une construc­tion presque mo­nu­men­tale. La na­ture morte n’est plus ici l’art de la contem­pla­tion si­len­cieuse des choses : elle de­vient une ex­pé­rience de la mo­der­ni­té, faite de vo­lumes, de rythmes et de tensions.

Le com­po­tier de­meure re­con­nais­sable, mais il est pris dans un uni­vers où les ob­jets semblent avoir ces­sé d’être des ob­jets or­di­naires. Lé­ger les sou­met à une géo­mé­trie puis­sante : courbes, cy­lindres, aplats et formes an­gu­leuses s’emboîtent comme les élé­ments d’une machine.

Le monde des ob­jets
C’est l’un des as­pects les plus ca­rac­té­ris­tiques de Lé­ger dans les an­nées 1920 : il ne cherche plus à dé­truire com­plè­te­ment la réa­li­té, comme dans cer­taines œuvres cu­bistes, mais à la re­com­po­ser. Le fruit, le ré­ci­pient, la table, les feuillages ou les mo­tifs dé­co­ra­tifs sont ré­duits à leurs pro­prié­tés es­sen­tielles : le cercle de­vient une forme au­to­nome. Le cy­lindre donne aux ob­jets leur poids. les courbes in­tro­duisent un mou­ve­ment presque mu­si­cal. les lignes ver­ti­cales et ho­ri­zon­tales or­ga­nisent l’es­pace. Les contrastes de tons donnent aux formes une pré­sence presque phy­sique. L’ob­jet est construit.

Le com­po­tier : un ob­jet de­ve­nu signe
Dans la tra­di­tion de la na­ture morte, le com­po­tier ap­par­tient au monde de la table, de l’a­bon­dance et de la do­mes­ti­ci­té. Chez Lé­ger, il conserve cette mé­moire tout en de­ve­nant autre chose : un signe plas­tique. Il ne s’a­git plus tel­le­ment de dire : voi­ci un com­po­tier po­sé sur une table, mais plu­tôt : voi­ci une forme ronde, un vo­lume, un axe, une re­la­tion entre des formes. C’est là que se joue la mo­der­ni­té de Lé­ger : la réa­li­té quo­ti­dienne n’est pas aban­don­née, mais trans­fi­gu­rée par la géométrie.

Une poé­sie de la sim­pli­ci­té
Lé­ger prend ce qu’il y a de plus ba­nal — un com­po­tier, des fruits, une table — et lui confère une di­gni­té nou­velle. La na­ture morte de­vient alors une sorte de mé­di­ta­tion sur la pré­sence des choses :les choses or­di­naires cessent d’être si­len­cieuses dès que la pein­ture leur donne un rythme.

Chez Lé­ger, le monde mo­derne n’est donc pas seule­ment ce­lui des ma­chines. C’est aus­si ce­lui où un ob­jet quo­ti­dien peut de­ve­nir ar­chi­tec­ture, rythme et cou­leur. Et der­rière la ro­bus­tesse presque in­dus­trielle des formes de­meure une idée très simple : la beau­té peut naître de l’or­ga­ni­sa­tion des choses les plus communes.