Be­noît XVI. Saint Bru­no : cher­cher à sai­sir l’éternel

Saint Bru­no, XVIIe s.
Kunst­mu­seum, Slowenien

6 oc­tobre

Je vou­drais sou­li­gner un lien pro­fond qui existe entre Pierre et Bru­no, entre le ser­vice pas­to­ral à l’unité de l’Église et la vo­ca­tion contem­pla­tive dans l’Église. En ef­fet, la com­mu­nion ec­clé­siale a be­soin d’une force in­té­rieure, cette force que le père prieur rap­pe­lait il y a peu en ci­tant l’expression cap­tus ab Uno, qui se ré­fère à saint Bru­no : « sai­sis par l’Un », par Dieu, Unus po­tens per om­nia, comme nous l’avons chan­té dans l’hymne des vêpres. Le mi­nis­tère des pas­teurs tire des com­mu­nau­tés contem­pla­tives une sève spi­ri­tuelle qui vient de Dieu.

Fu­gi­ti­va re­lin­quere et ae­ter­na cap­tare : aban­don­ner les réa­li­tés fu­gi­tives et cher­cher à sai­sir l’éternel. Dans cette ex­pres­sion de la lettre que votre fon­da­teur adres­sa au pré­vôt de Reims, Ro­dolphe, est conte­nu le cœur de votre spi­ri­tua­li­té (cf. Lettre à Ro­dolphe, 13): le fort dé­sir d’entrer en union de vie avec Dieu, en aban­don­nant tout le reste, tout ce qui em­pêche cette com­mu­nion et en se lais­sant sai­sir par l’immense amour de Dieu pour vivre seule­ment de cet amour. Chers frères, vous avez trou­vé le tré­sor ca­ché, la perle de grande va­leur (cf. Mt 13, 44-46); vous avez ré­pon­du de ma­nière ra­di­cale à l’invitation de Jé­sus : « Si tu veux être par­fait, va, vends ce que tu pos­sèdes et donne-le aux pauvres, et tu au­ras un tré­sor dans les cieux ; puis viens, suis-moi » (Mt 19, 21). Chaque mo­nas­tère — mas­cu­lin ou fé­mi­nin — est une oa­sis où, avec la prière et la mé­di­ta­tion, on creuse sans cesse le puits pro­fond où pui­ser l’«eau vive » pour notre soif la plus pro­fonde. Mais la char­treuse est une oa­sis spé­ciale, où le si­lence et la so­li­tude sont conser­vés avec un soin par­ti­cu­lier, se­lon la forme de vie com­men­cée par saint Bru­no et res­tée in­chan­gée au cours des siècles. « J’habite dans le dé­sert avec des frères » est la phrase syn­thé­tique qu’écrivait votre fon­da­teur (Lettre à Ro­dolphe, 4). La vi­site du Suc­ces­seur de Pierre dans cette char­treuse his­to­rique en­tend non seule­ment vous confir­mer, vous qui vi­vez ici, mais aus­si l’Ordre tout en­tier dans la mis­sion, plus que ja­mais ac­tuelle et si­gni­fi­ca­tive dans le monde d’aujourd’hui.

Le pro­grès tech­nique, en par­ti­cu­lier dans le monde des trans­ports et des com­mu­ni­ca­tions, a ren­du la vie de l’homme plus confor­table, mais éga­le­ment plus pres­sée, par­fois convul­sive. Les villes sont presque tou­jours bruyantes : on y trouve ra­re­ment le si­lence, car un bruit de fond de­meure tou­jours, dans cer­taines zones éga­le­ment la nuit. En­suite, au cours des der­nières dé­cen­nies le dé­ve­lop­pe­ment des mé­dias a dif­fu­sé et am­pli­fié un phé­no­mène qui se pro­fi­lait dé­jà dans les an­nées soixante : la vir­tua­li­té qui risque de do­mi­ner sur la réa­li­té. Tou­jours plus, même sans s’en aper­ce­voir, les per­sonnes sont plon­gées dans une di­men­sion vir­tuelle, à cause de mes­sages au­dio­vi­suels qui ac­com­pagnent leur vie du ma­tin au soir. Les plus jeunes, qui sont dé­jà nés dans cette condi­tion, semblent vou­loir rem­plir de mu­sique et d’images chaque mo­ment vide, presque par peur de sen­tir, pré­ci­sé­ment, ce vide. Il s’agit d’une ten­dance qui a tou­jours exis­té, en par­ti­cu­lier par­mi les jeunes et dans les contextes ur­bains les plus dé­ve­lop­pés, mais aujourd’hui celle-ci a at­teint un ni­veau tel qu’il fait par­ler de mu­ta­tion an­thro­po­lo­gique. Cer­taines per­sonnes ne sont plus ca­pables de res­ter long­temps en si­lence et dans la solitude.

J’ai vou­lu évo­quer cette si­tua­tion so­cio­cul­tu­relle, parce qu’elle met en évi­dence le cha­risme spé­ci­fique de la char­treuse, comme un don pré­cieux pour l’Église et pour le monde, un don qui contient un mes­sage pro­fond pour notre vie et pour l’humanité tout en­tière. Je le ré­su­me­rais ain­si : en se re­ti­rant dans le si­lence et dans la so­li­tude, l’homme, pour ain­si dire, s’«expose » au réel dans sa nu­di­té, il s’expose à ce « vide » ap­pa­rent que j’évoquais tout à l’heure, pour faire en re­vanche l’expérience de la Plé­ni­tude, de la pré­sence de Dieu, de la Réa­li­té la plus réelle qui soit, et qui est au-de­là de la di­men­sion sen­sible. C’est une pré­sence per­cep­tible dans toute créa­ture : dans l’air que nous res­pi­rons, dans la lu­mière que nous voyons et qui nous ré­chauffe, dans l’herbe, dans les pierres… Dieu, Crea­tor om­nium, tra­verse toute chose, mais il est au-de­là, et pré­ci­sé­ment pour cette rai­son il est le fon­de­ment de tout. Le moine, en quit­tant tout, court pour ain­si dire un « risque » : il s’expose à la so­li­tude et au si­lence pour ne vivre de rien d’autre que l’essentiel, et c’est pré­ci­sé­ment en vi­vant de l’essentiel, qu’il trouve aus­si une pro­fonde com­mu­nion avec ses frères, avec chaque homme.

Cer­tains pour­raient pen­ser qu’il est suf­fi­sant de ve­nir ici pour faire ce « saut ». Mais ce n’est pas le cas. Cette vo­ca­tion, comme toute vo­ca­tion, trouve une ré­ponse en che­min, dans la re­cherche de toute une vie. Il ne suf­fit pas en ef­fet de se re­ti­rer dans un lieu comme ce­lui-ci pour ap­prendre à être en pré­sence de Dieu. De même, dans le ma­riage, il ne suf­fit pas de cé­lé­brer le sa­cre­ment pour de­ve­nir ef­fec­ti­ve­ment un, mais il faut lais­ser la grâce de Dieu agir et il faut par­cou­rir en­semble le quo­ti­dien de la vie conju­gale, de même de­ve­nir moine exige du temps, de l’exercice, de la pa­tience, « dans une per­sé­vé­rante veille di­vine — comme l’affirmait saint Bru­no — en at­ten­dant le re­tour du Sei­gneur pour lui ou­vrir im­mé­dia­te­ment la porte » (Lettre à Ro­dolphe, 4); et c’est pré­ci­sé­ment en ce­la que consiste la beau­té de toute vo­ca­tion dans l’Église : don­ner le temps à Dieu d’œuvrer avec son Es­prit, et à sa propre hu­ma­ni­té de se for­mer, de croître se­lon la me­sure de la ma­tu­ri­té du Christ, dans cet état de vie par­ti­cu­lier. Dans le Christ, il y a le tout, la plé­ni­tude ; nous avons be­soin de temps pour faire nôtre l’une les di­men­sions de son mys­tère. Nous pour­rions dire que ce­la est un che­min de trans­for­ma­tion dans le­quel est mis en œuvre et se ma­ni­feste le mys­tère de la ré­sur­rec­tion du Christ en nous, un mys­tère que nous a rap­pe­lé ce soir la Pa­role de Dieu dans la Lec­ture bi­blique, ti­rée de la Lettre aux Ro­mains : l’Esprit Saint, qui a res­sus­ci­té Jé­sus d’entre les morts, et qui don­ne­ra la vie aus­si à nos corps mor­tels (cf. Rm 8, 11), est Ce­lui qui opère aus­si notre confi­gu­ra­tion au Christ se­lon la vo­ca­tion de cha­cun, un che­min qui va des fonts bap­tis­maux jusqu’à la mort, le pas­sage vers la mai­son du Père. Quel­que­fois, aux yeux du monde, il semble im­pos­sible de de­meu­rer toute sa vie dans un mo­nas­tère, mais en réa­li­té toute une vie est à peine suf­fi­sante pour en­trer dans cette union avec Dieu, dans cette Réa­li­té es­sen­tielle et pro­fonde qu’est Jé­sus Christ.

C’est pour cette rai­son que je suis ve­nu ici, chers frères, qui for­mez la com­mu­nau­té des char­treux de Ser­ra San Bru­no ! Pour vous dire que l’Église a be­soin de vous, et que vous avez be­soin de l’Église. Votre place n’est pas mar­gi­nale : au­cune vo­ca­tion n’est mar­gi­nale dans le peuple de Dieu : nous sommes un seul corps, dans le­quel chaque membre est im­por­tant et a la même di­gni­té, et est in­sé­pa­rable du tout. Vous aus­si, qui vi­vez dans un iso­le­ment vo­lon­taire, vous êtes en réa­li­té au cœur de l’Église et vous faites cou­rir dans ses veines le sang pur de la contem­pla­tion et de l’amour de Dieu.

Stat Crux dum vol­vi­tur or­bis — comme le dit votre de­vise. La Croix du Christ est le point fixe, au mi­lieu des mu­ta­tions et des bou­le­ver­se­ments du monde. La vie dans une char­treuse par­ti­cipe de la sta­bi­li­té de la Croix, qui est celle de Dieu, de son amour fi­dèle. En de­meu­rant so­li­de­ment unis au Christ, comme les sar­ments à la vigne, vous aus­si, frères char­treux, vous êtes as­so­ciés à son mys­tère de sa­lut, comme la Vierge Ma­rie qui, au­près de la Croix sta­bat, unie au Fils dans la même obla­tion d’amour. Ain­si, comme Ma­rie et avec elle, vous aus­si vous êtes pro­fon­dé­ment in­sé­rés dans le mys­tère de l’Église, sa­cre­ment d’union des hommes avec Dieu et entre eux. En ce­la, vous êtes aus­si sin­gu­liè­re­ment proches de mon mi­nis­tère. Que veille donc sur vous la Très Sainte Mère de l’Église, et que le saint Père Bru­no bé­nisse tou­jours du Ciel votre communauté.

Be­noît XVI, ho­mé­lie dans le cadre de la cé­lé­bra­tion des vêpres, Église de la Char­treuse de Ser­ra San Bru­no, Di­manche 9 oc­tobre 2011